OU SILÈNE SE RÉVEILLE ET OU REPARAIT BACGHUS
Nous avons laissé Silène ronflant toujours; nous avons laissé Fabritzius tout embarrassé des bouquets de sa fille.
— Espiègle bien-aimée! sourit-il en s’efforçant de maintenir l’équilibre de sa pyramide champêtre. Où diable me débarrasser de tout cela!... Ah! sur ce tertre...
Le vieillard venait d’aviser le pied du chêne; il se mit en devoir aussitôt d’y empiler tous les bouquets.
L’un d’entre eux roula sur le nez de Silène.
Silène grogna d’abord... puis entr’ouvrit un œil, puis au milieu d’un énorme bâillement :
— Ah! ça... fit-il, on ne peut donc pas dormir tranquillement ici!... Il fait encorç jour... ce me semble... C’est indécent de réveiller à pareille heure les honnêtes , citoyens qui ont passé toute la nuit à la taverne... c’est indécent!
— Pardon! s’excusa bénignement le vieil artiste. Pardon, mon amit...
— Un homme qui m’appelle son ami!... se récria vivement le dormeur... Grand Dieu!... si c’était...
Et, bondissant tout à coup d’épouvante, ce fut à près de dix pas de là qu’il acheva tout à la fois son réveil et sa phrase :
— Non... Fausse alerte! Non, non... .Grâce au ciel! ce
n’est pas lui! . ..
— Qui, lui? demanda tout naturellement Fabritzius.
— Oh ! s’épanouit Silène avec un long soupir. Oh ! un gaillard qui ne vous ressemble pas... Car vous m’avez l’air d’un honnête homme. Tandis que lui, c’est un scélérat!... c’est un bandit!... c’est un sacripant!...
Puis, changeant de ton et frissonnant tout à coup :
— Dieu! fît-il en regardant à l’entour; Dieu! s’il m’avait entendu !
— Rassurez-vous... nous sommes seuls... s’empressa de dire obligeamment l’émigré... Mais comment êtesvous l’ami d’un tel chenapan ?
— Que voulez-vous?... repartit mélancoliquement Sil lène... Que voulez- vous?... C’est une fatalité! une infernale fatalité qui m’a conduit jusqu’au pied de cet arbre... et qui ce matin... au dernier clair de la lune, me l’a fait choisir irrévocablement pour l’exécution de mon projet!
En même temps et d’un air sombre, le drôlatique personnage avait élevé vers les branches supérieures du grand chêne un morne et sombre regard.
— Quel projet? ne put guère s’empêcher de dire le Français.
— Figurez-vous!... débuta confidentiellement l’Allemand... figurez-vous que...
Mais, s’interrompant tout aussitôt, il ajouta en fausset: — Ah! ça... mais... dites donc, vous... pourquoi me demandez-vous mon secret?
— Votre secret...
— Mon terrible secret!...
Et, tournant le dos, Silène parut se disposer à la retraite.
Mais le parapluie rouge se trouva sur son chemin, et par conséquent l’esquisse.
— Tiens! fit-il d’un accent déjà redevenu tout guilleret. Tiens!... mon portrait?
— Puisque vous vous êtes reconnu, balbutia le vieux crayonneur intérieurement flatté, je ne le nierai pas. Oui, durant votre sommeil, je me suis permis...
— Comment donc!... Ne vous gênez pas... si vous aviez fantaisie que je pose de rechef.
— Merci... j’ai terminé mon esquisse.
— Tout à vos ordres... mon cher monsieur... Tout à vos ordres jusqu’à ce soir... Demain, par exemple... Ah! ah! demain...
— Demain?
— Allons, bon!... Yoilà que vous me questionnez encore. Savez-vous que vous êtes curieux?...
— Mais...
— Curieux et taquin... deux forts laids défauts!
— Mais... monsieur... je vous ferai observer que c’est vous même qui...
-Très-bien! très-bien!... j’accepte vos excuses, badina l’outrecuidant Silène, avec des gestes à la Richelieu... Très-bien. Mais qu’il vous suffise de savoir que je pars dans une heure... oui... dans une heure il fera nuit... que je pars, disons-nous, pour des contrées inconnues... et que je vais faire un tour de forêt en attendant... en attendant... ah!
Ce ah! là venait de si loin, ce ah! là se prolongea d’une si dramatique et burlesque façon, qu’il était impossible en l’entendant de ne pas se récrier ainsi que le fit Fabritzius :
— O mon Dieu ! quel soupir?
— Toujours, donc! reprit maître Silène en revenant sur ses pas... Yous m’interrogerez donc toujours... Estce que vous appartiendriez par hasard à la police? Quand je soupirerais... voyons!... est-ce que ça vous regarde? Est^ce que ça vous gène? Est-ce que je ne suis pas libre de me promener en soupirant? Ah! Ah! ! Ah! ! !
Et il disparut.
Voulant toujours parler, mais ne le pouvant jamais, Fabritzius avait d’abord suivi quelque peu ce fantaisiste personnage qui lui semblait un échappé des contes de son ami Hoffmann, et peut-être allait-il l’escorter plus loin afin de l’étudier mieux encore, lorsqu’il se vit ramené tout à coup en arrière par la chanterelle éplorée
du chambellan qui criait avec effroi tout en tournant à l’entour du parasol écarlate :
— Fabritzius... O mon Dieu! quel accident... quel malheur!... Fabritzius... Fabritzius... votre fille...
— Qu’y a-t-il donc? demanda vivement l’émigré, que ce dernier mot venait de frapper d’épouvante.
— Tout à l’heure, sur la grande route, une vieille pauvresse sur le corps de laquelle allait passer une chaise de poste lancée au galop... une vieille pauvresse et un petit enfant... Votre fille a commis l”imprudenee de vouloir courir à leur secours...
— Grand Dieu!...
— Rassurez-vous... j’étais là!...
Le chambellan fut arrêté tout à coup par son catarrhe.
— Vous étiez là? suppliait le pauvre père à Ja torture.
— Oui, j’étais là, stupéfié par tant de courage... Car elle allait périr aussi... oui, mon cher monsieur... votre Edwige allait périr...
Nouvelle quinte de toux.
— Mais, de quel côté? mais, par où?... palpitait l’angoisse paternelle... Mais, par où faut-il courir?
— Rassurez-vous, vous dis-je... Un jeune homme... un étranger... un je ne sais qui... avec une hache... il a massacré les deux chevaux de devant... il a sauvé votre fille... Et tenez... tenez!... le voilà qui vous la rapporte comme un enfant qui dort...
Fabritzius se retourna d’un bond.
Edwige était là... Edwige évanouie... Edwige doucement portée par l’inconnu au visage pâle.
— Ma fille!... s’écria, le vieillard en se précipitant vers elle. O ma fille!...
— Pardon, monsieur! murmura l’étranger, qui se dirigeait vers le pied du vieux chêne avec son précieux fardeau, et qui bientôt l’y déposa pieusement non loin des bouquets de fleurs des champs sur lesquels il appuya la blonde tète de la jeune fille. Pardon... rien qu’un instant... Laissez-:aoi l’étendre à son aise dans
ce doux nid de mousse et de fleurs... Là... maintenant, elle vous est rendue toute entière... Adieu!...
— Oh!... non... se récria Fabritzius en s’agenouillant auprès d’Edwige. Non... monsieur... non... vous ne nous quitterez pas ainsi !
— Monsieur, balbutia le pâle jeune homme avec une légère rougeur au front... je suis au moment d’un> grand voyage... l’heure du départ va sonner dans un instant... permettez donc...
— Mon père ! murmura tout à coup Edwige dont les paupières commençaient à se rouvrir en même temps que les lèvres.
— Oh! dit vivement le vieil artiste, ton premier regard pour moi... ma fille... pour moi ton premier sourire.
Et l’enfant se souleva lentement du milieu d03 fleurs.
Et le pauvre père frémissant étendit peu à peu les bras vers elle... Et ce fut bientôt un délicieux tableau d’allégresse.
En même temps, l’inconnu s’éloignait en murmurant tout bas :
— Ma dernière heure du moins n’aura pas été perdue.
En même temps encore, le chambellan examinait à
l’aide de son lorgnon les jambes du sauveur d’Edwige, et ricanait à part lui :
— Mais, Dieu me damne 1 ce sont là les tibias de ,
Bacchus! ' •
— Mon père! dit enfin la jeune ressuscitée, que je suis donc heureuse qu’on ne m’ait pas laissé mourir!
— Et moi donc! répondit le vieil artiste en riant et en pleurant tout à la fois. Et moi donc, mon enfant!
Déjà le jeune homme allait disparaître.
— Et lui? demanda la jeune fille, lui...
— Il veut partir sans même nous laisser le temps de le remercier, répliqua Fabritzius en indiquant celui qui venait de lui rendre sa fille.
— Monsieur... lui cria du fond de l’âme Edwige.;, monsieur...
Il s’arrêta, nt répondit que des yeux, mais se rapprocha de quelques pas.
— Cher monsieur... vous à qui je dois la sainte joie d’avoir revu mon père... votre nom... laissez-moi du moins votre noml
— Mon nom... sourit amèrement le fugitif... Ne me demandez pas mon nom, mademoiselle... je n’en ai plus!
— Mais vous avez encore une main... reprit Edwige toute attristée par cette douloureuse réponse... La main qui m’a sauvée tout à l’heure... Et la mienne se tend vers elle... Voyez!!...
Il rougissait... il balbutiait... il hésitait!
Le vieil émigré courut à lui, l’attira doucement vers sa fille, et réunit les mains des deux jeunes gens, tandis qu’il répétait sur tous les tons de la reconnaissance.
— Merci... oh!... merci... merci!...
— Mademoiselle! fit le jeune homme en retirant
enfin sa main, en reculant pour s’éloigner... et cette fois sans retour. -
— Quoi! reprit Edwige d’un accent tout chagrin... vous n’avez rien à nous demander en échange de notre bonheur... rien... absolument rien?
— Si fait... articula-t-il avec une étrange solennité... si fait, mademoiselle... Un souvenir... parfois une prière pour l’inconnu honteux... que vous aurez rencontré sur une route poudreuse par un soir de printemp;... et que vous ne reverrez jamais!!
Et il s’enfuit.
— Eh! eh! eh! ricana le chambellan. Voici, sur ma parole, un bien dédaigneux drôle, et si ces jolies lèvres roses venaient à m’adresser jamais quelques offres semblables...
Tout en coquetant ces mièvreries, le vieux paon faisait la roue tout à l’entour de la jeune fille, qui, songeuse, se disait à elle-même :
— C’est étrange comme cet adieu m’a serré le cœur !
— Si jamais cette jolie main... poursuivit le Céladon en cherchant à la saisir.
— Monsieur! fit Edwige en la retirant vivement.
— Allons! interrompit l’émigré qui revenait vers sa fille, après avoir suivi de quelques pas, mais inutilement l’étranger... allons, Edwige... tu semblés faible encore... et voici la nuit... Retournons à la maison!...
— Oui... oui... rentrons, mon père!... répondit la marchande de plaisirs, mais sans bouger encore, car elle rêvait toujours.
Fabritzius ne s’apercevait de rien, occupé qu’il était à l’arrangement de ses cartons, de son pliant, de son parapluie rouge, enfin de tout son attirail d’artiste.
— Daignez du moins accepter mon bras? minaudait l’Autrichien de plus en plus galant.
— A quoi songes-tu donc?... dit enfin l’émigré... tu oublies tes chères fleurs!...
Et, plus empressé qu’un amoureux dans le premier quartier de la lune de miel, il courut au tertre de gazon, et se chargea complaisamment des plus jolis bouquets; il en fleurit ses poches, ses cartons et jusqu’à son parapluie écarlate, car, hélas ! ni tonnelet, ni corbeille n’existaient plus !
Edwige, de son côté, s’était rapprochée du grand chêne, mais les fleurs tombaient de ses mains distraites, mais, sans y prendre garde à peine, elle murmurait tout bas : *
— Pourquoi donc ma pensée semble-t-elle s’être enfuie tout entière sur les traces de cet inconnu?...
— En route!... fit joyeusement Fabritzius.
Fatigué de tendre le bras sans même obtenir une réponse, le chambellan venait de se décider à prendre enfin ce qu’on ne semblait pas vouloir lui donner.
— Monsieur! fit la blanche colombe, en se réfugiant, toute effarouchée, sous l’aile paternelle.
— Pardon, monseigneur! déclara dignement l’émigré. Pardon!... mais nul autre que le vieux Fabritzius ne sert de guide à sa fille.
Et, laissant le courtisan tout désappointé, ils reprirent à pas lents le chemin de la ville.
Mais Edwige devenait de plus en plus songeuse; mais parfois elle dit au vieillard durant le chemin :
— Avez-vous remarqué, mon père, comme le regard de ce pauvre jeune homme était doux, mais aussi comme il était triste!...