‹ La marchande de plaisirsChapitre 21 sur 35 · LES DEUX RIVALES · texte numérisé non relu

LES DEUX RIVALES

— Vouez... mademoiselle... venez!... disait quelques instants plus tard la Dogaresse, en introduisant Edwige dans le boudoir bleu.

A son tour, la jeune fille parut, sous sa virginale parure, que n’avaient pas môme froissée ni l'enlèvement ni la lutte.

Quoique tremblante encore et pâle, elle était digne, elle était forte, elle était femme.

— Madame... demanda-t-elle en s’arrêtant sur le seuil, madame... où me conduisez-vous?...

— N’ayez aucune crainte, répondit avec douceur la Dogaresse; ici vous êtes en sûreté...

— Ici! répéta la jeune fille, qui promenait tout à l’eutour un regard indécis, et qui s’avançait en hésitant.

L’Italienne avait aussi regardé par tout le boudoir; elle s’était convaincue que la porte secrète était bien fermée, qu’il n’y avait plus là personne.

Elle se laissa donc aller sur une large ottomane, et d’un geste gracieux invitant Edwige à l'imiter :

— Asseyez-vous... pria-t-elle. Là... près de moi... asseyez-vous.

LA .UAKUIANDK DK PLAISIRS.

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La jeune tille ne se rapprochait qu’à pas lents.

— O mon Dieu!... murmurait pendant ce temps-là la Dogaresse avec une ferveur sincère. Mon Dieu! faites que ce ne.soit qu’au amour d’enfant... faites qu’elle me réponde de façon à ce que je puisse écouter les bonnes inspirations de mon cœur!...

— Où suis-je donc ici, madame?... interrogea Edwige, debout encore, mais la main appuyée déjà sur le dossier de l’ottomane;

— Bien près de votre père... peut-être !... répondit avec une sorte de bonté l’étrangère.

— Oh!... s’écria naïvement la jeune tille. Ohl... vous n’ètes donc pas complice de ceux qui nous ont séparés?...

— Non... non... balbutia la Dogaresse, qui paraissait regarder les fleurs du tapis, mais en réalité examinait sa rivale... Nou... mon enfant... je suis moi-même contrainte par eux...

— Par eux...

Edwige fit le dernier pas.

— A vous proposer des conditions...

— Dites vite, madame!... supplia tout aussitôt la jeune fille, en tombant assise à son tour. Dites bien vite, alors... pour que je puisse sans retard embrasser mou pauvre père... pour que je puisse retourner...

Elle n’osa pas achever, et baissa les yeux.

— Auprès d’Horace? ., articula lentement l’Italienne.

A ce nom, les deux femmes relevèrent en même temps

la tète, et pour la première fois se regardèrent face à face.

Il y eut un silence.

— Auprès d’Horace?... répéta la Dogaresse avec plus île lenteur encore, et sans, quitter des yeux les yeux de son ennemie.

Edwige ne baissa pas non plus les siens, et avec une adorable et fière candeur :

— Pourquoi m’en cacherais-je, madame?... réponditelle simplement. Vous voyez ma toilette de mariée...

Je suis toute à lui maintenant comme il est tout à moi...

L’Italienne tressaillit, et détourna la tète.

— Madame, s’empressa de poursuivre Edwige avec un chaleureux entraînement, car elle croyait avoir touché l’inconnue, si vous saviez ce qu’il doit souffrir à cette heure!... Si vous saviez comme il m’aime!...

— Oh!... gronda la Dogaresse en se redressant soudain.

Un second silence s’ensuivit.

Toujours assise, la jeune fille regardait avec étonnement sa rivale inconnue.

Encore debout, celle-ci refoulait au fond de son cœur les jalouses colères qui venaient de s’en échapper comme la lave ardente d’un volcan.

Elle parvint à se remettre enfin, elle se rassit peu à peu, et, reprenant la parole, elle balbutia avec effort :

— Et... et si l’on exigeait cependant...

— Quoi donc, madame?...

— Que vous promettiez de rompre à tout jamais ce mariage?...

— Ce serait une folle promesse, madame... carie ciel n’accepte jamais que l’on brise ici-bas ce qu’il avait créé pour être uni.

— Mais si l’on vous prouvait qu’il est indigne de vous?...

— Je n’en croirais rien, madame... Je crois eu lui!...

— S’il y allait de votre liberté?...

— J’attendrais avec confiance... Le triomphe des méchauts n’a qu’un temps!...

— De votre honneur?...

— J’ignore ce que vous voulez dire, madame... mais je souffrirais tout... oui... tout... plutôt que' de renoncer à Horace!...

Ces questions s’étaient succédées avec un crescendo de passion.

Les réponses, au contraire, les avaient suivies avec une inaltérable candeur.

— Mais s’il y allait de votre vie?... s’emportait déjà la Dogaresse, en se relevant de nouveau comme afin de faire tomber de plus haut la menace.

Cette fois, Edwige se redressa à son tour... et toujours impassible, elle répondit en élevant un doigt vers le ciel où montaient aussi ses yeux bleus :

— Je mourrais avec joie... convaincue qu’il me suivrait bientôt... et que nous nous retrouverions tous les deux là-haut... où le bon Dieu marie les âmes!

Il y eut un troisième temps d’arrêt, durant lequel les deux femmes s’entre-regardèrent encore longuement.

Do l’azur des yeux de la jeune fille commençait à jaillir une instinctive lueur de jalousie.

Cette lueur fut l’étincelle qui décida l’explosion.

La Dogaresse, d’ailleurs, n’en pouvait supporter davantage ; à cette outrageante et suprême bravade, elle bondit d’abord jusqu’à l’autre extrémité du boudoir, puis revint sur ses pas, à dcmi-ramassée sur elle-même, et marchant sur Edwige qui reculait, épouvantée devant les flammes de son regard :

— Ne parlez pas ainsi, jeune fille!... éclata-t-elle enfin. Ne parlez pas ainsi... car à l’instant même pi sur les cheveux blancs de votre père, il faut me jurer... entendez-vous bien?... il faut...

— Cette voix?... interrompit tout à coup la marchande de plaisirs, qui ne reculait plus. Je me rappelle... Attendez donc... mais c’est la voix qui m’insultait au bal!... mais je vous reconnais maintenant, madame... mais vous êtes la femme masquée qu’il a contrainte à courber devant moi la tête !...

— Oh!... s’écria l’Italienne. Oh!... pourquoi me rejetez-vous à la face le souvenir de cet humiliant affront !... Pourquoi...

Edwige ne la laissa pas achever, et lui répondit avec un accent plein de noblesse :

— Afin qu’il vous fasse comprendre, madame, que de telles propositions sont de nouveaux outrages... et que vous devez respecter la femme d’Horace!

— Sa femme!...

— Oh ! poursuivit-elle en menaçant à son tour et en pleurant tout à la fois. Oh!... tenez, madame... je ne suis qu’une jeune fille ignorante du monde... mais j’entrevois... mais je devine... maisje sens en vous une ennemie... Oui!... l’ennemie qui m’a volée tout à l’heure à mon fiancé et à mon père... ainsi vêtue déjà pour l’église... sousle regard même de Dieu... Oh!... c’est un grand crime, cela... savez-vous?... c’est presque un sacrilège!... A votre tour, taisez-vous, madame... taisez-vous... et murez-moi... tuez-moi... martyrisez-moi... vous le pouvez... madame... vous pouvez tout!... maisje vous défie de faire qu’ Horace vous estime jamais... mais, morte ou vivante, je vous défie d’empêcher qu’il ne m’aime toujours!...

— Malheureuse!... rugit la Dogaresse en se précipitant vers Edwige comme pour l’anéantir. Malheureuse!...

— Laquelle des deux?... interrompit froidement la jeune fille, qui se retourna vers sa rivale, et se tint devant elle durant quelques secondes, immobile et résolue, presque ironique, et les bras croisés sur la poitrine, ainsi qu’une jeune martyre attendant au milieu du cirque les bêtes féroces qui vont accourir pour la dévorer.

Ainsi donc, et pour la troisième fois, les deux femmes se regardaient en face et les yeux dans les yeux.

Celle des deux qui la première détournerait son regard, celle-là se déclarerait implicitement vaincue.

Ce fut la jeunesse et la candeur, ce fut l’innocence qui l’emporta.

La Dogaresse se couvrit le visage de ses deux mains, la Dogaresse remonta jusqu'à la fenêtre, et tournant le dos à la jeune fille :

— C’est elle... ô mon Dieu!... murmura-t-elle avec un profond désespoir. C’est elle, et non pas moi qui décide de son destin!...

Edwige n’avait qu’un vague sentiment de la lutte qui venait de s’accomplir, Edwige ignorait même sa victoire ; Edwige, au bout de quelques instants, demanda avec une résignation pleine de dignité :

— Ou'ordonnez-vousdemoi... madame'?... J’attends!...

Au même moment, huit heures et demie sonnaient à

l’église voisine.

L’Italienne tressaillit, et chancela d’abord sous l’influence d’une hésitation suprême.

Puis, secouant à la fin toute pitié, elle tira de sa ceinture une petite clef d’acier, marcha lentement jusqu’à la porte secrète, l’ouvrit plus lentement encore, et d’un regard presque honteux indiquant à la jeune fille le fatal chemin de la masure :

— Eh bien !... articula-trelle péniblement, entrez... entrez là...

— Là?... fit Edwige, qui ne put se défendre d’un imperceptible frémissement.

— Oui...

La jeune fille, à son tour, eut quelques secondes d’indécision... puis elle s’avança d’un pas ferme et tranquille vers cette porte étrange, au delà de laquelle l’attendait un sort inconnu.

Mais avant de disparaître, elle se retourna sur le seuil et, avec l’accent harmonieux du cygne à l’agonie :

— Soit!... murmura-t-elle ineflablement, soit... j’obéis... C’est la mort qui m’est préparée de l’autre côté de cette muraille... n’est-ce pas? Oh!... j’y marche sans trembler ni sans pâlir... voyez plutôt!... car je vais mourir jeune, pure, aimée... mourir eu prononçant le nom béni d’Horace... mourir comme l’enseigne la religion, c’est-à-dire sans colère et sans haine!... Je vous pardonne donc... et je prie déjà... non pas pour nous dont les âmes sont sans reproche... mais pour vous, madame... pour vous qui me semblez avoir grand besoin de la miséricorde du ciel!...

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