HISTOIRE D’UNE CLEF
11 est des alternatives incompréhensibles, d’étranges et soudaines transformations dans le cœur des femmes.
Ainsi, tout â l’heure, il a suffi de quelques mots, d’une inflexion de voix, d’un regard pour grandir une enfant tout à coup, pour l’élever au niveau de l’une des femmes les plus femmes de son siècle.
Et maintenant que cette femme croit avoir étouffé sans retour toutes ses généreuses velléités... maintenant que la courtisane vaincue par la vierge s’imagine avoir à jamais anéanti cette innocence qui fait l’irrésistible supériorité de sa rivale... maintenant qu’à son tour elle va triompher... maintenant... •
La voilà qui tout à coup encore change de cœur... La voilà qui court à la porte secrète pour l’empêcher de se refermer sur sa victime... la voilà presque qui s’écrie pour l’arrêter à temps :
— Edwige!
Mais, hélas!... elle n’achève pas... le nom reste suspendu sur sa lèvre comme le pardon dans son âme... son front se plisse de nouveau... son regard se courrouce... et, bien loin de rouvrir la porte fatale, elle
achève de la fermer au contraire, elle articule d’un ton sec et sans appel :
— Non!...
Puis, comme pour s’assourdir à la fois la conscience et l’oreille, elle aftfouit sa tête éperdue dans ses mains crispées, et se plonge, pour ainsi dire, dans les moëlleux coussins d’un sopha de velours.
Un instant s’écoule.
Après quoi, la courtisane peu à peu se relève, en laissant retomber jusqu’à terre ses deux bras inertes et brisés.
Eh bien!... alors... eh bien!... ce visage tout à l’heure si implacable n’exprime plus qu’une douloureuse et clémente mansuétude... dans ces yeux si terribles il y a des larmes... et cette bouche à l’instant si courroucée, cette bouche sourit presque avec amertume, et murmure tout bas avec une ineffable pitié :
— Cependant...' si jeune!...
Et son regard suivant cette attendrissante pensée, elle est déjà debout... elle glisse vers la porte ainsi qu’une ombre protectrice... elle pose doucement la main sur la clef!...
Mais, soit que le froid de l’acier ait de nouveau réveillé tous les mauvais instincts de la jalousie, soit que le démon qui s’agite se complaise à la ballotter incessamment entre les deux extrêmes, elle redevient une fois encore l’inexorable vengeresse de son amour, elle tourne la clef du côté du mal au lieu de la tourner du côté du bien, elle s’écrie avec une sorte de brutalité sauvage :
— Eh bien! il en sera d’elle comme de moi... voilà tout!...
Pauvre Dogaresse!... une telle conclusion n’était pas dans sa nature... et ce fut presque aussitôt, ce fut par une complète et brusque transition, ce fut en se tordant jes bras de désespoir, ce fut avec des sanglots qu’elle reprit en s’anathématisant elle-même :
— Folle que je suis !... atroce et folle!... Est-ce sa faute... à elle.;, pauvre enfant... est-ce donc sa faute?...
En même temps, sa main s’était reposée sur la clef... en même temps, elle allait la toiirnerà droite pour rouvrir la porte!...
Mais, hélas!... c’est en réalité la faute d’Edwige... c’était la faute de sa beauté, de son innocence, de ses seize ans... Oui!... c’est bien la faute d'Edwige si l’inextinguible passion de la Dogaresse est désormais sans espoir!...
La fatalité suggéra sans doute cette dernière et fiévreuse image à l’esprit en délire de l’Italienne, car ce fut pour fermer à un second tour qu’elle fit crier le pêne sous sa main frémissante, car elle arracha violemment la clef de la serrure, car elle courut ouvrir la fenêtre en prononçant cet irrévocable arrêt :
— Non!... décidément, non!... plus de sotte pitié!... ôtons-nous même jusqu’aux moyens d’hésiter encore... Le fleuve coule sous ce balcon... et cette clef que je voudrais pouvoir réduire en poussière dans ma main... cette clef qui me brûle et me dévore... cette clef maudite... cette clef...
Elle étendait le bras en dehors de la fenêtre, et cependant elle faisait de vains efforts pour desserrer ses doigts comme incrustés dans le fer... Un pied déjà sur le seuil de l’enfer, elle se souvenait, une fois encore, une dérnière fois, du ciel, et sanglotait tout bas avec d’incompréhensiblls angoisses.
— Mon Dieu! c’est étrange... une force invisible semble enchaîner ma main... je ne peux pas, mon Dieu!... je ne peux pas!
L’antique. tradition du drame religieux place toujours ses personnages principaux entre deux génies adverses, qui les conseillent invisiblement, qui les entraînent et se les disputent tour à tour.
Il en était sans doute ainsi de la Dogaresse.
Son bon génie venait de jeter sa dernière carte dans cette fiévreuse partie, certes moins longue à jouer qu’à décrire.
Une dernière carte restait donc encore au mauvais génie.
Cette carte-là... c’était le roi d’atout.
— Oh! reprit tout à coup l’Italienne, oh!... lâche... lâche... mais il t’a honteusement chassée de sa maison... lui!... mais il t’a mise sous ses pieds à elle! mais elle... elle-même... ici... tout à l’heure... elle prenait plaisir à torturer mon désespoir... elle me bravait... elle me raillait... elle!... son amour... sa fiancée... sa femme... Oh!... non... c’en est fait... elle ne sera pas la femme d’Horace !
Le dernier mot vibrait encore dans l’air, que déjà la clef disparaissait dans le fleuvé !
Le dernier rejaillissement de l’eau ne s’était pas éteint dans la nuit, qu’un grand tumulte s’éleva tout à coup dans la pièce voisine, par laquelle on descendait à l'étage inférieur.
— Laissez-moi ! criait une voix impérieuse et désespérée, laissez-moi passer... vous dis-je... je veux la voir!
Avant que l’Italienne eût fait un pas pour s’enquérir de ce bruit, avant même qu’elle eût retourné son visage vers la direction d’où partaient ces terribles accents, la porte soudain s’ouvrit avec fracas.
Et Fabritzius, hagard, hérissé, palpitant, se précipita comme un insensé dans le boudoir.