‹ La marchande de plaisirsChapitre 23 sur 35 · CHATIMENT · texte numérisé non relu

CHATIMENT

îîous avons laissé maître Knipp tout assourdi encore, tout ébloui, tout ébaubi de son incompréhensible emmaillottement.

11 venait, à la vérité, d’en sortir, mais ne pouvant reconnaître encore qui l’avait délivré , il se croyait bel et bien au pouvoir de toute une bande de brigands.

Quelle ne fut donc pas sa surprise, en ne distinguant enfin devant lui que deux hommes, et, dans ces deux hommes, en reconnaissant Horace et Fabritzius, qui revenaient tout naturellement rechercher Edwige pour la conduire à l’église.

Mais qui sans doute n’avaient plus retrouvé la jeune fille à la maison lors de leur retour, car ils semblaient désespérés tous les deux, car ils criaient en même temps avec une folle rage :

— Ma fille!

— Ma fiancée !

— Enlevée!

— Perdue!

A ces cris, à ces sanglots, le rapiu se rappela tout, le rapin comprit tout.

— Perdue par toi ! répétèrent à la fois Fabritzius et Horace.

— Sauvée au contraire... sauvée grâce à moi peutêtre ! riposta meinherr Knipp avec un certain air de fatuité.

— Comment?

— Et qui probablement ne vous aurait jamais été ravie, poursuivit alertement le rapin, si vous aviez daigné ouïr le véridique rapport de ce que j’avais cru entrevoir du fond du placard où m’avait, grâce à Dieu, calfeutré Roschen !

— Parle... explique-toi... parle !

— Dame!... c’est que je n’ai que très-imparfaitement... c’est que je n’ai rien vu du tout...

— Enfin... malheureux... enfin!'...

— Explique-toi donc !

— Voilà... trois personnes ont été introduites par Roschen non loin du placard susdit...

— Et ces trois personnes...

— C’était l’Italienne... c’était le chambellan... c’était Spadator !

— Ciel!

— Ils disaient... ,

— Ils semblaient fort en colère... voilà tout ce que j’ai pu démêler d’abord... et je n’en aurais pas pu démêler davantage ensuite, si Roschen ne m’avait aidé plus tard à me former un pressentiment que j’accourais vous communiquer tantôt, et que maintenant voici!

— Ah !

— Voici, vous dis-je... Tout me porte àsupposer que...

— Chut! interrompit en cet endroit Fabritzius, qui depuis quelques instants déjà se penchait vers le sol comme afin de prêter l’oreille à quelque bruit incertain.

— Qu’y a-t-il ? demandèrent à voix basse et l’artiste et le rapin.

— Rien... répondit après un temps le vieillard. J’avais cm entendre... non... non... rien... Mais comme on

pourrait nous épier dans l’ombre, rentrons dans la maison, c’est plus prudent.

— Soit, consentit Horace, mais hâtons-nous... Je t’en supplie... Knipp... hâtons-nous!

Presque aussitôt, la porte de la maisonnette se refermait sur eux.

Il s’écoula seulement quelques minutes.

Puis, cette porte se rouvrit sans bruit.

Les trois hommes marchèrent rapidement jusqu’à la sortie du jardin.

Là, se dégagea tout à coup du brouillard une ombre entièrement drapée d’un vaste manteau, qui tendit à Horace quelque chose de blanc, et qui disparut aussitôt en courant.

C’était le perfide billet du chambellan.

A la lueur d’une lanterne sourde, dont s’était précautionneusement muni Knipp, Horace le lut à haute voix, puis s’écria tout en pressant le pas :

— Soit... puisqu’il le veut ainsi... j’entrerai parle quai!

— Moi, par la place, ajouta Fabrilzius, pour qui le chemin devait être moins long, mais qui, malgré son âge, n’en avançait pas avec moins de rapidité.

Suivant les conventions arrêtées dans la maisonnette, Knipp se hâtait d’un autre côté pour revenir vers la masure avec la chaise de poste qui attendait toujours derrière le jardin du presbytère, et pour ramener avec lui la garde qu’il devait avertir en route.

Mais laissons pour un instant le rapin ainsi que son maître*

Et revenons au vieil émigré qui, comme se le rappelle sans doute le lecteur, a déjà pénétré jusqu’au centre de la place occupée par l’ennemi.

— Mon enfant! criait-il dès son entrée dans le boudoir. Où est mon enfant?... je sais qu’on la cache ici... N’essayez pas de le nier... Knipp m’a parfaitement instruit... Il faut me rendre mon enfant, madame.

La Dogaresse ne songea pas à répondre.

Dès les premiers mots elle semblait avoir été frappée

tout à. coup par une vague réminiscence, elle écoutait comme cherchant à évoquer quelque souvenir lointain, et, tandis que sa main tourmentait fébrilement son front penché, elle murmurait avec une croissante angoisse :

— Où donc ai-je entendu cette voix, mon Dieu?

Quant à Fabritzius, il marchait sur elle avec un regard à tout résolu, il poursuivait avec plus en plus de délire :

— La porte secrète!... Voyons, à l’instant!

Pas de réponse encore.

— Oh ! c’est face à face qu’il faut me répondre, madame.

Et le vieillard venait de lui saisir le bras pour la contraindre à se retourner vers lui.

Rien toujours.

Plus prompt que la pensée, Fabritzius s’empara de l’autre main, et par un brusque mouvement força la Dogaresse à relever la tête.

— C’est les yeux dans les yeux... continuait-il en même temps, c’est... Ah!

— Ah!

Un double cri venait de s’échapper à la fois des deux bouches stupéfiées et béantes.

— Le marquis de Saint-Fargeau !

— Maria!

Le vieil émigré avait reconnu dans la Dogaresse la pauvre petite marchande de plaisirs, jadis ramassée parmi les lilas de son parc, la jeune fille-mère qui s’était enfuie tout à coup de sa maison en lui laissant au cœur un éternel amour.

La Dogaresse retrouvait enfin le grand seigneur français, auquel elle avait autrefois confié son enfant, et qui, disparu dans la tourmente révolutionnaire, échappait depuis près de dix ans à toutes ses recherches.

— Le marquis de Saint-Fargeau ! répéta-t-elle donc avec une sorte de joie, car l’espérance de revoir le fruit de ses entrailles lui faisait d’abord tout oublier. .

— Maria ! répétait de son côté Fabritzius avec une étrange horreur. Et c’est elle... elle... Maria!

— Mais, réfléchit tout haut l’Italienne, dont un sinistre pressentiment commençait à glacer le cœur... Mais il y a treize ans le marquis de Saint-Fargeau n’avait pas d’enfant... Mais puisque, aujourd’hui, le marquis de Saint-Fargeau réclame une fille de seize ans...

— Ah ! s’écria tout à coup le vieillard d’une voix tonnante. Ah ! Tu le devines donc... tu le vois donc... tu le sens donc enfin ! Malheureuse!.,, celle que tu as livrée... que tu as perdue... que tu as vendue... c’est ta fille !...

Et comme pétrifiée par cette terrible révélation, la Dogaresse tomba lourdement sur les genoux, les deux bras levés vers le ciel.

— Oh!... mauvaise mère! poursuivit Fabritzius qui semblait en cet instant l’exécuteur de la divine vengeance. Depuis treize ans, elle l’avait oubliée... elle ne l’avait pas recherchée... elle n’avait pas su la trouver... Mauvaise mère!... Tout à l’heure, sa fille était là peutêtre... l’implorant... la suppliant à deux genoux... et rien ne lui a averti le cœur... Mauvaise mère !... Maintenant enfin, maintenant qu’elle sait tout... la voici qui demeure anéantie, muette, immobile... au lieu de me répondre, au lieu de courir, au lieu de lutter du moins pour sa fille... Oh! mauvaise mère... mauvaise mère!...

— Non ! répliqua la Dogaresse en se relevant peu à peu, quoique toujours courbée sous l’anathème. Non... je pourrais me justifier peut-être, mais je ne veux pas perdre une seule des minutes que je puis employer encore à la sauver.

Il sonna tout à coup neuf heures.

— Ciel ! s’écria-t-elle en ‘bondissant vers la porte secrète. Juste ciel !... courons !

Elle démasqua d’un revers de main la serrure, et machinalement elle voulut l’ouvrir. Mais, seulement alors se ressouvenant, elle retomba près de la porte infranchissable en éclatant en sanglots, en s’écriant avec une impuissante rage :

— Ohl je me rappelle tout maintenant... C’est moi qui ai fermé à double tour... C’est moi qui ai jeté la clef... Mauvaise mère... Oh! vous aviez raison... mauvaise mère !

— Eh! qu’importe? répondit l’énergique vieillard en se ruant contre le panneau mobile. Il faut enfoncer cette porte, il faut...

Un cri l’interrompit aussitôt... un cri étouffé... un horrible cri qui semblait appeler au secours de l’autre côté de la muraille.

Fabritzius et Maria reculèrent un instant, tous les deux à la fois, frappés de stupeur et d’épouvante.

Puis, tous les deux encore en même temps, ils se précipitèrent contre la porte maudite.

Lui... cherchant à l’enfoncer avec les poings, avec les pieds, avec le crâne...

Elle, avec les dents... avec les ongles.

Lui, criant au milieu des menaces et des blasphèmes :

— Edwige...' mon enfant, Edwige!...

Elle, rugissant au milieu de ses sanglots :

— Ma fille!... ma fille!...

Cette scène était affreuse.

Tout à coup, la porte s’ouvrit violemment, comme poussée du dehors par une main inconnue...

Et la jeune fille, échevelée, haletante, éperdue, vint tomber sans mouvement dans les bras de son père.

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