‹ La marchande de plaisirsChapitre 24 sur 35 · DE L’AUTRE COTÉ DE LA MURAILLE · texte numérisé non relu

DE L’AUTRE COTÉ DE LA MURAILLE

A peine Edwige avait-elle franchi la porte secrète, à peine le bruit de la serrure, se refermant tout à coup, s’était-il éteint derrière elle, que la jeune fille, levant ses beaux yeux en pleurs vers le ciel, avait ployé le genou pour prier avec ferveur.

Puis, elle se releva lentement, et promena tout à l’entour un regard plein d’épouvante et d’alarmes.

La chambre où elle se trouvait maintenant tranchait d’une complète façon avec le boudoir coquet de la maison mitoyenne.

C’était une salle basse, sombre et tellement humide que, bien qu’on fût en plein été, il y avait un restç de feu dans l’âtre.

Du reste, pas d’autre lumière que celle-là.

On a souvent dit que les lieux habités par de mauvaises passions leur empruntent je ne sais quel aspect sinistre qui leur est propre. •

La maison du quai confirmait largement cette observation psychologique.

Le crime suintait à travers ces murailles délabrées, il semblait avoir tissé lui-même ces toiles d’araignées qui pendaient entre les solives du plafoud tout hérissé de

scories poudreuses... il devait ramper sous la forme répulsive de mille invisibles reptiles, tapis dans les nombreuses lézardes et dans les fanges raboteuses du plancher... Il était dans tout, il était partout 1...

Dans ce repaire, néanmoins, se montraient d’un air honteux quelques meubles neufs : un élégant sopha... quelques fauteuils de velours, un grand lit à rideaux cramoisis, pareils à ceux de la fenêtre;

Craignant à chaque pas de tomber dans un piège, Edwige s’avança précautionneusement, entr’ouvrit toutes les tentures, regarda dans tous les meubles, et d’un doigt craintif palpa tour à tour les quatre murailles.

Pdenl...

Dès lors elle respira plus librement, et après avoir peu à peu repris ses esprits troublés, elle songea à découvrir quelque moyen de fuite, quelque issue ménagée par la Providence, en laquelle son âme avait foi.

Du côté de la porte secrète, il n’y fallait pas penser.

Les deux murailles latérales ne présentaient aucune ouverture.

Mais sur la quatrième paroi du parallélogramme formé par la chambre, se dessinaient en noir et la porte et la fenêtre.

La jeune fille courut premièrement à la porte.

Une énorme serrure la fermait à double tour et ne permettait aucune espérance.

Après un soupir de découragement, Edwige glissa le long du mur jusqu’à la fenêtre, et passa sa blonde tète entre les deux rideaux couleur de sang.

Mais elle ne put rien voir... rien qu’un grisâtre volet qui lui masquait le ciel.

En ce moment, néanmoins, et comme ravivée par le Dieu qu’elle venait d’évoquer dans sa prière, la flamme s’éleva tout à coup dans l’âtre, et lui montra, à la rougeâtre lueur d’un rapide éclair, que les deux crochets, par lesquels était attaché le volet, se trouvaient pres-

f impie

que entièrement descellés dans la pierre en ruine qui lui servait d’encadrement. .

Prompte comme la pensée, Edwige jeta sa main palpitante sur l’espagnolette.

Hélas! au même instant, une clef cria soudain dans la serrure ; et presque aussitôt le chambellan parut sur le seuil de la porte extérieure qui se refermait immédiatement derrière lui.

Immobile d’abord et muette d’effroi, la jeune fille se prit à courir follement par la chambre, dès le premier pas que fit l’horrible vieillard.

— Eh!... eh!... ricanait-il en poursuivant déjà sa proie. Vous n’avez pas voulu comprendre que je vous aimais, ma mie... comprenez-vous, maintenant?

Et il était parvenu à lui saisir la main.

• Quelle que soit d’ailleurs son innocence, toute femme possède un vague instinct qui, secrètement, l’avertit de certains dangers.

Edwige retira vivement sa main, et bondissant comme une gazelle effarouchée, s’enfuit à l’autre extrémité de l’appartement.

Le chambellan savait n’avoir plus besoin de paroles pour exprimer sa pensée ; du reste, il eût été incapable en cet instant d’en prononcer aucune.

Haletant, oppressé, ivre de luxure, il marchait sur la jeune fille en bégayant des sons inarticulés, en étendant vers elle ses mains fiévreuses, en trébuchant presque à chaque pas.

Néanmoins, le vieux satyre avançait toujours.

. Il parvint enfin à acculer sa victime dans une encoignure... Il lui barra le passage en écartant ses genoux tremblants : il la saisit à la ceinture dans ses bras...

La pudeur révoltée prête parfois à la plus débile vierge une force surhumaine.

Edwige repoussa si vaillamment le hideux vieillard, qu’il s’en fut rouler tout abasourdi jusque sur le sopha, qui, fort heureusement ,se rencontra là, sans quoi notre SPfmd chambellan fût tombé tout simplement par terre.

Bien qu’amortie, cette demi-chute excita la rage du lubrique Autrichien, et lui rendit une nouvelle vigueur, qui Fallait rendre cette fois réellement redoutable à la blanche fiancée d’Horace.

Il se releva donc en dardant sur elle de si épouvantables regards, que la jeune fille frissonna soudain delà têteaux pieds, et jeta un cri.

C’est ce cri que, de l’autre côté de la muraille, avait entendu Fabritzius... c’est à ce cri qu’il avait aussitôt répondu par de terribles imprécations qui parvinrent également à traverser la muraille.

A son tour le chambellan eut peur.

Mais sans renoncer pourtant à assouvir la passion qui enflammait ses sens.

Loin de là, il sentit qu’il fallait se hâter. Il résolut spontanément de joindre la ruse à la violence... etexhi- * bant de sa poitrine une petite clef d’acier qui lui pendait au cou :

— C’est celle de la porte secrète, râla-t-il d’une voix stridente et rauque... Ton père est là... sois à moi... Personne ne le saura, et je te rends à ton pèrel...

— Misérable! s’écria l’indignation d’Edwige. Tuez-moi plutôt... tuez-moi doncl

Le chambellan allait répondre...

Tout à coup, un heurt violent retentit à la porte du quai.

— Mon Dieu ! fit la jeune fille en se précipitant à genoux. Oh! mon Dieu... ayez pitié de moi!

Au bruit inattendu qui venait du dehors, le vieillard avait d’abord reculé d’un pas, mais presque aussitôt, poussé par je ne sais quelle folle rage, il se ramassa sui> lui-même, et, comme une hyène furibonde, il se rua frénétiquement sur sa proie.

Mais déjà les volets disjoints avaient gémi dans leurs mortaises en poussière, déjà toutes les vitres de la fenêtre volaient en éclats.

Un homme, en même temps, s’élançait dans la masure.

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