‹ La marchande de plaisirsChapitre 25 sur 35 · PIEGE · texte numérisé non relu

PIEGE

Cet homme, c’était Horace.

Aussitôt après avoir lu lé billet du chambellan, il avait couru vers la masure du quai, il y était arrivé presque en même temps que Fabritzius au boudoir de la Dogaresse.

La lettre indiquait le rendez-vous pour neuf heures et demie, et neuf heures venaient seulement de sonner.

Mais qu’importait au fiancé d’Edwige.

Il marcha tout droit à la porte de la masure.

De son côté, Spadator, qui se trouvait en emBuscade à l’angle d’un pan de mur voisin, Spadator vit parfaitement passer l’artiste promis à son poignard, et tout naturellement réfléchit in petto qu’il devançait de beaucoup l’instant fatal.

Mais ceci n’était point l’affaire du bandit, lequel avait la réputation d’ètre consciencieux et ponctuel... mais rien de plus... ^

Or, on l’avait payé pour faire parvenir une lettre, et la lettre était à point parvenue; pour se tenir en embuscade dès neuf heures, et il se trouvait à son poste ; —

pour assassiner le premier homme qui ressortirait de la masure, et il était des plus résolus à remplir jusqu’au bout les conditions du pacte... voilà tout.

Quant à s’enquérir pourquoi la victime arrivait ou plus tard ou plus tôt.,, quant à travailler à ce que cette demi-heure d’avance ne dérangeât pas les plans du chambellan... quant à faire autre chose que ce pour quoi il était soldé d’avance :

— Nenni... nenni, monseigneur!... murmura tout bas le sacripant. Tout ce qui entre ne me regarde pas... je n’ai affaire qu’à celui qui ressortira le premier... le premier, c’est bien convenu... si notre homme arrive plus tôt... tant mieux pour moi... j’aurai plus tôt fini!...

Là-dessus, il se renveloppa dans son manteau, et marchant à son tour vers la masure, il vint s’adosser au chambranle même de la porte basse ainsi qu’une caria tide vivante.

Horace avait déjà frappé à cette porte... Voyant qu’elle ne s’ouvrait pas au premier appel, Horace avait déjà brisé les volets... Horace déjà se trouvait dans l’intérieur.

Le brouillard était tellement épais en cet instant, qu’à son arrivée Spadator ne s’aperçut même pas de l’effraction. Du reste, il s’en fût aperçu qu’il n’en eût pas bougé davantage; il n’était pas payé pour ça!...

A l’aspect, cependant, de son fiancé, de son libérateur, Edwige jeta d’abord un cri de joie.

Puis,' inspirée par une sorte d’élan électrique, elle arracha vivement la clef d’acier qui pendait au, cou du Chambellan terrifié, et d’un seul bond elle s’élança jusqu’à la porte secrète.

— Lâche!... disait durant ce temps-là l’artiste en saisissant l’Autrichien au collet. Lâche... lâche!...

Bien qu’épouvanté, bien que tout ahuri, le chambellan comprit aussitôt la nouvelle situation que lui créait la malencontreuse arrivée d’Horace, et la soif de la vengeance prêtant à ses esprits une lucidité merveilleuse :

— Soit... monsieur... nous nous battrons! répondit-il d’un afr des plus belliqueux, en se ressouvenant tout à coup que le poignard de Spadator attendait Horace au seuil de la masure. A l’instant, là... sur le quai... nous nous battrons!

— A l’instant... consentit éperdument l’artiste, à l’instant!

Edwige entendit ces mots, pendant lesquels elle avait déjà tourné la clef dans la serrure.

Et elle, qui venait de se montrer si forte contre sou propre péril, elle pâlit tout à coup devant le nouveau danger qui menaçait Horace; elle perdit la tête, et par sa cbute même ouvrant la porte secrète, elle vint tomber de l’autre côté de la muraille entre. les bras de son père.

— Edwige... Edwige! s’écria Fabritzius en la déposant avec angoisse sur l’ottomane.

— Perdue ! murmura la Dogaresse attérée.

— Oui... perdue... perdue par vous!

— Non... sauvée par moi... sauvée! répondit soudain Horace, qui pénétrait dans le boudoir, et qui, tenant toujours le chambellan par la cravate, le força brusquement à s’agenouiller devant sa victime évanouie.

— Comment... comment?... palpitèrent à la fois la Dogaresse et le marquis.

— Conduit par Dieu, expliqua rapidement Horace, j’entrais dans la masure presque en même temps que ce misérable... et maintenant il ne me reste plus à le punir que de la pensée d’un crime!

— Un duel!... soit... j’ai accepté le duel... répliqua le chambellan, qui se débattait toujours aux mains du jeune homme. Mais conduisez-vous du moins d’une façon digne de votre adversaire... et sortons à l’instant... monsieur... sortons!

A ce dernier mot, l'artiste enfin lâcha le grand seigneur, et, par un geste plein de noblesse, il lui indiqua l’ouverture béante encore de la porte secrète.

— Passez le premier!... fit l’Autrichien avec une

indifférence si parfaitement jouée qu’elle semblait de la pure courtoisie.

Pressé d’en finir, Horace avança d’un pas.

Un pas de plus, et il était perdu!

Mais, avant de risquer sa vie, il voulut une dernière fois contempler le visage toujours sans regard de sa bien-aimée, et en se retournant vers Edwige, il surprit une expression de si haineuse joie sur la face hypocrite de son antagoniste, qu’un providentiel soupçon lui traversa soudain l’esprit, et qu’il recula instinctivement d’un pas.

— Marchez devant... insista le chambellan avec une évidente contrariété, marchez donc I

Au lieu de répondre immédiatement à son adversaire, Horace lui plongea jusqu’au fond de l’âme up. magnétisant regard, et cette fois, tout à fait éclairé par je ne sais quelle vague prévision descendue d’en haut :

— Non! s’écria-t-il avec une impérieuse volonté. Non... tu fuirais... lâche... ou bien tu me frapperais traîtreusement... passe le premier, au contraire... passe le premier I

A cette déclaration renversante, le chambellan rougit jusqu’aux oreilles, et fit un terrible saut de carpe en arrière.

— Non pas... monsieur... non pas! balbutiait-il en même temps, et d’un air si complètement , déconcerté que la trahison devenait de plus en plus flagrante.

Horace, d’ailleurs, n’avait plus le loisir de la réflexion... Edwige allait peut-être sortir de son évanouissement... Edwige à son réveil ne devait considérer tout ce qui s’était passé dans la masure que comme un mauvais songe.

Sans ajouter une seule parole, l’artiste s’élança donc sur le chambellan, l’empoigna rudement par les deux épaules, le poussa à travers la porte secrète, lui üt traverser au pas de course la salle de la maison voisine, et, malgré ses contorsions, malgré ses cris, malgré ses prières, le portant toujours d’une main, tandis que de

l’autre il ouvrait la porte extérieure, il le jeta devant lui sur le quai.

Spadator attendait toujours... Spadator, ponctuel et sourd comme le destin, planta fatalement son poignard dans la première poitrine qui s’offrit à ses coups.

Or, cette poitrine-là... c’était celle du chambellan!

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