‹ La marchande de plaisirsChapitre 26 sur 35 · OU LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT · texte numérisé non relu

OU LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT

Tout ce que nous venons de raconter s’était passé, certes, en bien moins de temps qu’il n'en faut pour le décrire.

Cependant les événements allaient se précipiter avec une rapidité bien plus grande encore.

D’abord, aussitôt après la disparition d’Horace, Fabritzius avait fait un mouvement pour le suivre... puis, se bornant à le rappeler avec une douloureuse angoisse :

— Horace... Horace! s’était-il écrié, en retournant son visage indécis vers Edwige, Horace... que faire? je ne puis cependant pas abandonner ici ma fille?

A ce mot, la Dogaresse n’avait répondu que par cette bumble et timide supplication :

— Ne suis-je pas là... moi!

— Vous... jamais!

En ce moment un terrible cri s’était élevé du côté du fleuve.... un cri d’agonie!

Cette fois, le marquis n’hésita plus, il s’élança dans la masure.

Par l’autre porte, Horace y rentrait au même instant, mais pâle, effaré, et murmurant sous l’empire d’une vive émotion :

— Fuyons... Fabritzius... fuyons... Un misérable, aposté peut-être pour m’assassiner, vieut de frapper d’un coup de poignard le chambellan que, par bonheur, je poussais devant moi... et des soldats que sans doute envoyait Knipp... des soldats qui accourent et qui déjà se sont emparés de Spadator... pourraient fort bien dans le premier moment nous arrêter aussi !

— Oui... fuyons... mais comment? s’écria le vieillard avec un geste expressif vers le boudoir, où restait encore la Dogaresse, agenouillée près d’Edwige, qui commençait à rouvrir les yeux.

Horace demeura sans réponse à cette embarrassante question. *

Fabritzius, de son côté, réfléchissait au moyen de s'échapper tous trois sans péril. .

Mais le ciel, évidemment, les protégeait.

Depuis quelques secondes déjà, Knipp avait paru sur le seuil du boudoir, qu’il venait de traverser en courant, après avoir au préalable promené tout à l’entour un rapide regard. Il passait maintenant sa tête de Scapin effarouché par la porte secrète; il murmurait à voix basse et comme pour répondre à la muette interrogation de ses deux amis :

— La voiture est là... devant la maison... sur la place.

— C’est Dieu qui nous l’envoie! s’écria le fiancé d’Edwige. Redescends vite, Knipp, et dis au postillon que nous te suivons à l’instant... qu’il remonte promptement à cheval... qu’il se tienne prêt à partir au galop dès qu’une voix lui criera :

— En avant !

. A ce dernier mot, dans le boudoir, la Dogaresse releva la tète.

Mais Knipp ne remarqua rien ; obéissant et rapide, il traversa de nouveau le boudoir et disparut.

Quant à Horace, il s’était retourné vers Fabritzius; il lui disait :

— Eh bien !... père... qu’attendez-vous?... Partons !

— Oui... répondit le vieillard... mais avec elle...

Ils revenaient, en même temps, vers Edwige.

Devant eux se redressa tout à coup la Dogaresse, bar- J rant intrépidement le passage, et qui leur demandait avec des yeux étincelants :

— Avec elle... Eh bien!... et moi?

— Elle ose encore! murmura sourdement le marquis de Saint-Fargeau.

— Oh! fit l’indignation de l’artiste.

Mais la Dogaresse ne s’émut nullement de cette double apostrophe... les injures maintenant ne pouvaient plus l’atteindre... et d’une voix pleine de maternelle énergie :

— Oui!... déclara-t-elle. Oui!... je la garde... Oui!. ..je la veux... car voilà treize ans que je la cherche et que je la pleure... car elle m’appartient maintenant... car je suis sa mère!... Et vous ne nous séparerez pas... Je vous en défie!

Debout et comme grandie par la maternité, les bras étendus en travers de la porte, le sein palpitant, le front audacieux, l’Italienne était devenue sublime.

Cependant, derrière elle et sans qu’elle pût s’en apercevoir, Edwige avait à moitié repris ses sens, Edwige avait tout entendu... Edwige retombait brisée et répétant avec terreur :

— Ma mère!... elle!... ma mère!...

De l’autre côté, les deux hommes s’entre-regardaient comme pour se communiquer mutuellement le courage d’anéantir cet obstacle imprévu...

Tout à coup la porte du quai se rouvrit avec fracas, et la masure se remplit de soldats, parmi lesquels Spadator se débattait en criant avec une rare effronterie :

— ‘ C’est un malentendu... c’est un malheur... ce n’est pas moi... messieurs... ce n’est pas moi!

Cette scène produisit naturellement dans l’étroite masure un assez long tumulte, pendant lequel la pauvre mère fit à ses deux ennemis un geste suppliant, pendant lequel ses deux ennemis ne lui répondirent que par un impitoyable regard.

— Tout... pensa spontanément la Dogaresse... Oui!... tout... plutôt que de perdre une seconde fois ma fille!

Puis, aux soldats, et montrant tour à tour Spadator et les deux artistes :

— Cet homme a raison... s’écria-t-elle tout à coup... voici ses complices... messieurs... voici les véritables assassins !

Enfin, alerte et subtile ainsi qu’une louve qui veut sauver ses louveteaux, elle glissa au chef des soldats une poignée d’or, tandis que son autre main, convulsivement ramenée en arrière, arrachait sans être vue la clef delà serrure... Elle se précipita alors dans le boudoir; — elle referma vivement à double tour la porte secrète; — elle courut vers sa fille; — elle l’enleva sans hésiter dans ses bras ; — et courant toujours sans môme ployer sous ce précieux fardeau, elle descendit jusqu’à l’entrée de la maison.

La chaise de poste se trouvait là précisément... la portière se trouvait ouverte.

La Dogaresse s’élança dans l’intérieur de la voiture, et cria au postillon :

— En avant !

Les quatre chevaux partirent immédiatement avec une telle impétuosité, que le pauvre rapin, qui tentait vainement de les arrêter, fut assez rudement renversé sur le pavé.

— Ah bah ! fit-il en se relevant, mais déjà trop tard.

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