‹ La marchande de plaisirsChapitre 27 sur 35 · DEUX JAMBES CONTRE SEIZE · texte numérisé non relu

DEUX JAMBES CONTRE SEIZE

La chaise de poste, cependant, n’était pas encore hors de vue, que le rapin prenait une résolution.

— Attachons-nous une paire de pattes!... cria-t-il à Roschen qui le contemplait en souriant du seuil de la maison.

— Comprends pas! fit l’Allemande étonnée.

— Courons toujours... poursuivit-il en l’entraînant orcément par la main... je t’expliquerai le logogriphe au grand trot!...

— Comment!... tu veux suivre un attelage de quatre chevaux ?...

— Deux jambes contre seize... ça ne m’effraye pas... j’ai des jarrets d’autruche.

— Mais... moi...

— Toi... ma chérie... pour le quart d’heure... il faut que tu galopes de front avec ton époux...

— Mon époux?...

— Eh bien!... oui... là... je t’épouse... ma foi! tant pis... je suis capable de tout pour le bonheur de mon maître, et comme présentement il s’agit pour le rendre heureux

de tricoter des jambes... tricote ferme... et je t’épouse !...

— Bien vrai?...

— Parole d’honneur !... . ,

Rosclien ne répondit plus, mais se prit a courir pour

le moins aussi fort que Knipp. . .

Bravo... heup... heup... heup !... cria le jovial rapin

en claquant, pour ainsi dire, de la langue.

Déià les chevaux avaient tourné l’angle de la place.

< notre couple coureur doubla bientôt le même cap avec

un égal succès. „ , . .

La chaise de poste s’engagea dans l’un des faubourgs de la ville, Knipp et Roschen s’y engagèrent bravement aussi quoique commençant à souffler quelque peu.

Par bonheur, à quelques pas de là, la chaussée s’élevait en pente assez rapide, et de plus le chemin ravagé par les paveurs obligeait les voitures à se ralentir, surtout dans une nuit aussi obscure que celle-là.

Le rapin profita de cette bonne aubaine pour donner quelques explications à sa naïve Dulcinée, qui trottinait encore de confiance, mais qui continuait à ne pas

comprendre. .. ^ dU , ü ^une voix essoufflée. Ta mai-

tresse enlève la fiancée démon maître... où ça?.. .du diable si je m’en doute. Ce qu’il y a de certain, cest qu’il ne le saurait jamais, et qu’il en mourrait de chagrin... je t’en réponds... il l’aime tant, ce pauvre M. Horace 1 Si j’eusse perdu cinq minutes seulement pour remonter l’avertir, je perdais du même coup les traces de la voiture... et c’était fini sans retour!... Aulieu de ca ie pars incontinent... et c’est toi qui lui diras tout... " — Mais si tu m’emmènes avec toi?... observa judicieusement Roschen. .

Quelques enjambées encore seulement, riposta le

rapin, et je te restitue la respiration...

— Ah... tant mieux... ouf!

jqe m’interromps plus... et retiens à la lettre toutes

les recommandations suivantes... Ce chemin est la route d’Italie... tu la reconnais, n’est-ce pas?

— Ya, meinherr Knipp... c’est là-haut... dans un petit bois de seringats... qu’un certain soir d’avril...

— Chut!... ne pensons qu’au signor Horace... Tu vas immédiatement l’aller retrouver;., tu lui diras que l’Italienne enlève mademoiselle Edwige par la route d’Italie...

— Bien.

— Tu ajouteras que je vais imaginer un moyen quelconque de me colloquer dans la voiture.;, et que partout où elle ira, j’irai.

— Vraiment?

— A toutes les postes où l’on changera de chevaux, continueras-tu, Knipp adroitement descendra, et sur la grande porte môme de l’hôtellerie, tout à l’entour de la serrure, il barbouillera un encadrement noir... ce qui voudra dire : Edwige a passé là, mais elle s’est vue entraîner plus loin...

— Tiens... tiens...

— Ça n’est pas trop hôte, ça... hein?

— Je le pensais, et...

— Motus! nous n’avons pas le temps de nous faire des compliments... Enfin, concluras-tu, lorsque la voiture s’arrêtera sous la remise, et qu’on ne redemandera plus de chevaux, l’encadrement, au lieu d’être noir, sera d’un vermillon triomphant... ce qui signifiera en bon français : Il est superflu de courir plus loin, Edwige est là... voilà!

— Bravo!

— As-tu bien retenu tout?

— Sans en perdre un seul mot, mais...

— Embrassons-nous vite alors, et plus vite encore, tourne-moi les talons...

— Hi... hi... hi!

— Pleurons pas... si tu veux que je puisse encore rattraper mon équipage, qui fort heureusement va avoir à monter au pas l’une des plus raides côtes de l’Allemagne... je ne me soucie nullement de trotter à pied jusqu’à la péninsule...

— File donc vite, alors...

— C’est ce que je fais... heup... heup... heup!...

— Bon voyage, Knipp !

— Roschen, bonsoir !

Là-dessus, nos deux amants se séparèrent, la camériste, la larme à l’œil et redescendant à petits pas le faubourg, le rapin au contraire reprenant ses jambes à son cou, et criant d’une voix pleine d’ardeur :

— A nous deux maintenant, madame la Dogaresse !

Fort heureusement, ainsi que l’avait annoncé Knipp, la côte était d’une extrême difficulté; ce fut au sommet seulement qu’il put se rapprocher de la chaise de poste.

Encore l’attelage commençait-il à reprendre le galop.

Mais Knipp ne s’était pas vanté, il avait vraiment des jarrets d’autruche.

Il se précipita comme la flèche au vent, glissa d’abord et tomba le nez dans une ornière, se releva tout aussitôt, ainsi qu’une balle élastique, courut de plus belle, rejoignit enfin la voiture, agrippa l’une des courroies qui flottaient derrière, et, non moins leste qu’un gamin de Paris, sauta sur le strapontin avec un cri d’allégresse.

Fâcheux cri, qui fit aussitôt retourner le postillon, lequel cingla son grand fouet à travers la chevelure ébouriffée du rapin.

Alerte à la parade, Knipp incontinent baissa la tète, et se tint coi, mais le corps ployé en deux et se dissimulant à l’inhospitalier postillon, dans la plus gênante des positions qu’on puisse imaginer en voyage.

Aussi maugréait-il à part lui, et avec une grimace tout au plus semi-comique :

— Mein Goth!... c’est que je suis fort mal à mon aise, moi. Pourvu qu’on ne m’emmène pas ainsi jusqu’à Rome.

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