‹ La marchande de plaisirsChapitre 28 sur 35 · SOUS LES VERROUS · texte numérisé non relu

SOUS LES VERROUS

Il faut que le lecteur veuille bien se transporter dans l’un des plus tristes cachots de la capitale du duché.

Là, à l’indécise clarté d’un étroit soupirail, il entreverra deux hommes.

L’un, qu’il aura peine à reconnaître, car ses cheveux grisonnants ont achevé de blanchir en une nuit.

C’est Fabritzius.

L’autre, c’est Horace.

En se débattant avec une folle rage contre les soldats, il a reçu sur le crâne un si violent coup de crosse de fusil, que le sang perle encore sur son front livide.

Ily a vingt-quatre heures déjà qu’il a reçu cette horrible blessure 1

La nuit commence à obscurcir davantage encore le cachot; profond silence.

Il y a quelques heures du moins, Spadator était là, qui parlait, qui marchait, qui semblait vivre.

Mais les preuves étaient évidentes contre le bandit, on est venu le quérir vers le déclin du jour pour le faire comparaître devant un tribunal, et il est probable qu’à

cette heure ses comptes sont définitivement réglés avec la justice humaine.

Quant à ses deux prétendus complices, comme rien ne les accuse que la dénonciation de la Dogaresse, on s’est arrêté devant leurs dénégations énergiques ; mais la prison ne relâche pas aussi facilement l’innocence, on cherche d’autres preuves, on attend...

Ceci posé, le lecteur comprendra sans peine à quelle impuissante colère, à quelles épouvantables douleurs, à quelle torture morale sont en proie le père et le fiancé d’Edwige.

> Ils savent la jeune fille enlevée par la Dogaresse, mais rien de plus ; Roschen n’a pu parvenir jusqu’à eux, ils sont au secret le plus absolu... et dans une semblable situation, le secret, c’est l’enfer!

Il y a cependant dans cette prison un gouverneur plus’intelligemment humain que ne le sont d’ordinaire ses pareils.

Il a bien voulu écouter Fabritzius, ou plutôt le marquis de Saint-Fargeau, car un simple manant n’eût peutêtre pas obtenu cet honneur.

Il s’est même radouci jusqu’à permettre de faire parvenir au grand-duc une pétition dans laquelle le vieil émigré sollicite une audience, dans laquelle surtout il supplie pour qu’on accorde les secours de l’art à la blessure de sou compagnon d’infortune, qui commence à lui inspirer les plus vives inquiétudes.

Depuis vingt-quatre heures, en effet, le crâne d’iïorace est entr’ouvert... Depuis vingt-quatre heures il reste plongé dans une étrange et morne atonie... Depuis vingt-quatre heures il semble prêt à tout instant à perdre la raison; qui sait même, peut-être la vie.

Une réponse du grand-duc pourrait tout sauver, et cette réponse ne peut plus être entravée par le chambellan, car le chambellan doit être mort, ou du moins pour longtemps hors d’état de faire le mal.

Mais la pétition est partie depuis le matin... rien encore... et voici la nuit !

Avec elle le malaise d’Horace semble à chaque minute augmenter encore... la fièvre le fait frissonner comme la feuille au vent... il pousse des gémissements de plus eu plus plaintifs.

Pour la centième fois, le vieillard quitte la pierre sur laquelle il est assis... il traverse à pas lents le cachot, et la main sur l’épaule du jeune homme :

— Horace 1 dit-il d’une voix pleine de compatissante angoisse.

Horace relève alors sa tète engourdie, le regarde d’un air égaré, mais reste sans répondre .

— Ami, tu souffres?

— Non, je pense!

— Et voilà justement ce qu’il ne faudrait pas... dans ton état... cette constante absorption dans une unique pensée peut devenir fatale... Depuis deux nuits tes yeux ne sont pas fermés... Jette-toi sur ce grabat, mon pauvre enfant... tâche d’y trouver quelques minutes de repos.

'—Dormir!... interrompt enfin l’artiste avec une navrante amertume.

—Pourquoi pas?... J’ai besoin de sommeil aussi, moi... je vais essayer... Là, murmura Fabritzius avec toute une maternelle câlinerie dans l'accent et dans le regard... dormons tous les deux... je t’en supplie... dormons!

Cette fois encore la bouche d’Horace reste muette.. . mais il tente un douloureux effort pour se soulever, ' mais, debout bientôt et chancelant, il s’affaisse sur luimême, il. s’agenouille péniblement, il murmure avec une poignante émotion :

— Oui... oui... Mais avant, père... prions, prions pour elle!

Une larme roule à ce mot sur la joue frémissante du vieillard, et il tombe à genoux au côté du jeune homme.

Silencieuse et fervente prière... prière du dévouement et de l’âme!... Un ange invisible descendit sans doute pour la recueillir au fond de ce sombre cachot, pour

l’emporter jusqu’en haut du ciel à l’oreille môme de Dieu.

Les verrous ont déjà répondu... la lourde porte de fer a crié sur ses gonds, le gouverneur de la prison apparaît sur le seuil, et dit avec un certain respect :

— Monsieur le marquis, le grand-duc vous entendra demain à son petit lever... mais, en attendant, et quoique sans vous rendre encore à la liberté, il ordonne que Vous passiez la nuit dans une chambre plus digne de votre naissance et de vos malheurs... Quant à votre compagnon, dont on sait apprécier le mérite, il va être immédiatement transféré dans une maison de santé voisine, où dès ce soir il recevra tous les soins que sa blessure réclame.

—Merci!... oh! merci, monsieur! s’écria Fabrilzius avec une profonde reconnaissance.

— Nous séparer !... murmure Horace en se rapprochant du vieillard avec un instinctif effroi.

— C’est l’ordre du grand-duc, insiste solennellement le gouverneur.

—Je t’en supplie, mon fils ! ajoute tendrement le vieillard... je t’en supplie au nom surtout de celle que tu aimes... Car il nous faut demain toute notre intelligence et toutes Hos forces pour nous mettre à la recherche d’Edwige.

Edwige ! ce seul mot galvanisa le jeune homme, qui tout à coup se redressa, résolu, vaillant, presque guéri déjà, et qui suivit aussitôt le conducteur qui l’attendait, en s’écriant d’une voix rassérénée :

— A demain... père... à demain!...

Quelques minutes plus tard, dans la première maison de santé de la ville, le docteur le plus en renom lavait et pansait le front ensanglanté d’Horace.

Il ordonna du repos, du calme surtout.

— Car, ajouta-t-il avec le sinistre hochement de tête dont la science accentue habituellement ses arrêts dangereux, c’est une terrible blessure!... Au moindre •hoc... la mort!... A la première émotion... la folie!...

DigilizadJjy GiXigle

Horace dormit peu, et songea beaucoup.

— Ça va mal... ça va mal! fit le médecin à sa visite matinale. Il lui faut absolument de l’air, du mouvement, de la distraction. Descendez-le au jardin, et qu’on laisse arriver jusqu’à lui les personnes qui pourraient le demander... mais en se défiant avec soin de tout ce qui serait de nature à raviver son désespoir.

Contre toute attente, le blessé put se tenir debout, marcher au bras d’une bonne sœur grise, voire même traverser le jardin et arriver à l’extrémité du parc, qu’un large saut-de-loup séparait de la campagne, c’est-à-dire de la liberté !

Là, son doux guide le fit asseoir sous un rayon du soleil levant, et s’efforça de le distraire de sa mélanco- . lie obstinée.

Mais l’artiste avait toujours le regard fixe et morne, mais l’artiste ne desserra pas ses lèvres crispées et pâles.

— Pauvre jeune homme ! murmura tristement la sœur de charité. O mon Dieu!... envoyez donc à mon secours quelque visite amie qui puisse réveiller son àme ensevelie dans la douleur.

Le bon Dieu doit se plaire à exaucer les vœux des anges qu’il laisse descendre dans les hôpitaux !

En ce moment, il sembla vouloir en donner la preuve.

De l’allée voisine, déboucha tout à coup une jeune fille qui cherchait Horace.

C’était Roschen.

A son approche, un rapide éclair illumina l’œil du blessé... Sa lèvre en môme temps essayait presque de sourire.

Mais, une seconde après, son front se rembrunit, et d’un air d’embarras il regarda la sœur grise.

— Je comprends... fit-elle avec une compatissante indulgence... Vous désireriez rester seul avec mademoiselle... Eh bien!... soyez satisfait... voici précisément l’heure de Tofîice... je vous quitte pour quelques

minutes... Ah!... mais je ne vous abandonne pas pour cela... je vais prier pour vous !...

Et, après avoir murmuré quelques prudentes recommandations à l’oreille de . la visiteuse, la bonne sœur se retira.

Horace, à l’instant s'élança vers Roschen, lui saisit fiévreusement la main, et avec un cri qui était tout un poème :

-- Edwige!... demanda-t-il.

La g risette allemande avait de la mémoire; elle répéta mot pour mot tout ce que lui avait dit Knipp.

Durant ce récit, Horace demeura immobile, attentif, et comme l’esprit en travail.

Puis, quand ce fut terminé ;

— La route d’Italie?... demanda-t-il impatiemment, et, pour ainsi dire, afin d’incruster les mots dans sa mémoire...

— Oui, répliqua Roschen avec un léger frissonnement, car la physionomie songeuse de l’artiste commençait à lui inspirer un certain effroi, car il semblait méditer quelque étrange projet.

— Noir... partout où elle aura passé?

— Oui.

— Quand elle sera là... rouge ?

— Oui.

Aussitôt, par un bond surhumain, Horace franchit le saut-de-loup... et, courant comme un insensé, il ne tarda pas à disparaître dans la campagne.

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