‹ La marchande de plaisirsChapitre 29 sur 35 · PREMIÈRE ETAPE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ETAPE

Ce fut toute une odyssée drôlatique que le voyage du rapin.

D’abord, durant tout le premier relai, chaque fois qu’il voulut se tenir debout, le maudit fouet du postillon le contraignit à se repelotonner aussitôt dans l'incommode posture à laquelle il avait dû se résigner au départ.

Dès qu’il sentit que les chevaux commençaient à ralentir leur course, dès qu’en clignant de l’œil à l’un des angles de la voiture il eut entr’aperçu la rougeâtre lanterne de la première poste, il dégringola lestement du strapontin, et se faufila le long de la muraille jusqu’à la grande porte de l’hôtellerie, autour de la serrure de laquelle il traça le signe convenu, grâce à l’une des deux petites vessies à couleurs dont il avait eu soin de se prémunir chez l’un des droguistes du faubourg (ce que nous avons omis de mentionner), aussitôt après sa séparation d’avec Roschen.

Mais, en se retournant après avoir terminé son encadrement, il aperçut le postillon qui semblait écouter un ordre à la portière de la voiture.

Puis qui, presque aussitôt, alla le répéter à voix basse à l’oreille du maître de poste.

Lequel maître de poste répoudit par uu sigue d’acquiescement, et parut diriger vers le voyageur parasite un geste des plus inquiétants.

— Aïe... aïe... aïe! pensa le rapin. Voici qui me semble assez louche !...

Ainsi qu’on va le voir, maître Knipp ne se trompait pas.

A peine, et de la plus précautionneuse façon, remontait-il sur le strapontin, qu’il se vit brutalement arrêté, empoigné, emporté par trois vigoureux palefreniers qui, malgré ses regimbements, malgré ses supplications et ses cris, le firent inexorablement entrer dans la cour de l’hôtellerie, et bientôt le jetèrent à la volée dans une sorte de cavé complètement obscure, dont ils refermèrent la porte à triple tour.

Meurtri, souillé, brisé, Knipp se releva captif.

Durant la première heure, il pesta, il appela, il cria, mais en vain.

Durant la seconde, il parcourut d’un doigt sondeur les quatre murailles humides, afin de s’assurer que la cave ne renfermait aucune espèce d’issue dont on pùt profiter pour une évasion.

Vainement encore.

Alors, comme évidemment il ne pouvait plus rien pour ses amis, et que de plus il était toujours philosophe, notre rapin s’accommoda de quelques bottes de paille rencontrées sous sa main dans l’exploration de la cave, et, se couchant dessus de tout son long, il s’endormit profondément.

Combien de temps dura son sommeil, nous l’ignorons.

Tout ce qu’il nous est possible de préciser, c’est qu’il iaisait déjà très-grand jour, lorsque notre prisonnier sentit vaguement qu’il pleuvait sur son nez, et par conséquent se réveilla.

Cette malséante ondée lui venait directement par uu

soupirail que le brouillard l’avait empêché de distinguer dans la nuit.

Il rappela se^ souvenirs d abord un peu confus, se releva vivement de son lilou plutôtde salitière, avisa quelques futailles vides, s’en fit une échelle, grimpa dessus, passa par le soupirail, et finalement se retrouva sur la grande route !

Il y faisait une boue à désespérer M. Mac-Adam luimême... il y tombait des hallebardes.

— N’importe ! résolut héroïquement le futur époux de Roschen. Je n’en aurai pas le démenti... En route !

Et il reprit sa piste.

Mais, au bout de deux ou trois lieues, meinherr Knipp commença à se ralentir sensiblement.

Il se sentait trempé jusqu’aux os, il était à jeuu, il était éreinté.

Que faire en cette conjoncture?

Depuis la trop hospitalière hôtellerie, où il avait cru prudent de ne pas rentrer... et pour cause, pas une seule chaumière ne s’était encore rencontrée sur cçtte joute déserte, pas la moindre auberge ne s'offrait à l’horizon.

Pour surcroît d’angoisse, maître Knipp n’était pas certain de s’être parfaitement orienté, et commençait à craindre de n’avoir tant souffert que pour retourner tout bonnement sur ses pas.

Ce dernier doute venant, un peu jésuilement peutêtre, en aide à la croissante démangeaison de s’arrêter qu’il avait, notre voyageur aux abois profila d’une rocailleuse anfractuosité qui sembla se rencontrer là tout à propos, et courut s’y mettre à l’abri de l’orage.

Rien de plaisant alors comme le pauvre rapin mouillé. L’eau dégouttait de son chapeau consterné, de ses habits qui clapotaient à chaque mouvement, de ses doigts, de ses cheveux, de ses cils, de son menton, de son nez, de partout. Il était méconnaissable... Il avait l’air d’un triton déguisé, ou plutôt d’un fleuve qui a perdu son urne !

Pourquoi diable no s’était— il pas mis à couvert plus tôt,

va-t-cu dire peut-être? Pourquoi surtout n’avait^il pas demandé quelques renseignements en route?

Mais il pleuvait tant depuis le matin, mais il faisait si mauvais, que Knipp n’avait encore aperçu personne, pas même un chien.

Tout à coup, cependant, il entend rouler enfin, ou plutôt barboter quelque chose au milieu des ornières !

Il regarde !

C’est une charrette conduite par un Rossinante qui n’avance guère plus vite qu’une tortue.

Sous la toile goudronnée qui recouvre cet agreste véhicule, il y a un paysan.

Ce paysan tient en main une gigantesque miche de pain noir surmonté d’un superbe quartier de fromage jaune.

Le rapin fouille aussitôt dans sa poche marécageuse, et non sans peine parvient à y repécher quelque monnaie.

Puis, tendant la main hors de sa grotte :

— Part à deux ! propose-t-il avec un accent capable d’attendrir un huissier.

— Part de quoi ? demande le paysan, dont l’étique Bucéphale s’est arrêté tout seul.

— De la charrette... et du déjeuner!

L’homme des champs hésite un tantinet, regarde les kreulzers d’un air assez indécis, puis enfin se décide aies accepter et fait place au rapin, tout en partageant avec une partialité des moins généreuse» et le fromage jaune et la miche noire.

Quoi qu’il en soit, voilà Knipp voyageant enfin à l'abri . . . et par la même occasion déjeunant.

Les premières minutes ne sont troublées que par le bruit des mâchoires.

Puis, le rapin se hasarde à demander si le cheval n'est pas susceptible d’aller un peu plus vite.

Pour toute réponse, le villageois cligne de l’œil vers son pauvre Rossinante, hausse l’épaule gauche d’un air

assez piteux, et de la maia droite enfourne dans sa large bouche un énorme morceau de pain.

Knipp imita le paysan.

Nouveau silence, qui se prolongea jusqu’à la dernière miette.

— J’espère, du moins, reprit alors le rapin, que vous chevauchez ainsi jusqu’à la première poste.

— A la première poste... pourquoi faire?

— Au premier village, du moins, où il s’en trouve

une 1 •

— C’est un bourg, monsieur !

— Un bourg, soit!... vous m’arrêterez devant le relai...

— Je ne demande pas mieux... je vais à cinquante maisons au delà...

— Merci pas moins... Mais, pour Dieu! tâchons d’avancer un peu plus vite!...

— Hue donc... hue, la Grise 1

Le voyage n’en dura pas moins jusqu’à la nuit tombante.

Knipp enrageait.

Comment regagner le temps perdu?... comment retrouver jamais Edwige?

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