SECONDE ÉTAPE
— Voici la poste... dit enfin le paysan. Bonsoir!...
Le rapin sauta vivement de la charrette, entra dans l’iiôtellerie, s’informa.
La chaise de poste qu’il poursuivait avait relayé au point du jour, puis, toujours ventre à terre, s’était remise à galoper vers le midi.
— Rapprochons-nous également du midi!... opina chevaleresquement l’indécourageable Knipp.
Fort bien!... mais comment?
Suivant la mode allemande, notre voyageur portait des anneaux d’or à ses oreilles et des boutons d’argent à son gilet.
De plus, la montre jadis soustraite par Spadator avait avantageusement été remplacée.
Il eut donc trouvé promptement un juif qui lui échangea ces inutiles bijoux contre de la monnaie ayant cours.
Puis il revint à l’hôtellerie, sur la porte de laquelle il barbouilla un large ruban noir tout à l’entour de la serrure.
Après quoi, il demanda fièrement une calèche, un coupé, un cabriolet, un véhicule quelconque pour le conduire en poste jusqu’au premier relai.
L’hôtelier n’avait présentement aucune voiture disponible sous la remise.
— Mais en revanche, proposa-t-il, j’ai des chevaux ?
— Diable!... fit le rapin avec une assez piteuse grimace.
— Ne sauriez-vous pas monter à franc étrier?
— Si fait... si fait...
Mais il ajoutait à part lui :
— Je n’en sais rien... je n’ai jamais essayé... Bahl... nous verrons bien !
On ne sera donc pas étonné, deux ou trois heures plus tard, c’est-à-dire vers les minuit, de retrouver au relai suivant notre apprenti cavalier, qui, ployé en deux sur sa monture, cramponné à la crinière, incessamment balloté de droite à gauche et de gauche à droite, fait burlesquement son entrée dans la grande cour de la poste, au milieu des rires et des huées de toute la valetaille.
— Imbéciles ! grogne le rapin en essayant de descendre tout seul. Quand on n’a pas l’habitude du cheval... je ne suis tombé que dix-sept fois... aidez-moi donc, animaux!...
Mais l’étranger est si complètement couvert de boue depuis les pieds jusqu’à la tête, que personne ne s’empresse d’obéir.
Un garçon d’écurie enfin se dévoue, l’enlève à bras tendus, et l’assied brusquement sur un banc de pierre.
— Aïe... aïe... aïe!... s’écrie Knipp en se relevant aussitôt. Tout est en compote par là, mon cher... je ne puis que me tenir debout... ou sur le ventre... mais de l'autre côté, jamais !
— Vite... une chambre à monsieur! glapit une grosse servante joufflue.
— A merveille !... mais je voudrais avant tout parler à M. l’hôte.
— Voici, monsieur
— N'est-il pas aujourd’hui passé une chaise de poste ?
— Oui, monsieur... ce matin.
— Avec deux voyageuses?
— La mère et la fille... oui, monsieur... Mais la mère est si jeune et si belle encore qu’on dirait les deux sœurs.
— Et, sans doute, elles ne se sont arrêtées qu’un instant pour changer de chevaux?
— Non, monsieur... la jeune fille s’étant trouvée trop souffrante pour continuer la route... elles ont pris un appartement dans mon hôtel.
— Vraiment?
— La preuve en est que là... sous la remise... vous devez voir leur voilure.
— Prètez-moi votre bras, que nous allions l’examiner de plus près.
— Volontiers, monsieur.
frétait bien la chaise de poste dans laquelle Edwige avait été enlevée par la Dogaresse.
— La chambre de monsieur est prête, annonçait en cet instant la grosse servante joufflue.
— Dieu soit loué... s’écria Knipp, je puis mettre à profit cette bonne nouvelle !
Néanmoins, craignant encore quelque embûche, il rappela du geste l’hôtelier, et lui dit à l’oreille :
— Pour des raisons majeures... je désirerais vivement entrevoir vos deux voyageuses afin de me convaincre de leur identité... est-ce qu’il n’y aurait pas moyen... sans qu’elles s’en doutent?..-.
— Oh !... monsieur... de semblables choses ne se font pas dans mon hôtel... mais votre fenêtre s’onvre en face et au-dessus des leurs... c’est là tout ce que je puis vous offrir... Bonne nuit, monsieur !...
— Mon cher monsieur... bonsoir!...
— Faut-y vous conduire? proposait la complaisante Maritorne, en faisant un geste télégraphique avec la chandelle qu’elle tenait à la main.
— Minute!... Viens ici d’abord, que je te glisse deux mots intimes dans le tympan...
— Quoi donc que c’est?
— Monte avec nous deux ou trois livres de beurre très-frais.
— Pourquoi donc faire?...
— Tu verras...
Puis, tandis que la servante intriguée s’empressait, nonobstant, d’obéir, meinherr Knipp se traîna jusqu’à la porte.de la rue, exhiba de son gousset la petite vessie de vermillon, et illustra la serrure d’une ornementation triomphante.
Deux minutes plus tard, il était dans sa chambre, avec deux chandelles, une superbe motte de beurre doré, et la grosse servante joufflue.
— Qu’est-ce que nous allons donc faire, monsieur?... questionna la curieuse fille d’Ève.
— Aide-moi d’abord à me déshabiller; car je n’y parviendrais jamais tout seul...
— Et après?...
— Tu feras sécher mes vêtements.. .tu les mettras même au four si faire se peut... ça ne leur fera pas de mal!...
— Et après?...
— Ouvre la fenêtre, que je m’y accoude... pour cause... et indique-moi l’appartement do ces dames...
— Et après?
— Tandis que je regarde de haut en bas... devant moi... toi aussi, regarde de même...
— Oh!... monsieur!...
— Eh bien?...
— Gomme c’est à vif!...
— Tu dois me comprendre maintenant... prends ton beurre, et fais des tartines !...
— Mais, monsieur...
— Graisse sans façon... ma fille... graisse ferme!...
Durant l’opération, le rapin contemplait avidement
deux hautes fenêtres éclairées, au premier étage de l’autre corps de bâtiment.
Tout à coup, comme à point nommé, l’une d’elles s’ouvrit.
En face, sur une blanche couchette, reposait la blonde tête d’Edwige.
Au chevet, et dans l’attitude d’un bon ange recueilli, la Dogaresse semblait pieusement veiller sur sa fille.
Ouverte pour un instant sans doute, ouverte afin de rafraîchir l’atmosphère de l’appartement, la fenêtre se referma presque aussitôt.
— C’est étrange! pensale rapin.
— Là!... c’est fini! criait en même temps la paysanne joufflue, toute l’assiettée de beurre y a passé... Jésus!., quelle tartine!... et de plus, voilà la couverture faite... vous pouvez vous coucher, monsieur... êtes-vous content?
— Oui... oui, répliqua d’abord meinherr Knipp en se prélassant dans une béatitude parfaite.
Mais à peine achevait-il cette phrase, qu’il poussa un cri perçant.
— O mon Dieu!... qu’j' a-t-il? fit la villageoise toute ébaubie.
— Aïe... aïe... aïe! gémissait le rapin avec une affreuse grimace.
— Mais qu’est-ce donc ?
—Malheureuse!... qu’a?-tu fait?.. .c’était du beurre salé!
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OU KNIPP DONNE UNE MARQUE DE SENSIBILITÉ DONT ON S’ÉTONNERA PEUT-ÊTRE, ET OU IL SK SOUVIENT D’AVOIR ÉTÉ APPRENTI APOTHICAIRE.
Le lendemain matin, meinherr Knipp se réveilla fort tard. Milia comme un chanoine, fit jouer toutes ses jointures, palpe tour à tour les diverses parties fort endommagées la veille, sourit en y reconnaissant une amélioration sensible, et finalement se leva des plus dispos.
Mais comment s’habiller?
Le rapin sonna, et attendit en sc bichonnant devant un miroir.
Cependant personne ne venait.
Il sonna une seconde fois.
Même résultat... résultat complètement négatif.
Bien qu’en chemise, Knipp en tr’ ouvrit la porte de sa chambre, afin d’appeler de toute la force de ses poumons.
Mais sa bouche resta muette, car devant la porte, sur une chaise, se trouvaient tous ses vêtements parfaitement secs.
Ne sachaut que penser de l’étrange silence qui régnait dans l’hôtel, il s’habilla à la hâte, et descendit dans la
cour, où se promenait l’aubergiste avec une mauvaise humeur évidente.
— Vous n’avez donc plus de valets, aujourd’hui? demanda le rapin.
— Ne m’en parlez pas, répondit l’hôte. Ils ont tous déserté ce matin... et vous me voyez des plus embarrassés, car je ne sais par qui envoyer chez l'apothicaire cette ordonnance que vient de me laisser le docteur pomma jeune voyageuse du premier.
— O mon Dieu!... serait-elle donc malade?
— Assez gravement, à ce qu’il parait.... et cette ordonnance...
— Remettez-la -moi bien vite... interrompit vivement Knipp, et je cours à l’instant moi-môme...
— Ah!... monsieur... que de reconnaissance!...
Le rapin était déjà parti...
Du train dont il allait, il atteignit bientôt la pharmacie la plus prochaine.
Persoune dans la boutique !
Dans le laboratoire, personne non plus!
— Ah çà... maugréa Knipp... ils ont donc tous le diable au corps aujourd’hui dans cette ville!
Puis, après quelques instants d’attente et de réflexion :
— Bah!... fit-il. Heureusement que j’ai été apprenti
apothicaire ! *
Et il lut l’ordonnance, qui sembla d’abord lui causer une forte surprise, puis une certaine inquiétude.
— Entre les mains d’une telle femme, grommelait-il dans sa barbe, c’est bien dangereux! mais le médecin ne la connaît pas... et... c’est fameusement heureux que j’aie été apprenti apothicaire!...
Là-dessus, il prit deux ou trois bocaux de différentes couleurs, manipula quelques autres drogues dans le mortier, fit du tout un mélange blanchâtre, et finalement en remplit un petit flacon orné de la classique étiquette à serpents.
Après quoi, fort satisfait de lui-même, il s’en revint à l’hôtel.
La mauvaise humeur de l’aubergiste semblait n’avoir fait que croître et... enlaidir.
— Toujours seul? demanda le rapin en lui remettant le flacon.
— Toujours! répondit l’hôtelier. Et me voici contraint de monter moi-même chez mes voyageuses cette potion... pour laquelle je vous remercie encore... et de plus cette carafe de limonade... ce verre, tout un plateau enfin!... Mais il n’y a pas eu moyen de retenir mes valets... A midi sonnant, les, drôles ont tous couru sur la grand’place.
— Qu’y a-t-il donc à voir de si curieux sur la grand’place, à midi sonnant?
— Ce qu’il y a... mais c’est juste... vous êtes arrivé seulement d’hier soir... vous ne savez pas...
— Quoi donc ?
— Qu’on procède à la pendaison de notre illustre concitoyen... le capitaine Spadator.
— Hein... plaît-il... Spadator... enfin... pendu!
Et Knipp baissa la tête.
— Pardon, monsieur!... je vous ai fait de la peine? balbutia l’aubergiste qui, à chacune de ces folles exclamations, avait contemplé son voyageur avec un air de plus en plus condoléant. Ohl... pardon, c’est un de vos parents, peut-être?
— Merci... dites donc... comme vous y allez, vous... un de mes amis... c’est déjà bien assez... et encore!
— Excusez-moi... monsieur... j’avais cru remarquer...
Le perspicace hôtelier remontait avec son plateau vers
le premier étage.
— J’irai le voir pendre ! se dit Knipp en marchant à grands pas vers la place au gibet.
Notre rapin eût dû certes se montrer joyeux d’un tel événement.
Eh bien! non... pas du tout.
iM LA MARCHANDE DE PLAISIRS.
11 était mécontent... il était tout chagrin, il était triste!
En Chemin, il rencontra un crieur public, qui, moyennant quatre kreutzers, vendait sur le bandit l’obligatoire complainte en soixante-dix-neuf couplets.
Knipp l’acheta de ses derniers deniers, la ploya soigneusement en huit, et la mit dans sa poche.
Quelques pas encore, et il arrivait sur la grand’place.
Mais trop tard!
Déjà la foule se retirait en silence... déjà le sacripant inanimé pendait au bout de la corde!
— C’est dommage! pensa Knipp attendri.
Un homme passait en ce moment, qui semblait défendre le pendu, et qui disait au milieu d’un groupe :
— Du moins Spadator est mort en brave !
— Allons... tant mieux! murmura le rapin avec une émotion croissante.
Plus loin, dans un autre groupe, il entendit ces mots :
— C’est tout de même bien aimable au grand-duc d’avoir voulu que ce coquin-là fût exécuté dans sa ville natale... aux yeux de ses compatriotes!
— Que le diable emporte le grand-duc et toi avec ! s’écria tout haut Knipp.
Et, moitié pour se soustraire à la riposte populaire, moitié pour voir de plus près encore, il s’avança jusqu’au pied même du gibet.
Là, il leva lentement les yeux en l’air, détourna une première fois la tête, puis la redressa peu à peu vers le
pendu puis essuya ses yeux du revers de sa main, et
conclut avec un accent des plus mélancoliques :
— C’est bien lui... c’est bien Spadator! comme il est laid!... après ça... la pendaison... ça n'embellit personne... On prétend, en revanche, que ça fait plaisir. Je n’ai nulle envie de m’en convaincre, mais je souhaite de bien bon cœur qu’il en ait été ainsi pour toi, ô Spadator!... Dire qu’il était si gai, si courageux, si bon vivant... Tu ne te battras plus... Tu ne boiras plus... Tu
n’aimeras plus... Tu ne riras plus... Tu ne feras plus peur à personne, pas même à Knipp!... C’est bête... on dirait que j’ai presque envie de pleurer... Quelle drôle de chose que la mort... ça vous change jusqu’aux vivants... Tous les morts laissent des regrets, excepté ceux qui laissent des héritiers! Après tout, ça devait Unir comme ça... il le savait bien... 11 en plaisantait luimême... Mais c’est égal... trente-cinq ans au plus... c’est un peu tôt... c’est un trop brusque dénouement!... dénouement prévu... dénouement souhaité parfois... dénouement qui devrait me combler d’allégresse... eh bien! non... non... pauvre Spadator...tu me donnas aux mauvais jours l’hospitalité... Dieu sait à quel prix!... mais enfin... enfin je rends une larme à ta mémoire... et j’apprendrai ta complainte aux dix ou douze rejetons dont ne manquera pas de me gratifier Roschen... Ainsi soit-il!
Telle fut l’oraison funèbre du capitaine Spadator.