I.K SOMMEIL OU LA. MORT
Il y eut d’abord un long silence.
Edwige semblait toujours profondément endormie.
Immobile et les regards anxieusement fixés sur Fabritzius, Horace attendait, retenant son souffle.
La Dogaresse restait devant l’alcôve, les bras étendus en travers, et comme fanatiquement résolue à en défendre l’approcbe.
— Arrière... madame... arrière!... dit enfin le vieillard en se plaçant entre la courtisane et l’artiste. Arrière, vous dis-je... le grand-duc nous a pris sous sa protection... vous ne pouvez plus rien contre cette enfant 1...
— Le grand-duc ?
— Oui... le grand-duc... je fus introduit en sa présence le lendemain de notre sortie du cachot... à l’heure même où tu t’échappais de l’hôpital... Horace... il m’accueillit avec bonté... mais lorsque je lui eus dit mon ndïn, il se ressouvint aussitôt d’un signalé service que durant la guerre de Sept- Ans lui avait rendu mon grandpère... et, passant tout à coup de la simple bienveillance à la plus affectueuse gratitude, il me déclara cha-
leureusemeut qu’il n’avait rien à refuser au petit-fils du maréchal de Saint-Fargeau.
— Rien!... murmurèrent en même temps Horace et la Dogaresse.
— C’est un noble vieillard, reprit aussitôt l’émigré, un juste souverain qui se laissa aveugler longtemps par un favori, mais qui s’est relevé subitement à la découverte de la vérité.
— Qu’a-t-il donc décidé?
— Qu’a-t-il fait?
— Il s’est informé d’abord du chambellan... puis, sur la nouvelle que sa blessure laissait une vague espérance, et qu’il lui restait quelques jours au moins à vivre...
— Eh bien?...
— Il faut, a solennellement ajouté le grand-duc, il faut qu’il épouse in extremis la pauvre enfant que jadis il a séduite... il faut qu’avant d’aller régler ses comptes avec Dieu, le moribond assure sans retard sa fortune el son nom à sa fille, à la fiancée du peintre Horace...
— Grand Dieu !...
— Quant à cette femme, a-t-il poursuivi, quant à la mère de eette jeune fille ainsi légitimée au lit de mort, elle sera comtesse de Mansfeld... c’est assez pour elle..c'est assez...
— Oh!...
— Avec une partie de l’héritage de son mari, s’il succombe immédiatement... avec une dot dont je fixerai moi-même le chiffre, s’il survit à sa blessure... elle se retirera dans un couvent pour y réconcilier son âme avec le ciel, ainsi que nous aurons réconcilié son honneur avec la société.
— Dans un couvent !...
— Quant à vous, enfin, termina le grand-duc
— Quant à nous...
— Le général Bonaparte vient d’être proclamé premier consul... j’en reçois à l’instant même l’assurance, et la patrie vous est rouverte...
2iH
— La France....
— Vous partirez donc tous les trois, aussitôt après l’accomplissement des deux mariages... vous retournerez à Saint-Fargeau... vous y serez heureux comme vous méritez de l’être...
— Heureux t...
— Vous le voyez, conclut Fabritzius, tout est honorablement sauvegardé, tout devient possible, grâce à cet arrangement...
— Auquel, par malheur, je ne souscrirai jamais, se récria spontanément la Dogaresse. Que m’importe la fortune... que m’importe l’honueur... que m’importerait même la vie!,.. Ce qu’il me faut uniquement, à moi., ce que je veux... c’est ma fille !...
— Ainsi, vous refusez ?...
— Oui... messieurs... moi, la mère... je refuse... et cela suffira, je le pense...
— Non... madame... le grand-duc avait prévu votre refus... car il m’a fait accompagner par des hommes qui ont ordre de vous séparer à l’instant d’Edwige...
— Nous séparer!...
— Et de vous conduire... fût-ce même par la force... au chevet du comte de Mansfeld... votre mari...
— Je ne veux pas, vous dis-je... je ne veux pas!... et votre grand-duc n’a nul droit sur ma liberté... je ne suis pas née dans son Allemagne... moi... je suis Italienne !...
Rien de résolu, rien de superbe et de fier comme la Dogaresse en cet instant.
Horace eut un geste de désespoir.
Le vieil émigré resta calme, froid, impassible.
Et cependant, à le bien examiner, la vue de Maria, la résistance de sa douleur, hélas!... trop compréhensible, l’avaient intimement et profondément ému.
Il se rapprocha donc de la pauvre mère, et d’une voix qui allait en s’adoucissant jusqu’à la commisération la plus suppliante :
— Maria, reprit-il lentement, pensez- vous que je eon-
sentirais à vous déchirer inutilement le cœur, s’il était quelque autre façon de pacifier, notre avenir? Je vous ai jadis aimée, Maria... un jour seulement, il est vrai... mais d’une de ces affections étranges qui ne s’effacent jamais!... En me laissant votre Edwige, vous m’avez donné l’unique bonheur de toute ma vie... ce sont de ces choses qui ne peuvent s’oublier... je ne suis donc pas votre ennemi... pauvre femme... pauvre mère!... loin de là, Dieu m’en est témoin. Au prix de ce qui me reste à vivre, je voudrais de grand cœur pouvoir vous faire heureuse... plus tard, bientôt peut-être je vous le prouverai, Maria... Mais aujourd’hui c’est impossible... je connais notre enfant... c’est une de ces frêles et séraphiques natures que la moindre révolution de l’âme peut briser... son amour, c’est sa vie... accomplissez donc héroïquement votre sacrifice, madame... c’est au nom d’Edwige que je vous le demande, au nom de votre fille qu’il vous sera peut-être permis de revoir un jour, et qui se souviendra, sans amertume alors, que vous vous êtes dévouée pour son bonheur!... Partez, Maria... partez... mais espérez f...
— Espérer!... se récria la Dogaresse avec une navrante ironie... mais vous aviez caché mon enfant pour que nous ne pussions jamais nous réunir... mais vous me l’aviez enlevée... monsieur... mais vous me l’aviez volée!... c’est par trop de cruautés enfin!... Gomment?... je perds mon Edwige par excès de dévouement pour elle... je la cherche et je la pleure durant treize années... treize années, ô mon Dieu!... et lorsqu’à la fin je la retrouve... lorsqu’elle m’a pardonné... lorsqu’elle m’a embrassée... lorsqu’elle m’a permis de l’appeler : ma fille!... vous venez me dire, comme s’il s’agissait d’une chose toute simple: « Arrière, madame... le cloître vous attend... partez... partez bien vite afin qu’à son réveil votre enfant croie avoir fait un mauvais rêve... vous n*e la reverrez jamais... non... jamais!... vous n’aurez plus ni ses regards, ni ses baisers, ni même son souvenir!... c’est un arrangement très-juste , très-honorable ... le
LA MARCHANDE DE PLAISIRS. î'j'.i
grand-duc le veut ainsi. » Ils osent parler ainsi à une mère!,.. Oh!... vous avez beau commander ici... monsieur le marquis.. . cela ne sera pas... je vous en préviens... cela ne sera pas!
— Je ne commandais plus... madame... je priais!...
— Eh!... monsieur...
— Je vous en supplie encore... Maria!...
Elle eut un instant d’hésitation suprême... elle contempla longuement la jeune fille toujours endormie, comme afin de s’essayer à lui dire un dernier adieu... puis, elle reporta ses regards éperdus vers Fabritzius, et soudain éclatant en sanglots :
— Mais je ne peux pas!... cria-t-elle... Mais vous voyez bien... mon Dieu !... que je ne le peux pas !
— Il le faut.
— Jamais!
— C’est là votre dernier mot? demanda le marquis * dont le visage attestait un douloureux combat.
— Mon dernier, répondit nettement la Dogaresse.
— Vous ne céderez rien à la raison?
— Rien.
— A la prière?...
— Rien... rien... rien!...
— Ce sera donc vous, madame, qui m’aurez contraint à avoir recours à la force... je vais appeler les émissaires du grand-duc!...
Et, après un effort surhumain sur lui-même, Fabritzius fit un pas vers la porte...
A cette déclaration, à cette épouvante, l’Italienne jeta un cri perçant, un cri désespéré :
— Ma fille... mon enfant... ma fille!...
Et bondissant vers Edwige, elle l’enlaça dans ses bras.
A ce bruit, à cette énergique pression, la jeune fille fit un mouvement.
— Grand Dieu!... dit Horace, elle va se réveiller!
Le vieillard aussitôt s’arrêta.
La mère ne voyait plus, n’écoutait plus que sa fille.
LA MARCHAJiBK DK PLAISIRS.
Edwige entr’ouvrit ses yeux eucore sans regards, et machinalement étendit son bras engourdi vers le guéridon.
Sur ce guéridon, se trouvaient la carafe de limonade, le verre aux trois quarts vide, et la potion calmante.
Cette potion, on s’en souvient sans doute, était un narcotique salutaire si l’on n’en versait à la fois que quelques gouttes.
Mais, pris en quantité plus grande, il devenait un poison terrible.
Évidemment la jeune malade demandait à boire.
La Dogaresse voulut prendre la carafe,* mais sa main, par hasard, rencontra la fiole.
Ses sourcils se contractèrent aussitôt, un étrange sourire dérida sa lèvre crispée, une infernale inspiration passa sur son visage devenu tout à coup livide.
Ce fut, cependant, la carafe qu’elle saisit d’abord, afin d’achever de remplir le verre.
— llàtez-vous 1... reprit alors Fabritzius; hâtez-vous de disparaître avant qu’elle se réveille entièrement... Partez, madame, afin qu’elle’ puisse nous suivre sans scandale... croyez-moi... partez!...
— Vous suivre!... murmura tout bas l’Italienne, oh!... non... car je sais maintenant où l’emporter avec moi!..
Et, d’une main frémissante, elle déboucha le flacon.
— Eh bien!... fit le vieillard en indiquant la porte au delà de laquelle se trouvaient les envoyés du grand-duc.
Au moment de verser, la Dogaresse s’arrêta.
— A votre tour, interrogea-t-elle d’une voix profonde et solennelle, je vous en supplie... N’aurez-vous pas pitié de mon désespoir?... n’accorderez-vous rien à mes larmes, à mes promesses... à mes prières?...
— Maria...
— Répondez?
— Je vous ai dit tout ce que j’avais à yous dire.
— Ainsi... c’est bien résolu... vous ne voulez rien changer à vos arrangements?...
— Je le voudrais... je ne le puis.
LA MAHCIU.XUE DE PLALslUS. 35»
f — Rien... absolument rien?...
— Rien!...
Durant ces quelques mots, Edwige s’était peu à peu soulevée sur sa couche.
— Je vous en supplie à genoux !... murmura la pauvre mère sur les cordes les plus éplorées de son âme.
A bout d’inflexibilité, Fabritzius pour toute réponse poussa la porte, et fit un pas au dehors, prêt à appeler.
— Arrêtez!., s’écria la Dogaresse en se relevant tout à coup. Pas de scandale... arrêtez... et que la volonté de Dieu s’accomplisse!...
En même temps, tout le contenu de la fiole avait été versé dans le verre.
— Que faites-vous?... demanda le vieillard étonné.
— Moi?... .repartit l’Italienne en se reculant avec une sorte d’effroi. Je me résigne... voilà tout... et puisque rien ne saurait nous rapprocher eû ce monde... eh bien!... plus tard... oui, plus tard... nous serons réunies dans l’autre!...
— Que signifie?...
— Je pars... n’est-ce pas là ce que vous voulez?... je pars.
Elle se retirait effectivement, mais à reculons et les yeux toujours fixés vers l’alcôve, au fond de laquelle Edwige commençait vaguement à regarder autour d’elle.
Étonnés l’un et l’autre, mais bien loin de pressentir le sens mystérieux des dernières paroles de la Dogaresse, les deux hommes s’avançaient en même temps vers la jeune fille.
Au moment de disparaître, cependant, la Dogaresse revint tout à coup sur ses pas, et le bras étendu vers le guéridon :
— Seulement, ditrelle, il faudra lui donner ceci...
— Ceci?...
— C’est l’ordonnance du docteur... c’est le calme... c’est le salut... c’est la force d’accomplir un aussi long voyage...
— Oui... fit machinalement Edwige en indiquant le verre, oui... oui... j’ai soif!...
Le vieillard, aussitôt, courut au guéridon.
Pendant ce temps-là, la jeune fille, qni n’avait d’abord aperçu que la Dogaresse, remarquait et reconnaissait tour à tour les deux autres affections attentives à son chevet.
— Horace!... murmura-t-elle avec un ineffable sourire; et vous aussi... vous... mon père!...
— Oui... mon enfant... oui!... balbutia le marquis enpleurant de joie.
Puis, lui présentant le verre :
— Tiens... prends!... ajouta-t-il. Prends... mou en-* fant... et bois!...
Or, ce breuvage-là, maintenant, c’était la mort !...
AGONIK.
Edwige tenait en main le fatal breuvage.
Elle le porta lentement jusqu’à sa bouche qui souriait... la pauvre enfant! ....
Mais qui peut expliquer les desseins de Dieu ?
Au moment de boire, sa main tout à coup resta suspendue.
Elle releva sa blonde et charmante tète, sur laquelle perlaient encore^ quelques fleurs d’oranger, elle regarda d’abord son amant agenouillé près du lit, puis son père qui semblait l’engager à prendre ce calmant, puis enfin sa mère qu’elle semblait rappeler auprès d’elle, et qui, cédant peu à peu à cette espèce d’attraction magnétique, glissait lentement sur le parquet comme pour se rapprocher de l’alcôve.
Rien de tçndre, rien de clément, rien d’angélique comme ce muet appel à la réconciliation entre les trois amours groupés à son chevet.
Un pas encore, et le père, l’amant et la mère allaient pouvoir se donner la main.
Fabritzius en eut peur, ét tout à coup rompant le silence:
— Bois donc!... dit-il avec une légère impatience, bois vite, mon enfant, pour que nous puissions partir.
Toujours tenant le verre d’une main, de l’autre Edwige inclina vers elle, la Dogaresse, et répondit lentement avec une ineffable douceur :
— Partir... avec elle, n’est-ce pas?... avec elle aussi... avec ma mère!...
Et elle l’embrassa au front.
— Ah! firent simultanément les deux hommes, en se reculant avec un mutuel effroi.
Déjà la Dogaresse s’était redressée sous la vivifiante caresse de sa fille : déjà, transfigurée par l’amour maternel, elle s’écriait du fond de l’ànre :
— Merci... mon Dieu... merci!... c’est vous qui venez de lui jeter ce mot du ciel entre la coupe et les lèvres !...
Quant à la jeune fille, elle s’était retournée du côté du vieillard, et, lui obéissant enfin, elle allait boire.
— Non... mon enfant!... lui cria soudain sa mère. Non... ma fille!...
Et, s’élançant sur le verre, elle l’arracha des mains d’Edwige, et but elle-même jusqu’à la dernière goutte.
Puis, presque aussitôt elle jeta un long cri de douleur.
— Qu’est-ce donc... qu’y a- t-il ? demandèrent en même temps les trois autres voix.
— Il y a... répondit glorieusement la Dogaresse avec un sublime rayonnement au front... il y a que le saint baiser de cette enfant vient de m’inspirer le vrai sacrifice... il y a qu’en expiant une mauvaise pensée, je réalise notre salut à tous... Il y a que je vais mourir, car c’était du poison!...
— Du poison!
— Maria!...
— Ma mère!...
Et, tout s’oubliant aussitôt, chacun s’empressa vers la pauvre femme qui chancelait et pâlissait déjà.
— Je ne veux pas, ma mère... s’était écriée la jeune fille, je ne veux pas que tu - meures... car je t’aime... cntends-tu bien?... je t’aime!...
— Du! secours... du secours!... criait Pabritzius éperdu.
— Un médecin... ajoutait Horace, en se précipitant vers la porte; à l’instant... un médecin!...
Maria les retint tous les deux, et d’une voix empreinte de cette harmonieuse sérénité qui ne parle qu'aux lèvres des mourants :
— C’est inutile!... murmura-t-elle sans la moindre amertume. Restez tous auprès de moi... c’est inutile, vous dis-je... Il y avait dans cette fiole de quoi nous tuer tous les quatre... Dans quelques minutes... tout sera fini!...
— O mon Dieu... mon Dieu!...
— Dites-moi donc bien vite que vous me pardonnerez tous... N’est-ce pas, Edwige? N’est-ce pas, monsieur le marquis? N’est-ce pas, Horace?... Tenez-vous là tous les trois... plus près... tout près... là... là...
— Marial... Maria!... pauvre Maria!...
A demi renversée entre les bras des deux hommes qui la soutenaient en pleurant, la Dogaresse appuyait ses deux mains aux épaules d’Edwige qui la suppliait à genoux de ne pas mourir!
— Ne me plaignez pas !... reprit-elle d’une voix affaiblie peu à peu... Vivante, je ne pouvais pas me vaincre... vivante, j’étais un éternel obstacle à votre bonheur à tous!... Morte... au contraire... vous serez tous heureux!... Moi... je le suis déjà... mon âme commence à planer au-dessus des passions humaines... je ne sens plus de lâches jalousies... je n’ai plus rien de terrestre, là... déjà plus rien... je ne suis plus une femme!...
Edwige eut un sanglot, qui tout à coup l’interrompit.
■*— Mais je suis encore une mère!... s’écria-t-elle avec un suprême effort qui sembla lui porter le dernier coup. Oui... oui... jusqu’au dernier regard... jusqu’à la dernière pulsation... jusqu’au dernier souffle... ta mère... ô mon enfant... je serai toujours ta mère!...
Et, soulevant la jeune fille jusqu’à ses lèvres, elle retomba à demi agenouillée avec elle.
Soutenant toujours l’agonisante, les deux hommes
s’inclinèrent aussi, silencieux et pleurant à ses côtés.
Sous la froide étreinte de la mort, la Dogaresse devenait plus pâle et plus radieuse encore. Une sorte de lumineuse auréole semblait ruisseler de sa chevelure d'or, une transparence céleste divinisait de plus en plus son superbe visage, il passait de sublimes poésies dans ses grands yeux noirs. Jamais... non, jamais elle n’avait été plus belle!...
Sa vie s'éteignait, cependant, avec une étrange rapidité.
— Fabritzius, murmura-t-elle alors d’une voix presque insaisissable, vous prierez Dieu pour moi... n’estce pas... Fabritzius?...
Puis, se retournant avec peine vers Edwige :
— Toi aussi, ma fille... et sans rougir maintenant... sans rougirl...
Enfin, cherchant du regard, elle rencontra le bras du jeune homme qu’elle attira peu à peu vers sa droite, et lui prenant la main qu’elle allait unir bientôt à celle de la jeune fille placée à sa gauche :
— Horace, articula-t-elle avec un dernier souffle... il ne faut plus m’en vouloir de vous avoir trop aimé, c’était le destin, cela finit avec la vie!... Edwige... Horace... àpareil jour... dans un an... vous vous marierez... je le veux... on ne refuse rien aux mourants... Je le veux... Oh!... je seraiàvotre noce... allez.. .je planerai au-dessus de vous en souriant... et je vous bénirai tous les deux du haut du ciel... Oui... du haut du ciel, Dieu m’en permettra maintenant l’entrée... Je... mon Dieu... mon Dieu!... Ah!...
Dans ce dernier cri sèmbla s’envoler à jamais l’âme de la Dogaresse.
Le corps tomba en arrière sur la poitrine d’Horace.
Edwige cacha son visage épouvanté dans les genoux de Fabritzius, qui venait de se redresser tout à coup, et qui, les mains élevées vers le ciel, solennellement disait :
— Seigneur!... elle a beaucoup aimé... vous devez lui pardonner beaucoup... pour elle soyez donc miséricordieux... Seigneur U.
A deux pas de là, Horace est debout aussi.
Il vient de déposer pieusement à terre le cadavre qu’il contemple d’un air égaré, il cache fiévreusement entre ses deux mains son front en délire... il s’écrie enfin avec une folle terreur :
— Morte... et c’est moi qui l’ai tuée!... morte, elle est morte !
Puis, comme frappé de la foudre, il se laisse aller à la renverse... et tombe lourdement tout à coup.
Mais déjà, depuis quelques secondes, un nouveau personnage venait d’apparaitre sur le seuil.
Et ce personnage nouveau, c’était Knipp.