‹ La marchande de plaisirsChapitre 5 sur 35 · MEINHERR KNIPP · texte numérisé non relu

MEINHERR KNIPP

— Monsieur... débuta notre Allemand en s’accroupissant aussitôt sur le gazon à la manière des tailleurs, aimez-vous le travail, monsieur?...

— Mais...

— Moi... je l’abomine! oh! mais, là, cordialement... et, né par malheur peu renté, j’ai passé ma jeunesse à la recherche d’une profession qui mè permit de vivre grassement sans rien faire du tout. Poète crotté, journaliste à la suite, agioteur par boutade, valet suivant l’occasion, parfois camarade de Frontin et parfois commensal de Polichinelle, cicerone, barbier, musicien, sergent recruteur, apprenti apothicaire, écrivain public, avocat sans diplôme et sans cause, contrebandier, nécromancien, dentiste... etc... etc... j’ai tout tenté, tout quitté, tout été... Mais, hélas!... en travaillant toujours un peu trop, en restant, toujours beaucoup trop, dans la débine!...

« Et notez, cependant, que je possède une certaine promise qui a des économies... une cousine à moi... Roschen... une bien jolie fille... qui m’eût dû gratifier d’une foule de consolations... mais qui s’est contentée de me mettre à la porte de chez elle... ou plutôt de chez sa maîtresse... car ell° est femme de chambre... mon-

sieur... et cela en me disant d’un petit air narquois et résolu :

« — Quand tu ne traîneras plus la guenille... quand tu travailleras sérieusement... tout ce que tu voudras... mais d’ici là... bernique!...

« J’idolâtre Roschen, monsieur... mais travailler... fi donc!

« Un jour enfin... lendemain d’une débauche au vin bleu... je me réveillai par hasard dans une certaine taverne borgne... où l’on buvait, où l’on mangeait, où l’on aimait, où l’on dormait sans rien payer d’avance... ni même après... Cela m’alla... et sans questions indiscrètes... sans m’enquérir ni des pourquoi ni des comment... j’y élus sans façon mon domicile politique.

« Mais ne voilà-t-il pas... qu’au bout d’une semaine... le roi de ce bouge trop hospitalier... une sorte de grand escogriffe à la Callot qui se fait pompeusement appeler le capitaine Spadator... me frappe assez brutalement sur l’épaule... et me dit d’une voix mélodramatique :

— Tu en es ce soir... viens avec nous!

— J’en suis... de quoi? demandai-je avec la candide ingénuité qui me distingue. ,

— Chut!... et viens toujours!

— J’y fus.

« Une heure après nous détroussâmes une caravane de voyageurs attardés.

' « J’étais tombé dans un repaire de bandits!

«AhI... monsieur... quel métier!

«C’est plus fatigant encore que d’être honnêtehomme...

« Et puis c’est toujours travailler... travailler sur les grandes routes.

« Aussi... malgré l’excellente cuisine et la non moins excellente cave de la taverne... ou plutôt de la caverne de ces brigands... je voulus dès le lendemain m’enfuir!

« Bernique... comme dit Roschen... bernique!...

« — Tu sais nos secrets... reste!

« Et soit que je tentasse de m’esquiver par quelque porte entr’ouverte... soit que j’enjambasse en tapinois

une fenêtre du rez-de-chaussée... toujours un poing menaçant... parfois même un pied me rappelaient à la consigne... toujours et partout :

« — Au reste... tu connajs nos mystères... reste avec nous à perpétuité!

« Et ce n’est rien encore... monsieur... non, rien...

« Jugez plutôt ! ,

« Dernièrement nous allions... travailler dans un riche hôtel... une superbe affaire! Il était minuit... pas de lune... pas de résistance... pas la moindre alarme.

La bande toute entière furetait déjà dans la place... tout à coup une voix de femme se met à crier... une voix qui me remue le cœur!

« — C’est la camériste, me commande Spadator a voix basse... Coupe-lui la gorge pour la faire taire!

« Et il me laisse seul, après m’avoir indiqué ce moyen d’une incontestable efficacité.

«Horreur... c’était Roscbenl...

« Vous devinez bien, monsieur, que je ne lui coupai rien du tout.

« Ce qui fit que, comme c’est une courageuse fille, elle continua de crier de plus belle au voleur.

« Tant et si bien, que mes dignes compagnons se virent contraints de déguerpir les mains vides, ce qui, je vous prie de le croire, n’est nullement dans leurs habitudes nocturnes.

« Quant à moi, Roschen me cacha sous son lit... quelque peu même dedans... en tout bien tout honneur, monsieur... et me fit évader au jour naissant.

« Pauvre fille ! elle en a perdu sa place.

« Mais je ne l’ai pas oubliée dans mon testament... je ne laisse absolument rien... mais elle sera ma légataire universelle !

« Cependant, cette mésaventure m’avait quelque peu changé le caractère... j’étais bien résolu de ne plus retourner à la taverne... à la caverne, veux-je dire!... Je songeais même pour la première fois à travailler... pas beaucoup... mais enfin... Roschen est si jolie!

« Hélas! au plus beau de mes rêves d’avenir... je sentis tout à coup qu’un bras se faufilait sous mon bras droit.

« Puis un autre bras sous mon bras gauche.

« — Je te casse la tête, si tu fais un mouvement pour t’enfuir... me dit-on d’un côté.

« — Si tu bouges, me dit-on de l’autre, je te brise les os!

« J’étais entre les deux lieutenants de Spadator.

« Un instant après, je me trouvai face à face arec Spadator lui-même.

« — Eh! ricana le bandit d’un faux air aimable. Eh... ehl... c’est l’ami Knipp... (Je m’appelle Knipp), c’est mon bon ami Knipp qui revient au bercail... c’est mon tendre ami Knipp qui désormais ne sortira plus qu’avec nous... le soir... et qui sera de toutes nos expéditions... et qui à l’avenir exécutera ponctuellement tous les ordres de son cher capitaine... n’est-ce pas... mon ami Knipp? sinon...

« Et, d’un geste courroucé, le scélérat cassa violemment sa pipe.

« J’avais compris.

« Canaille !... va !...

«Oh! ce qu’il venait de dire fut exécuté à la lettre... et cela pendant un mois... un mois, monsieur!

« Donc, forcé d’être voleur... ce qui répugne à mes principes... et de plus, contraint de travailler, ce qui me déplaît bien davantage encore!... j’ai résolu de me réfugier dans la mort, c’est-à-dire dans le repos... dans le ciel, c’est-à-dire dans un séjour d’éternelle paresse... puisqu’on l’appellè le paradis !

« En conséquence... ce matin, après être parvenu à m’évader enfin, j’ai acheté cette corde et choisi cette branche... ce soir, j’ai dénoncé mes bourreaux y compris et surtout le capitaine Spadator... qui, je l’e spèr, se trouve coffré à cette heure... et sera prochainement récompensé suivant ses mérites... Ne me dites pas qu’une fois ces braves gens pendus, je recouvrerais ma liberté...

mon bonheur... ma Roschen! Possible... mais avec tout f cela, le travail... l’éternel travail!... Merci... ce dernier mot vient de rendre pia maladie invétérée à tout jamais... grand merci... j’en ai assez... j’en ai trop... Et je m’annule bien décidément... par fainéantise! Voici mon histoire... monsieur. Maintenant... j’écoute la vôtre? »

Et, se relevant tout à coup avec une pose de bateleur, Knipp attendit.

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