HORACE
Durant tout ce rapide récit, le jeune homme au front pâle était resté silencieux, immobile et souriant.
. Sitôt que son burlesque concurrent eut terminé l’aventureuse iliade qu’on vient de lire, il prit la parole à son tour :
— Je suis Parisien, commença-t-il, je me nomme Horace, et bien loin de vous ressembler, monsieur, le travail fut ma première passion. Il est vrai que le travail, pour moi, c’était l’art. Dieu bénissait mes pinceaux... les grands de la terre s’extasiaient devant mon génie naissant... A vingt-cinq ans, j’étais le jeune peintre le plus en renom de toute l’école française... à vingt-cinq ans je connus la fortune... la gloire... la splendide existence des grands hommes...
— Et vous voulez aujourd’hui, se récria Knipp, vous voulez...
— Attendez... interrompit amèrement Horace, attendez!... A quelques ans de là, mandé par l’aristocratie italienne, je vins à Rome, à Florence et à Venise... Venise!... Avez-vous jamais aimé, monsieur?...
— Oui... monsieur... répondit allègrement Knipp... oui... monsieur... Roscben d’abord... et puis beaucoup d’autres.
— A cette époque, reprit Horace... il y a six mois
(mon Dieu... rien que six mois!), j’eusse répondu comme vous... Lorsque, tout à coup, je rencontrai une femme... ou plutôt une de ces créatures sublimes qui sont la poésie de tout un siècle... Je l’aimai... je l’aimai d’un de ces amours venus d’en haut... et qui semblent vous élever au-dessus de ce monde!... Demander son nom et sa demeure, me faire présenter chez elle, chercher à lui plaire... à lui parler même... allons donc!... Toutes ces banalités terrestres étaient bien loin de mon cœur... Je la suivais de loin... je la suivais en m’enivrant de sa vue... je la suivais toujours !...
« Cependant nos regards s’étaient rencontrés, et sans nous connaître, nous savions que nous nous aimions, nous savions que nous étions l’un à l’autre !
« Un soir sa gondole s’arrêta... la mienne était lancée... elles se rejoignirent... et nous nous tendimes en même temps la main... voilà tout!
« Le lendemain, j’étais à ses pieds... le lendemain je lui disais avec des larmes plein les yeux :
« Ame créée pour la mienne... quand veux-tu t’unir saintement à moi ?
« — Patience!... répondit-elle.
« Et elle rougit.
« Que me fallait- il de plus que sa chaste et séraphique tendresse !
« Je n’insistai pas. Et sans effleurer de mes lèvres ni le bas de sa robe ni le bout de son doigt... sans lui demander ni qui elle était ni ce qu’elle voulait attendre... sans même profaner sa beauté d’un prosaïque désir... je patientai !...
o Malheur... malheur!
« Cette blanche fiancée de mes rêves... c’était la maîtresse en titre du premier magistrat de Venise!... Cette épouse immaculée de mon imagination que je n’appelais que du nom divin de Maria... infamie!... Le mépris de tout un peuple l’avait surnommée la Dogaresse !...
« Et cela me fut révélé par hasard... tout à coup... au plus éthéré de mes illusions!...
« Oh!.'., c’était un coup de foudre dans mon cœur... Oh ! c’était se briser en tombant du haut du ciel !...
« Je m’enfuis...
« Je m’enfuis en Allemagne... et demandai vainement à l’art de me la faire oublier...
« Je livrai ma pensée à toutes les fièvres du jeu... je me souvenais encore !
« Tombé plus bas, appauvri d’argent et de dignité, je me vautrai dans la fange du cabaret, je bus jusqu’à la lie... mais je me souvenais toujours!
« Ce fut alors que j’aperçus pour la première fois sur le chemin de l’abîme où m’entraînait le désespoir... une jeune fille blonde aux yeux bleus... presque un enfant... une émigrée de mon pays qui, pour faire vivre son vieux père, vendait des plaisirs en chantant sur les promenades allemandes!...
« A cette vue, je ne saurais dire quelle étrange révolution s’opéra dans mon être... je me sentis régénéré... rajeuni... presque réhabilité pour un nouvel avenir!...
« Elle lui ressemblait... à l’autre...
o Oui... mais comme l’ange radieux du ciel à l’ange déchu sans retour!...
« Un ange... oui... à partir de cette heure-là... ce fut en effet mon bon ange...
« Quelques jours après, envieux de l’abrutissante ivresse, j’étais assis au seuil d’une taverne.
« La marchande de plaisirs passa.
« Je jetai le gobelet encore plein.
« Un autre jour... c’était au jeu... j’allais parier sur parole... et pas une obole ne me restait!... J’allais jouer mon honneur...
« Tout à coup la fraîche chanson retentit dans le lointain.
« Les dés roulèrent... mais je n’avais plus joué...
« Enfin... soit que je voulusse m’enrôler dans les bandes mercenaires qui combattent contre la France... car le malheureux n’a plus de patrie!... soit que j’en vinsse à m’enchaîner par des liens plus criminels encore avec
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quelque émule de votre capitaine Spadator... en quelque lieu, à quelque heure que ce fût... Dieu m’envoyait cette voix du ciel au mofnent même de signer le pacte infernal!... Partout et toujours :
Voilà l'plaisir, mesdames, *
Voilà l’plaisir. , ,
« Ce matin encore et ici même... à cette place où nous sommes... j’allais exécuter mon projet de suicide... déjà l’arme brillait dans ma main, déjà mon doigt s’appuyait sur la détente fatale...
Voilà l’plaisir, rtiesdames.
Voilà l’plaisir.
« Et... tenez... monsieur... le pistolet est encore chargé... Mais cette fois, je l’espère... cette fois du moins... elle ne viendra pas!...
• « Car si sa mélodie protectrice chantait encore à mon oreille... je le sens... oh! je le sens là... je ne pourrais jamais!...
— Vous l’aimez donc?... interrompit tout à coup Knipp... Vous l’aimez donc... alors...
— Est-ce que je n’appartiens pas corps et âme à l’autre!... s’écria le pauvre artiste avec une navrante rage. Est-ce que je puis lire dans mon cœur assombri... enfiévré... perdu !... Estrce que je puis aimer encore... Est-ce que je suis digne d’être aimé!... Enfin... enfin... monsieur... que voulez-vous de plus? Ma gloire déshonorée... mon génie en délire... ma vie sans utilité... mon double amour sans espérance... Vous voyez bien... monsieur... vous voyez bien que, plus que vous, j’ai le droit de vouloir mourir!...
Et l’artiste se voila le visage pour ne pas éclater en sanglots.
Knipp réfléchit quelques secondes en se caressant le menton, puis à part lui et avec une compatissante grimace :
— Pauvre jeune homme! marmotta-t-il entre les dents... Là... consciencieusement, il me semble...
— Eh bien? demanda fièrement Horace en relevant la ’ tète.
— Eh bien! monsieur, répliqua Knipp... nous nous sommes promis loyauté réciproque... et...
— Et...
Achevant en pantomime, Knipp recula de deux pas, salua courtoisement Horace, ainsi qu’il l’avait stipulé dans sa proposition, lui serra par trois fois la main, exprima par un geste chevaleresque qu’il lui cédait la place, cligna de l’œil vers les étoiles, et finalement conclut ainsi :
— Bon voyage!...
— Merci!... se contenta de répondre l’artiste.
— Qui sait?... dit encore Knipp qui s’éloignait en se drapant dans ses guenilles. Qui sait?... nous allons peutêtre nous retrouver là-haut!...
— On le dit...
— Nous saurons à quoi nous en tenir là-dessus dans cinq minutes!...
Et, sa corde à la main, il disparut en cherchant des yeux un autre arbre.
A peine resté seul, Horace arma son pistolet... et murmura résolûment :
— Flanyne inutile... éteins-toi!..?
— Deux mots d’abord!... dit tout à coup une voix à son oreille.
Une main en même temps s’était posée sur son bras.
C’était le chambellan.
— Monsieur... fit l’artiste tout étonné... mais je ne vous connais pas...
— Je te connais, moi... repartit le hobereau autrichien... Je t’ai vu tantôt... là... cuvant au pied de cet arbre ton orgie de la nuit dernière... Je viens de t’entendre à peu près et me doute fort de ce que tu veux faire maintenant... Enfin, d’après des renseignements tout particuliers, je sais que tu dois être un gaillard sans scrupule... et me regarde comme certain que nous allons nous entendre à merveille!...
— Monsieur... vous vous trompez... Laissez-moi, articula le jeune homme avec une telle hauteur, que le courtisan interdit continua sur un ton beaucoup moins arrogant :
— Écoutez-moi... vous changerez d’avis... Je suis riche, monsieur... riche et grand chambellan... mais, en revanche, j’ai présentement le déboire d’être amoureux fou d’une jolie fille, qui, par extraordinaire, ne paraît pas disposée le moins du monde à se laisser séduire... De plus, le père ne voudrait pas me la vendre...
— Misérable!... gronda sourdement Horace.
— N’est-ce pas?... ricana le chambellan dans la pensée
que son interlocuteur voulait parler du père. N’est-ce pas, c’est ce que je pense de lui!...
Horace fit un mouvement de colère, et le vieillard aperçut l’arme qu’il tenait toujours à' la main.
— Désarmez donc... cria-t-il aussitôt avec un léger frisson dans la voix. Désarmez donc votre pistolet, mon cher., cela me gène horriblement pour m’expliquer!...
— Mais je ne vous demande pas!...
— Malgré l’impossibilité de réussir, reprit le Carabas Autrichien sans tenir aucun compte de l’interruption, voici cependant une infaillible recette amoureuse... je marierais l’objet de ma flamme... à un mari complaisant... qui... devenu maitre à son tour de la fillette... m’introduirait à sa place dans la chambre nuptiale... afin de m’y céder sa nuit de noces... Après, nous verrions... Voulez-vous être ce mari?...
— Et c’est à moi... fit Horace qui se contenait encore, c’est à moi que vous osez proposer...
— Moyennant dix mille florins!... poursuivit emphatiquement le tentateur. Dix mille florins après le succès... Désarmez donc, mon cher... Et, dès à présent... dès demain... un train de maison.., une recrudescence de gloire... capable de vous faire immédiatement adorer de la fille et du père... Ah ça!... mais... vous ne voulez donc pas désarmer votre pistolet!...
— Non!... éclata enfin Horace, non... car j’ai grande démangeaison de te faire sauter la cervelle!...
A cette brusque déclaration, à laquelle notre chambellan était certes bien loin de s’attendre, il bondit spontanément en arrière, et pâle, tremblotant, effaré, la perruque à l’envers, les mains en éventail devant le visage, il bégayait avec une panique terreur :
— Comment... comment... parce que je désire vous conjoindre à la charmante enfant que vous avez sauvée tantôt...
— Quoi! fit Horace en reculant à son tour... quoi!... Ce serait...
— Parbleu!... répondit le vieillard en se rapprochant
peu à peu, car le redoutable pistolet ne le menaçait plus... Parbleu!... c’est précisément pour cela... La petite raffole déjà de son mystérieux sauveur... Fabritzius rêve un gendre peintre... Avant un mois... j’en répondrais, nous danserions au mariage!...
— Dan's un mois ! réfléchissait l’artiste.
— Le plan est parfait, vous dis-je, continua le chambellan. Pour elle plus encore que pour vous, c’est la fortune. Quant au père, cela vaut certes mieux que de le faire jeter dans un cul-de-basse-fosse... Triste extrémité, à laquelle j’aurai certainement recours, si...
— Si j e vous permettais de sortir d’ici vivant! acheva le jeune homme, toujours songeur.
Le chambellan recula d’un pas encore.
Mais comme le pistolet ne reparut pas dans la main menaçante de l’artiste, il se rapprocha pour la seconde fois, et d’un air diplomatiquè :
— Oh! oh! fit-il... la petite est si jolie... que si ce n’était pas moi... ce serait quelque autre grand seigneur de la cour... On ne se gêne pas avec des émigrés!...
— Il a raison... ne put se défendre de reconnaître Horace. A tous les deux il faut un protecteur!...
Le courtisan s’empressa de saisir la balle au bond, mais il se méprit encore sur le but vers lequel elle était lancée.
' — Un protecteur, répéta-t-il, en jetant son tricorne sous son bras... mais voilà précisément le titre que j’ambitionne... et dont je remplirai fidèlement tous les devoirs, si vous consentez à vivre pour...
— Oh! oui!... interrompit fièrement l’artiste en se redressant superbe et résolu. Oui, je vivrai... puisque je puis être utile en ce monde.
— Vous acceptez donc? demanda vivement l’Autrichien.
— Nous acceptons! répondit Horace, après un silence.
— Hein? fit le chambellan étonné... Hein? plalt-il... Nous?...
— Ne me donnez-vous pas un valet... un rapin?
— Certainement.
— Eh bien ! vous l’allez voir à l’instant !
Et, marchant à grands pas vers l’endroit par lequel avait disparu Knipp, Horace se mit à crier à pleins poumons :
— Monsieur!... Ohé... monsieur!
Un râle étouffé lui répondit... une sorte de grognement qui n’avait plus rien d’humain et qui semblait sortir d’une feuillée voisine.
Les deux hommes levèrent aussitôt la tête
Hélas ! déjà le pauvre Knipp se balançait au bout de sa corde.
— Un pendu! fit le chambellan... Courons!
— Ce serait perdre trop de temps, répondit froidement Horace... Attendez!
Il venait de reprendre son pistolet, il ajusta à la hâte.
Le coup partit... et, tout aussitôt, se détachant comme un fruit mûr, meinherr Knipp tomba sur son derrière.
— Peste ! fit le chambellan tout ébahi. La corde coupée net... au clair de la lune... Peste... mon cher monsieur... vous êtes adroit!
— A votre service, monseigneur!.., repartit ironiquement l’artiste, qui, déjà penché vers le pendu, s’occupait vivement à desserrer le noeud coulant.
Knipp se relevabientôt, vermillon, chancelant, ahuri... mais fort bien portant.
— Ah ça ! ne tarda-t-il pas à maugréer en ouvrant ses yeux éblouis... Ah ça, décidément, on me dérangera donc toujours !
— Meinherr Knipp!... sourit franchement Horace dont l’œil noir semblait avoir retrouvé déjà toutes les alertes gaietés de la jeunesse, meinherr Knipp, je vous offre une superbe place... à mon service... Mille florins... rien autre chose à faire qu’à vous laisser vivre paresseusement!
— Paresseusement!... s’écria Knipp avec délices. Ce seul mot me décide... Au diable la corde... vivons!...
— Suivez-moi, messieurs! dit le chambellan qui déjà prenait les devants.
— Merci, mon Dieu!... murmurait l’artiste avec un saint enthousiasme; je puis donc avoir encore une noble ambition!
— Ma foi... avouait déjà le futur rapin, ma foi... décidément... je ne suis pas fâché de ne pas être mort!...
Trois heures du matin sonnaient alors à tous les clochers d’alentour.
Rafraîchis par la douce brise d’une aube de printemps, les trois hommes sortirent bientôt de la forêt, et rentrèrent ensemble dans la ville au moment où le soleil naissant commençait à blanchir l’horizon.