I.E LENDEMAIN
Le lendemain, ou plutôt le jour môme, un peu après midi, meinherr Knipp se réveilla dans les fins draps blancs d’un douillet lit de plume.
* — Tiens!... bâilla-t-il tout étonné. Ma couche habituelle de gazon s’est donc bien ramollie cette nuit!...
Clignotant d’abord des yeux, puis les ouvrant de plus en plus ébahis à mesure qu’il les promenait tout à l’entour :
— Ah ça!... poursuivit-il la bouche béante... ah ça... est-ce que je rêve !... Est-ce que je deviens fou !... Est-ce que par hasard je serais mort!
Il y avait effectivement dans la chambre oü se retrouvait le pauvre diable de quoi largement légitimer toutes ces suppositions.
Partout du velours et de la soie, partout du marbre et du cristal, partout de la moquette et de l’acajou.
— Assurons-nous de mon identité!... s’écria-t-il enfin en sautant en bas du lit pour revêtir ses guenilles de la veille.
Mais il rencontra sous sa main des bas de soie, des souliers à boucle, un costume complet à sa taille, habit, veste et culotte, le tout tirant sur la nuance abricot.
— Ma foi!... se dit-il philosophiquement, ma foi...
toute cette défroque me parait plus décente que la mienne... Entrons dedans!...
Sa toilette faite, il se contempla de la tête aux pieds dans une haute glace, et ne manqua pas de se trouver fort joli.
— Mais, reprit-il en s’admirant dans toutes les postures, mais quelle est donc la bonne fée...
A ce mot, cependant, lui revint enfin le souvenir.
Il se frappa le front, il sourit, il s’écria :
— Je me rappelle maintenant... je me rappelle tout!... La bonne fée, c’est le chambellan... ou plutôt c’est...
Horace entrait en ce moment de la chambre voisine.
Horace en collant violet, en fines bottes à revers, en courte redingote de velours noir à brandebourgs de soie de même couleur, en petite casquette violette à broderies d’or... Horace en vrai costume de roi des étudiants, le jour de la grande fête des écoles allemandes. #
Ce fut à peine si son futur rapin le reconnut d’abord, tant il marchait élégant et fier, tant il semblait rajeuni, tant il était beau.
— Eh bien !... déclama Knipp en se campant un poing sur la hanche... eh bien !... maître... que faisons-nous ici ?...
— Nous attendons!... fit Horace avec un doux et bon sourire, mais au fond duquel régnait encore une vague et triste amertume.
Quelques minutes après, le chambellan entra.
— Pas mal... pas mal!... ricana-t-il en lorgnant Knipp du haut en bas!... Parfait! se récria-t-il en admirant Horace. Parfait... La chrysalide est en un matin devenue papillon... Parfait... Mon cher monsieur... j’ai déjà parlé de vous au grand-duc... Je vous présenterai dès demain au vieux Fabritzius.t. Dans un mois, c’est convenu déjà, vous remporterez le laurier d’or au concours de peinture dont je suis le grand ordonnateur... il est impossible que la petite résiste à tout cela... Nous sommes certains de la victoire!...
— Monsieur! murmura l’artiste sur le front pâli duquel passa soudain un nuage sombre.
— Mais venez, poursuivit alertement le courtisan. Venez, que je vous montre à l’instant votre villa... vos appartements... votre atelier...
Une voiture attendait en bas.
On arriva bientôt devant une délicieuse maisonnette de faubourg... on traversa le petit jardin tout embaumé de lilas et de roses-; on visita tour à tour toutes les distributions d’un intérieur qui semblait avoir été créé tout exprès pour un grand artiste.
— Vous possédez donc la baguette de la marraine de Cendrillon?... ne put s’empêcher de dire Horace.
— Oh ! mon Dieu... non... badina légèrement le chambellan. Tout ce que vous venez de voir est le caprice du dernier peintre du grand-duc... Un garçon de talent... qui dépensait pour sa demeure tous les bénéfices de sa palette... malheureusement il s’occupait un peu de politique... nous nous sommes vus contraints de lui confisquer sa maison... et sa tête...
Horace fronça le sourcil.
Knipp, qui se prélassait derrière le chambellan, fit le simulacre de lui donner un énorme coup de poing dans le dos.
Le courtisan ne s’aperçut de rien ; il venait’ de tirer l’un des rideaux de l’atelier, il montrait du doigt à l’artiste une humble masure perdue dans les arbres... Il lui fredonnait en ricanant :
— Colas... c’est ici que Rose respire!...
Horace s’était approché d’abord... il recula vivement.
— Nous irons là tous les deux... demain matin! revint lui souffler à l’oreille le chambellan. Pour aujourd’hui, mon cher monsieur, installez-vous tout à votre aise. Pinceaux, toiles, couleurs... rien ne manque dans votre atelier... Traitez le sujet qui conviendra le mieux à votre fantaisie... Mais que ce soit beau, n’est-ce pas?... très-beau et surtout vivement fait... car je suis d’une impatience!... Le laurier d’or déci-
o8 LA MARCHANDE DE PLAISIRS.
dera le mariage... et le mariage, vous savez bien... c’est pour moi le bonheur! Allez donc... allez donc promptement en besogne, tant de la brosse que de la prunelle. Aucune dépense, aucun sacrifice ne me coûtera... Je suis fou de la petite, vous dis-je... j’en suis fou!
Et le chambellan sortit, escorté de Knipp, qui faisait pompeusement les honneurs de la maison.
Resté seul, Horace se laissa tomber sur un siège et se prit à réfléchir profondément.
Malgré les ridicules du chambellan, il comprenait que sa fantaisie pour Edwige était une de ces terribles passions de vieillard qui bravent tous les obstacles et qui, n’importe par quel moyen, finissent toujours tôt ou tard par arriver à leur but.
Que faire dans de semblables circonstances?...
Avertir Fabritzius et l’engager à fuir... Mais le vieux diplomate veillait sans doute à tout... Il avait sa police... il avait ses ruffians et ses spadassins... Non... non... La fuite ne pouvait servir qu’à faire tomber le père et la fille dans quelque piège infernal!
Profiter de sa présentation au-grand duc pour lui révéler les turpitudes de son favori!... Mais, quoique ce prince fût renommé pour son inexorable puritanisme, il était en même temps dominé par le courtisan qui passait pour être tout-puissant sur son esprit... Non, non, si Horace parlait, on ne croirait pas... et ce serait enlever aux émigrés leur unique défenseur!
Enfin... enfin fallait-il réellement rechercher la main d’Edwige, et une fois son époux, la protéger ouvertement au nom de ce titre sacré... Mais la naïve enfant l’ aimerait-elle jamais? Mais lui-même se sentait-il digne d’être aimé d’elle! Non... non... mille fois non...
Que faire alors... que faire?...
— Travailler! résolut définitivement Horace... Travailler à quelque grand tableau qui puisse éblouir cette petite cour allemande... Gagner toujours du temps, puis mériter à force de gloire l’estime et peut-être l’a-
initié du souverain... Devenir fort à mon tour... et alors... alors jeter à bas tous les masques... lutter face à face avec le chambellan... le vaincre... sauver Edwige... Ah! oui... je la sauverai... je la sauverai! *
En achevant ces généreuses paroles, l’artiste venait de passer dans son atelier. Il avait avisé hardiment une haute et large toile... et le fusain déjà dans la main droite, la gauche tourmentant déjà son front songeur, il concevait un chef-d’œuvre.
Knipp rentra tout à coup, et dit d’un ton boudeur :
— Monsieur... je vieüs vous demander une explication!
— Parle!... répondit Horace en réfléchissant toujours.
— Il y a en bas un laquais qui se dit à notre service. '
— Je l’espère bien...
— Eh bienl... Et moi?
— Toi?
— Pourquoi suis-je ici?
— Pour ne rien faire... Tu sais bien que c’est convenu.
— Ah... fit Knipp... Ah... c’est juste! Cependant...
— Cependant...
— Monsieur... compte travailler beaucoup?
— Tu le vois!... Je commence déjà...
— Et il en sera de même tous les jours?...
— Tous les jours... depuis l’aube jusqu’au couchant.
— Mein goth ! se récria Knipp épouvanté. Savez-vous bien, monsieur, que je vais m’ennuyer horriblement !
— Mon pauvre rapin ! sourit Horace.
— Rapin... vous avez dit rapin... Qu’est-ce que c’est que cela, monsieur?
— C’est le titre de la sinécure... C’est ainsi qu’on nomme les apprentis artistes!
— Apprenti — je comprends. — J’ai déjà été apprenti... apothicaire. — Mais, dites-moi, monsieur... quand on est apprenti — on est censé apprendre quelque chose?
— Sans doute.
— Eh bien!... que suis-je censé apprendre auprès de voug?
— A dessiner.
— Ah!... Et par où commence-t-on le dessin?
— Par crayonner des yeux... des nez... des oreilies...
— Ah! donnez-moi donc un crayon... monsieur?
— Prends...
— Et du papier?
— Prends aussi...
— Très-bien... Mais il me manque encore...
— Quoi donc ?
— Un modèle...
— Voici! dit Horace, en esquissant d’un seul trait sur la muraille tout l’a, b, c, d, du dessin.
— Tiens.*. tiens... ricanait Knipp, c’est drôle... et ça me tente... Essayons !
Et, durant plus d’une heure, il essaya en silence.
Après quoi :
— Mais c’est que j’y mords!... s’écria-t-il joyeusement... Voyez plutôt, monsieur, j’y mords. Aux nez surtout... Voyez quel superbe nez !
— Pas mal... pas mal ! fit Horace en détournant ses regards de la gigantesque esquisse qu’il jetait en ce moment sur la toile.
— Et c’est amusant, reprit Knipp avec enthousiasme, très-amusant... Gomme ça se trouve, monsieur!... Je pourrai rester auprès de vous... Nous causerons... Je vous dirai des bêtises! Et puis, qui sait? peut-être un jour que je deviendrai un grand peintre... en bâtiments. C’est ça, monsieur, qui serait joliment flatteur... si je pouvais illustrer un jour des devantures de restaurant!... Peindre les anguilles en sautoirs... lebuisson d’écrevisses qui dansent... le cruchon de bière qui mousse... le pâté avec la tète de canard qui passe.. .et le lapin donc... le lapin voué à la gibelotte!... Quelle gloire!... faut que j’apprenne bien vite, monsieur... ça me donne de l’ambition !
Et le rapin se prit à crayonner furieusement.
— Bravo!... sourit Horace. Bravissimo, meinherr Knipp... Cependant... permettez-moi de vous le dire... nous sortons de nos conditions...
— Comment?...
— Tu travailles!...
— Ah bah!
— Dame !
— C’est, ma foi, vrai ! Eh bien!...jene m’en dédis pas!... Tant pis... ou plutôt tant mieux... Roschen sera con- „ tente !
Puis, tout à coup, et sur un tout autre ton :
— Roschen! s’écria-t-il. Et moi qui n’y pensais plus... Pauvre Roschen ! .. J’espère bien que monsieur me permettra de l’aller voir demain matin ?
— Tant que tu voudras!...
— Quel bonheur !
En conséquence, sitôt que le chambellan vint prendre Horace pour le conduire chez Fabritzius, meinherr Knipp s’empressa de courir vers ses amours.
— C’est étrange ! murmura bientôt l’artiste, au moment où retombait sous la main du chambellan le marteau de la porte d’Edwige... Comme le cœur me bat!...
— C’est drôle! ricanait à la même heure le rapin en tirant la bobinette de la mansarde de Roschen... C’est drôle... comme mon cœur fait tic-tac!...
Amour d’artiste.
ÀYant d’introduire le lecteur chez le vieil émigré, il est bon de donner d’abord sur lui les quelques détails que l’on connaissait dans la petite ville allemande qu’il avait choisie pour retraite.
Cadet de famille et comme tel destiné dès l’enfance à l’état ecclésiastique, il avait pris au sérieux la sainte mission que lui imposait la société, il s’était émue d’une évangélique passion pour la fraternelle doctrine du Christ, il était allé courageusement en répan dre les bienfaits jusque dans les déserts du nouveau monde.
C’est là, c’est au milieu de cette existence primitive, qu’était venue le surprendre tout à coup la nouvelle de la mort de son frère aîné, l’obligation de reprendre à son tour les titres et la fortune de sa famille.
Le missionnaire eût certes préféré la continuation de sa vie calme, obscure et féconde. Mais il s’agissait d’un devoir, et cette fois encore il se résigna.
Il revint donc en France, il quitta sa robe de bure, il parut à la cour où l’on tourna plus d’une fois en ridicule la pureté de ses mœurs, la simplicité de ses goûts, la modestie naïve et même un peu sauvage de son caractère. Habitué à l'isolement, à l’étude, à l’abnégation, il conserva même sous la poudre et sous les paillettes les humbles et chastes qualités de sa jeunesse. C« fut un
grand seigneur ; mais un grand seigneur comme on en voyait peu, mais un grand seigneur Franklin, mais un grand seigneur bonhomme!...
La révolution le dépouilla plus tard de ses titres et de ses biens ; il le6 regretta peu, et sans sa fille, il ne les eût pas regrettés du tout. Il émigra, moins pour lui que pour Edwige, et loin de faire parade de son malheur, il vint le cacher au contraire dans la bourgade la plus ignorée de ses pareils; il n’en parla même à personne, car il était résolu d’avance à ne demander le pain de l’exil qu’au travail.
Évoquant les souvenirs du séminaire, ses premières études de dessin et de coloris, il se fit bravement peintre d’attributs, il travailla jour et nuit pour pouvoir oser davantage ;il devint bientôt le peintre d’enseignes le plus en renom de tout le petit duché.
Mais les chétifs bénéfices de cet humble labeur étaient loin de suffire à toutes les nécessités du père de famille, et ce furent des années de jeûne que les premières années de l’exil.
Heureusement Edwige grandissait; elle commença bientôt à comprendre que son père se privait de vin de France, de café, de tabac à la rose.
Dès lors elle chercha généreusement à gagner sa part dans le budget du pauvre ménage; elle chercha bien longtemps.
Mais enfin en feuilletant de vieux livres français, il lui tomba sous la main un traité de pâtisserie que l’auteur avait dédié flatteusement au roi des gourmets de Paris, au fameux Grimod de la Reynie.
Dans ce méticuleux bouquin, se trouvait la recette pour faire des plaisirs.
Edwige se rappela les gourmandises de son enfance, le succès fou des marchandes des Tuileries, leur costume, leur attirail, et jusqu’à leur appétissante chanson.
Peut-être aussi quelque autre souvenir plus sérieux... un souvenir de berceau.... un souvenir de cœur.
Mais... chut!... il ne doit être question de cela qu’en temps et lieu.
Quoiqu’il en soit, ayant donc résolu de tenter l’aventure, Edwige exécuta ses premiers essais dans le plus profond mystère, et sitôt qu’elle eut eu la joie de réussir, toujours en secret, elle commanda son équipement, elle prépara sa toilette, elle confectionna de ses blanches mains sa première pacotille.
Puis, par un beau dimanche d’avril, elle apparut aux yeux- du vieillard étonné avec le tonnelet rempli de plaisirs, avec la légère corbeille couverte d’un lin immaculé, avec le refrain du pays chantant déjà dans uu espiègle sourire.
Et elle dit d’un petit air résolu :
— Père, je veux gagner aussi de l’argent... moi... Je le veux!
Fabritzius tenta de résister... mais en vain!... Edwige l’avait mis dans sa tête, Edwige fut marchande de plaisirs.
Si jeune, si jolie, si intéressante à tous égards... inutile de dire que son début fut un triomphe, et que tous les jaunes cornets se transformèrent bientôt en pièces blanches.
, Fabritzius faisait de son côté des progrès rapides... On en vint à se disputer à l’envi ses moindres petits tableaux... il profita du succès pour les vendre de plus cher en plus cher. Et finalement l’aisance accrocha son nid d’hirondelle au toit heureux de la famille émigrée.
La modeste maison gagnait donc considérablement à l’intérieur. Un joli jardinet à la française l’entourait coquettement de ses verts gazons, de ses jaunes allées de sable, de ses harmonieuses plates-bandes de fleurettes aux mille couleurs.
La porte était encadrée de sauvages roses enlacées de chèvrefeuille, et lorsque le chambellan l’eut fait franchir à Horace, les deux visiteurs se trouvèrent dans une salle fort simple, il est vrai, mais où l’exquise pro-
prêté tenait lieu de luxe, mais où les moindres meubles de chêne sculpté brillaient comme acajou, mais où venait gaiement s’ébattre le soleil à travers des rideaux blancs comme neige. (
Puis il y avait dans tout cela quelque chose qui sentait bon : l’honnêteté, le bonheur, la patrie perdue.
Fabritzius travaillait en babillant à son chevalet, Edwige empilait des cornets de plaisirs en fredonnant une chanson.
Tous deux reconnurent Horace, tous deux saluèrent sa bienvenue par une reconnaissante fanfare d’allégresse.
— Un de vos compatriotes... dit le chambellan en présentant celui qu’il croyait être son complice. Un grand peintre dont vous avez sans doute entendu parler bien souvent... Horace!
— Horace ! répéta Fabritzius, auquel ce nom n’était pas inconnu.
— Un artiste comme mon père!... s’écria involontairement Edwige.
— Gomme votre père... reprit ironiquement l’Autrichien, oh ! non... pas tout à fait... le bonhomme Fabritzius n’est qu’un vieux barbouilleur acoquiné aux devantures de boutiques... Voyez plutôt!
Et il indiquait d’un geste de dédain le chevalet de l’émigré.
Horace fit un pas, regarda, parut surpris d’abord, puis se rapprocha davantage et répondit aussitôt :
— Détrompez- vous... monsieur le chambellan... il y a là de l’art... de la verve et de la couleur... quelques imperfections de dessin peut-être... mais à coup sûr l’originale naïveté qui fait les Téniers et les Miéris.
— Vraiment! s’écrièrent à la fois, mais sur des tons bien différents, les trois autres personnages.
— Je vous en réponds, monsieur le chambellan, poursuivit Horace avec une foi profonde. Avec un peu plus d’expérience... avec quelques conseils d’ami... maître Fabritzius pourrait faire le plus grand honneur
à la prochaine exposition qui se prépare sous vos auspices !
Il fallait voir la stupéfaction, l’ébahissement, la folle joie du vieillard.
Edwige aussi pétillait d’allégresse, Edwige battait des mains, Edwige riait et pleurait tout à la fois de plaisir.
Le vieux diplomate s’empressa de profiter de cette bônne aubaine.
— A merveille!... s’écria-t-il avec emphase. A merveille, signor Horace... Devenez le guide de maitre Fabritzius... et je m’engage à lui ouvrir dans deux mois les portes du temple de la gloire !
— Edwige! balbutia candidement le bonhomme, réveille-moi, ma fille... je crois que je rêve!...
— Nullement... ricana le chambellan, nullement, mon vieux protégé... Vous êtes on ne peut plus éveillé..et vous allez nous en donner la preuve en montant nous quérir dans votre atelier quelque chose de terminé... car ceci n’est encore qu’une ébauche... Nous vous attendons... allez!...
Fabritzius ne se le fit pas répéter deux fois, et disparut aussitôt.
— Monsieur... dit alors Edwige avec une douce émotion qui la rendait plus charmante encore, hier vous avez sauvé la fille... aujourd’hui vous faites le bonheur du père... Oh! monsieur, soyez béni!...
Le vieil émigré ne tarda pas à reparaître, tout chargé de petits tableaux, lesquels étaient tous autant de petits chefs-d’œuvre.
Horace ne s’était pas trompé; à part quelques légères incorrections qu’il suffisait de lui signaler, Fabritzius était un de ces naïfs génies qui s’ignorent eux-mêmes.
Il fut convenu dès ce preipier jour qu’Horace enseignerait au vieillard enchanté, le peu qui lui restait à apprendre, et les deux visiteurs, cent fois remerciés, laissèrent l’humble maison tout en fête.
— Bravissimo! dit alors le chambellan. C’est fort
adroit... mon cher... fort adroit... Vous êtes décidément un grand homme!...
Horace ne répondit pas.
Le lendemain, les deux émigrés rendirent à leur jeune compatriote la visite de la veille.
L’esquisse du grand tableau d’Horace était déjà presque terminée.
— En deux jours, fit le vieillard, cela tient du prodige.
— Vous travaillez donc beaucoup? demanda la jeune fille.
— Depuis l’aube jusqu’au crépuscule, répondit Horace, et souvent encore la nuit.
— Je le crois, palsambleu... bien! s’écria le chambellan. Il faut qu’avant deux mois nous ayons remporté la victoire !
En même temps, il avait cligné de l’œil vers Edwige.
— C’est superbe! admirait la jeune fille. Loin de votre pays... loin de votre famille... tout seul sous un ciel étranger... C’est superbe d’avoir autant de courage!...
— Oh!... fit d’un air narquois le vieux diplomate, oh! nous en manquons bien quelquefois... et pour nous en redonner toujours... il faudrait...
Le vieux serpent hésitait.
— Que faudrait-il donc? demanda vivement Edwige. Dites... dites... que faudrait-il?...
— Que sais-je... moi?... minauda le chambellan. Chaque matin à son réveil... chaque soir à l’heure où s’appesantit sa paupière... un souvenir de France... un doux témoignage de sympathie... une chanson... Oui, tenez... celle avec laquelle vous vendez vos plaisirs... et qui lui dirait à lui : On s’intéresse à vos travaux... on pense à vous dans le voisinage... on vous aime...
— Monsieur!... interrompit tout à coup Horace.
— C’est cela! conclut le chambellan. N’est-il pas vrai, mon jeune ami?... C’est bien cela!
— Oh ! je le savais! murmurait tout bas la jeune fille.
Et dès le lendemain matin, en se mettant à l’ouvrage,
Horace entendit chanter dans la maison voisine :
Voilà l’plaisir, Mesdames,
Voilà l’plaisir. %
Il en fut de même le soir.
De même ainsi tous les jours.
Pendant ce temps-là, grâce à la communauté de sentiments et de patrie, grâce suttout au machiavélisme Incessant du fonctionnaire autrichien, une étroite intimité s’établissait rapidement entre les deux artistes.
Bientôt Fabritzius transporta son chevalet dans l’atelier d’Horace, où la confiante Edwige venait accompagner chaque matin, venait chaque soir rechercher son père.
Et c’était de charmants entretiens à trois, des entretiens de cœur à çœur, des entretiens où l’on parlait de l’art, du pays, de l’avenir !
— Pas mal... pas mal! approuvait le chambellan, lorsqu’il survenait et que s’était enfuie la jeune fille. Pas mal... mais cependant un peu plus de chaleur, d’entrainement... de passion... Brusquez-moi donc le dénouement à la Française... Que diable... mon cher... je suis pressé!
Horace aussi redoublait d’impatience, car il n’avait pu parvenir encore à se faire présenter au grand-duc, et, comprenant bien que son influence auprès de ce souverain ne pouvait dater que de la révélation de son talent, il se hâtait d’achever le tableau qui devait lui conquérir le.laurier d’or.
Déjà le dessin était terminé, déjà commençait à s’animer la couleur, déjà la pensée se pouvait comprendre.
L’artiste entre son bon et son mauvais génie. Tel était le plan d’Horace.
Au milieu de la toile, se tenait debout une sorte de Raphaël indécis. A sa droite, et lui montrant le chemin
du ciel radieux, l’appelait une blonde et pure jeune fille couronnée de simples fleurs des champs. A gauche et dans une voluptueuse attitude, une autre femme l’attirait vers toutes les folles ivresses de la terre, une femme constellée de perles et de diamants, une femme blonde aussi, mais de ce blond à reflets ardents dont le Titien a coiffé sa Madeleine.
Les déux têtes étaient presque achevées; dans la première l’on commençait à pressentir la vague ressemblance d’Edwige.
Un jour que la fille de Fabritzius se trouvait là, le chambellan voulut le lui faire remarquer en disant de son air le plus cauteleusement flatteur :
— N’est-ce pas, mademoiselle... n’est-ce pas que ce bon génie devient de jour en jour plus adorable?
— Oui, fit Edwige... Mais l’autre femme est bien plus belle!...
C’était vrai.
A ces mots Horace bondit tout à coup vers le tableau, et, saisissant une de ses brosses, il effaça brusquement le visage du mauvais ange.
— Que faites-vous?... s’écrièrent à la fois Edwige, Fabritzius et le chambellan.
— Ne suis-je pas le maître de mon œuvre? répondit l’artiste frémissant et courroucé. Ne suis-je pas libre?
— O mon Dieu!... dit Edwige en se retirant avec son père, 6 mon Dieu... comme il est méchant aujourd’hui!
A partir de ce jour, en effet, Horace devint plus silencieux, plus réservé, plus sombre. Il évita soigneusement les tête-à-tête, il ne parla plus que de son tableau, il parut ne plus songer qu’au travail.
Aussi le chambellan se montrait-il de moins en moins satisfait. Il avait avec le grand artiste des altercations fréquentes, il en vint bientôt à lui dire avec une sourde colère :
— Arrangez-vous comme bon vous semblera, mon cher monsieur... Mais si huit jours après l’exposition,
tous ne me livrez pas votre femme, je me verrai contraint d’employer quelque autre moyen... quelque moyen violent pour conquérir à tout prix la fille de Fabritzius!
Le délai fatal approchait... et dans la bouche d’un homme aussi puissant que le chambellan, une semblable déclaration était une terrible menace!