AMOURS DE RAPIN
Maître Knipp, d’un autre côté, n’avait pas trop mal employé son temps.
Dès le jour convenu avec Horace, dès le lendemain de l’installation dans l’artistique villa, le nouveau rapin s’était galamment rendu chez Roschen.
Roschen, comme on s’en souvient sans doute, Roschen avait perdu sa place de femme de chambre par suite des turpitudes de Knipp, et, désormais contrainte aux travaux de l’aiguille, elle était redevenue grisette.
Oui... grisette. Car s’obstiner à croire que la France • conserve le monopole de ce type charmant, c’est un préjugé national.
Si l’on entend par grisette toute jolie fille éclose dans le peuple, avec la gaieté pour tout patrimôine et le plaisir pour toute ambition... Si Lisette et Mimi-Pinson sont l’idéal de la grisette, il y a des grisettes partout.
Si, de plus, on veut réfléchir que, sans désintéressement il n’est pas de grisette... on reconnaît sans peine que de nos jours en France, et surtout à Paris, il s’en trouve moins encore que partout autre part ailleurs.
Ceci dit en passant, retournons à Roschen.
C’était donc une grisette... une grisette qui chantait en allemand, qui dansait en allemand, qui faisait l’amour
en allemand... une grisetle allemande enfin... mais une vraie grisette.
La meilleure preuve en est que pour la retrouver, maître Knipp se voit contraint de grimper quatre étages, et qu’enfin il entre dans une mansarde guillerette et coquette avec des fleurs en guise de rideaux, avec une volière en guise de persiennes. D’honneur, on se serait cru chez Rigolette.
— C’est Knipp ! s’écria-t-elle tout aussitôt en battant des mains.
Puis, après un lent examen tout alentour du ressuscité :
— Knipp bien mis! ajouta-t-elle avec une stupéfaction croissante. Knipp peigné!... Knipp débarbouillé!...
— Et de plus, Knipp ayant une place... Knipp apprenant un état...
— Mais par quel miracle ?
Le nouveau rapin raconta tout.
Roschen ne se sentait pas de joie.
Ici qu’on nous permette une parenthèse.
(Les Italiennes offrent... les Espagnoles imposent... les Anglaises accordent... les Françaises donnent... les Allemandes laissent prendre.)
Or, Roschen était allemande.
— Meinberr Knipp... dit-elle le premier jour à son amoureux, meinherr Knipp... je crois que vous m’avez embrassé les yeux!
— Ils sont si jolis!... se contenta de répondre le rapin.
Par un petit hochement de tête des plus allemands, Roschen laissa voir qu’elle admettait cette excuse.
^ Et Knipp allait se retirer des plus ravis...
Lorsque trois petits coups, discrètement frappés de l’autre côté de la muraille voisine, retentirent tout à coup dans la mansarde.
— Hein ? gronda Knipp.
— C’est un voisin!... balbutia Roschen en rougissant un tantinet.
— Ah!... ah!... fit Knipp. Ah!.„ Roschen... vous avez des voisins qui tambourinent sur la mitoyenneté?...
— Dame!... avoua candidement la grisette. Dame... mein lieben... je t’ai cru mort!...
Knipp était philosophe.
Il baisa pour la deuxième fois les yeux de Roschen, et... sans sotte jalousie, il s'en fut.
Mais avant de redescendre la première marche, il regarda précautionneusement l’autre porte du palier.
Il y pendait ces mots écrits sur une petite ardoise :
Schoucroutensberg — clarinette.
— Une clarinette! conclut-il avec surprise.
Puis, avec colère :
— Que le diable emporte meinherr Schoucroutensberg.
Ce qui ne l’empêcha nullement de revenir le lendemain à la mansarde, et de s’y montrer plus amoureux encore que la veille.
De sorte que Roschen lui dit ce jour-là :
— Meinherr Knipp... je crois que vous m’avez embrassé les lèvres?
— J’aime tant les cerises!... riposta le galant rapin.
L’excuse fut admise encore sans le moindre amendement.
Et notre ami Knipp allait peut-être oser bien davantage...
Lorsque le son de la clarinette s’éleva subitement de la mansarde voisine.
Le maudit instrument jouait un air connu... Femme sensible...
Le pauvre Knipp était déjà tout refroidi, mais il murmurait en forme d’aparté résolu :
— Souffle tant que tu voudras, mon bonhomme... souffle toujours... je ne m’en irai pas!
Schoucroutensberg souffla jusqu’à la nuit. — Puis, tout à coup, il parut à la porte de la mansarde de Roschen avec son bougeoir éteint à la main.
— Voisine... demanda-t-il d’un air d’embarras en apercevant Knipp, voisine, serais-je indiscret en sollicitant du feu?
Sans qu’aucun autre mot s’échangeât entre les trois personnages présents, Roschen toute rougissante tendit le briquet.
Schoucroutensberg, tout ébaubi, battit en retraite à reculons.
Meinherr Knipp faisait une mine!...
— Ah ! ah ! grommela-t-il en se retrouvant seul avec la grisette interdite... Ah! Roschen, vous connaissez des clarinettes qui viennent rallumer leur bougeoir chez vous à neuf heures du soir!
— Mais puisque je te croyais mort!... repartit Roschen avec une délicieuse petitelmoue digne de Lisette infidèle.
Fichue idée que j’ai eue là!... murmura notre
amoureux philosophe... Mais... bah!... les cerises que j’aime tant sont toujours là... Consolons-nous en mangeant des cerises!
Et il dévora de baisers les vermeilles lèvres de Roschen.
Le troisième jour heureusement meinherr Schoucroutensberg avait disparu du voisinage; le troisième jour, la maudite clarinette se trouvait enrégimentée en qualité de fifre dans les hussards de Sa Majesté l’empereur d’Autriche.
Meinherr Knipp en fut si content... 'si content... que ce même soir... Roschen lui dit quelques minutes après minuit et quart :
Meinherr Knipp... je crois que vous venez de me
ravir mon innocence!...
— Croyons-le de même... s’écria le philosophe amoureux... Et ravissons toujours!
A partir de cette nuit-là, Knipp fut le plus fortuné des rapins.
Il avait pris un goût sérieux à l’art que pratiquait Horace, et durant la journée tout entière il en épelait consciencieusement l’alphabet.
Le soir venu, il accourait chez Roschen, et dérobait toujours quelques nouvelles friandises amoureuses à la complaisante grisette allemande.
Pas un nuage dans ce beau ciel.
Si fait cependant.
Certain jour, meinherr Knipp apprit par le crieur public que le bandit Spadator s’était évadé de sa prison.
Mais on ne tarda pas à savoir qu’il avait transporté sous d’autres cieux sa hasardeuse industrie, qu’il l’exerçait maintenant en Italie... à Venise... au diable!
C’était tout ce que demandait notre rapin, lequel était sceptique en toutes choses, et n’exigeait nullement la mort du pécheur.
Deux mois se passèrent donc entre le travail et l’amour, sans aucune autre nouvelle péripétie.
Un soir pourtant, un soir qu’il venait de dire à Roschen.
— Ça va bien... ça va très-bien... Je fais des nez superbes... des oreilles magnifiques... des yeux sublimes... et j’espère prochainement pouvoir confectionner tout un individu au grand complet...
Roschen lui répondit en baissant ses grands yeux noirs :
— C’est déjà fait!
Puis, avec une certaine solennité :
— Meinherr Knipp... conclut-elle... vous êtes père!
— Bah!
— Parole d’honneur!
— Vivat!... Je ne suis plus un rapin en fait d’amour... je passe artiste!
— Quand nous marierons-nous?... demanda catégoriquement la grisette.
— Maudite clarinette!... repartit Knipp après un silence.
— C’est bien!... bouda tout aussitôt Roschen. C’est très-bien, monsieur!... Puisque vous ne voulez pas assumer mon avenir... je vais de nouveau chercher une place.
— Mais ta liberté... mais notre bonheur... mais nos amours I
— Ohl fit Roschen en regardant au-dessous de sa ceinture... Oh!... ce n’est pas pour moi... c’est pour le petit!...
— Il y a deux mois que le voisin est parti... réfléchit Knipp. Mais c’est égal... maudite clarinette!
Quelques jours après, Roschen annonça qu’elle allait entrer en qualité de camériste chez une grande dame étrangère qui venait d’arriver d’Italie, de Venise.
— Et, ajouta-t-elle, plus rien de commun entre nous!
— Rien...
— Rien de rien!...
— Et si je t’épousais?
— Oh!... ce serait tout différent alors.
— Soit. Mais j’attendrai de voir s’il ne ressemble pas à Schoucroutensberg!