‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · UNE BOURRICHE D'HUITRES · texte numérisé non relu

UNE BOURRICHE D'HUITRES

Lorsqu'il est bien certain que la jolie Augusta est en sûreté dans sa maison, le jeune Cotonnet, sans s'occuper dayantage du beau monsieur à gants paille posté un peu plus loin, renfonce sa bourriche sous son bras gauche et reprend sa course dans la rue des Martyrs.

Gotonnet est un petit jeune homme tout mince, tout grêle, dont le teint est bilieux et qui a dans la figure quelque chose de souffreteux; il n'est pas laid, ses yeux sont même assez beaux, mais il a déjà perdu beaucoup de dents, ce qui fait

rentrer sa bouche et lui donne l'air d'un petit vieux; enfin, il a habituellement un accent mélancolique et malheureux ; et en ce moment cet air-là s'augmente des peines qu'il éprouve dans ses amours.

Car Cotonnet n'est point coureur et volage, c'était un modèle de sagesse jusqu'au moment où il a fait la connaissance de mademoiselle Coralie Plumet, qui l'a un peu dérangé, mais à laquelle il s'est attaché en faisant chaque jour des sacrifices pour elle; c'est assez l'ordinaire, on attache du prix k ce qui coûte cher ; on dédaigne ce que l'on peut avoir gratis : le cœur a tant de vanité.

Cotonnet est arrivé devant la maison où loge Coralie, il sonne et on lui ouvre sur-le-champ, quoiqu'il soit près de minuit ; mais cette oiaison avait pour locataires beaucoup de personnes qui menaient une vie peu régulière, et le portier ouvrait à toute heure, et quelquefois même ne se donnait pas la peine de regarder qui entrait. 11 y a comme cela dans Paris une foule de maisons mal gardées.

Cependant cette fois, par extraordinaire, le père Locard, qui ne dort pas encore, crie à Cotonnet :

— Où allez-vous, monsieur ?

— Vous savez bien. . . chez mam'selle Coralie. • . Je suis Cotonnet, vous me connaissez bien, père Locard...

— Âh! oui... mais vous savez que mam'selle Coralie m'a défendu de vous laisser monter.

— C'était pour rire, père Locard, je vous assure qu'elle me recevra avec plaisir. Tenez, voyez, je lui porte des huîtres pour son souper.. • C'est une surprise agréable, ça.r.

— Tiens, il y a donc déjà des huitres...

— Eh ! mon Dieu, oui, il y en a toujours... C<H*afie ne se trompait pas en me disant cela. Seulement elles sont... salées... Je monte.

— Ma foi, voyez si elle veut vous ouvrir!... Ce ne sont pas mes affaires... Prenez garde, j'ai éteint...

— Oh ! je n'ai pas besdn de lumière, moi. Cotonnet n'écoute déjà plus le portier, il

grimpe l'escali^ comme si le bonheur l'attendait aux mansardes. On est si leste quand on est amoureux... et qu'on est jeune... et qu'on n'a pas un gros ventre, ni mal aux reins, etc., etc., etc. Au quatrième étage, Cotonnet se cogne dans mademoiseUe Marie ou Marinette qui vient d'entr'ouvrir la porte de chez madame Saint-Lambert : la petite est à moitié déshabillée, elle tient

un bougeoir à sa main droite, elle a sur sa tète }e haut d'un bas de soie en guise de bonnet, ce qui lui fait une coiffure sans fond, et dans sa main gauche elle lient un gros morceau de paîn sec tout grignoté.

— Est-ce toi, ma sœur? demande la petite fille qui semble à moitié endormie et porte pour s'éveiller son pain k sa bouche. C*est pas amusant d'attendre... il est tard... Pourquoi n'as-tu pas pris ta clef?.,. Je pourrais me coucher, moi ! . ..

— Je ne suis pas votre sœur, mademoiselle « répond Gotonnet en se rangeant de la petite Marie qui, en étendant ses bras, lui donne son poing dans le nez.

— Ah! c'est un monsieur... Excusez, monsieur... Quelle heure est-il donc, monsieur, s'il vous plait?... Il est bien une heure du matin, n'est-ce pas?...

— Non, mademoiselle, il est tout au plus minuit.

— C'est déjà pas si bonne heure... Ma sœur n'en fait jamais d'autre, elle oublie sa clef... Alors, moi, il faut que je l'attende... parce que si je me couchais, je m'endormirais... et une fois endormie... Berthe pourrait bien cogner et sonner toute la nuit... Je dors comme un pot. Si le

portîf r voulait, je lui donnerais la clef et il la remettrait à Berthe, mais il ne veut pas... Il prétend qu'il tire son cordon en dormant et qu'il ne veut pas s'éveiller tout k fait pour donner une clef... En voilà un Suisse... Ah, dame! si on lui graissait la patte... il prendrait la clef... mais nix!.,» on ne lui graisse rien du fout, et il nous en veut, le père Locard! Tiens, il ne m'écoute pas, ce monsieur... il monte toujours... Dieu! que je m'embête... encore si j'avais quelque chose de bon pour souper... mais du pain sec!... c'est divertissant... ma sœur m'a laissé trois sous pour mon dtner... ayez donc des restes pour souper avec !...

Pendant que la petite Marie se plaint toute seule, Gotonnet est arrivé au dernier étage; il n'y a pas de danger qu'il se trompe de porte , il va coller son oreille contre celle de Goralie, il entend chantonner l'air : Cest Famour, l'amovr, qui fait te monde à la ronde.

Cotonnet a reconnu le timbre de sa maîtresse, il cogne doucement. Aussitôt on cesse de chanter. Mais on dit d'une voix bien douce :

— Qui est 14 ?

— C'est moi, Cotonnet.

On répond d'une voix sèche et brève :

— Comment, c'est encore vous, monsieur, à rheure qu'il est... voilà une belle heure pour venir chez les personnes...

— Mais il y en a plus de deux que je suis dans la rue. Le portier me disait que vous étiez sortie.

— Il avait raison, le suis sortie pour vous, puisque je ne veux plus vous recevoir... je vous prie de me laisser tranquille.

— Ah! Coralie... ma petite Coralie, laisse-moi entrer cinq minutes.

— Pas une seconde, je vais me coucher ..« faites-en autant.

— Coralie, je t'apporte des huitres... J'en ai là six douzaines dans une bourriche.

— Ce n'est pas vrai, vous mentez. ^.

— Oh î par exemple !... je te jure que c'est la vérité... ouvre un peu, tu verras la bourriche... Je lés ai fait ouvrir et recouvrir avec leurs coquilles. . • elles sont très-firatches, il n'y a plus qu'à les manger.

— Ça m'est égal... je n'en veux pas de vos huitres... gardez-les...

, — Ah! Coralie... ma petite Coralie... tu ne voudrais pas me désespérer... tu sais combien je t'aime... D'abord je ne m'en irai pas sans t'avoir vue... Coralie... réponds-moi donc... Eh bien...

elle ne me répond plus... elle est capable d'être ailée se coucher... elle me laisse là arec mes buitres... Ah ! c'est affreux, c'est indigne... Mais ça m'est égal... je resterai à ta porte... je passerai la nott sur le carré !...

— Monsieur! quelle heure est-il, s'il vous plaît, à présent?...

Cotonnet ne répond pas à la petite Marie, car it est teHement désespéré de ne pouvoir se faire ouvrir par sa maîtresse, qu'il s'est assis dans un coin du carré où, pour se consoler, il se cogne la tête contre le mur.

— Pourquoi donc qu'il ne me répond pas, ce monsieur !... dit mademoiselle Marie en se frottant les yeux, il me semble pourtant qu'on ne lui a pas ouvert... Je voudrais bien savoir ce qu'il tenait sous son bras... C'était très-gros... dans un panier... c'est peut-être des pêches... ou des prunes... Je ne l'entends plus frapper ni parler... il s'est peut-être endormi. Tiens, il faut que j'aille voir...

Et la petite fille se met à grimper l'escalier, cachant avec une de ses mains la lumière de son bougeoir... probablement mademoiselle Marie ne voulait pas qu'on la vit venir, et se flattait qu'elle ne réveillerait pas les personnes endormies.

Mais le pauvre Cotonnet ne dormait pas, il tenait alors sa tête dans ses deux mains, et avait les yeux fixés sur la malheureuse bourriche placée k ses pieds.

Tout à coup, et sans avoir entendu de bruit, tant on avait pris de précautions , il voit une petite tête qui s'avance sur la bourriche et un rayon de lumière qui frappe le mur.

— Qu'est-ce que vous voulez? murmure Cotonnet d'une voix que sa mauvaise humeur ne rend pas mielleuse.

La petite fille fait lestement un saut en arrière, et s'écrie :

— Monsieur, voudriez-vous me dire l'heure qu'il est, s'il vous plait ?

— Eh ! sapristi, mademoiselle, est-ce que vous ne me laisserez pas tranquille, & la fin!... C'est insupportable, cela.

— Ah ! mon Dieu, ne vous fâchez pas... Je ne savais pas que vous dormiez là... Je vous aurais pas réveillé...

— Oh! non, je ne dormais pas... je n'ai pas envie de dormir^ moi !

— Ah ! bien, je ne vous ressemble pas... car j'en crève d'envie... mais il faut que j'attende ma sœur Berthe... parce qu'elle n'a pas pris sa clef.««

Comme c'est amusant! elle me fait de ces tours-lft trois fols la semaine... et quelquefois j'attends pour rien, elle ne rentre pas du tout !

— Alors, pourquoi l'attendez-vous?

— Parce que si je me couchais et qu'elle vînt à rentrer par hasard, elle serait obligée de tambouriner deux heures avant de m*éveiller, ce qui fait que toute la maison se lève avant moi... et c'est un train ! tout le monde crie ! On dit à ma sœur qu'on lui fera donner congé. Moi , tout ça me ferait rire!... Mais le lendemain Berthe me met au pain sec, et ça ne m*amuse pas.

— 0 Goralie î . . . Coralie ! . . .

— Vous vouh'ez voir mam'selle Goralie, la fleuriste... Pourquoi que vous ne frappez pas... elle dort peut-être...

— J'ai frappé, elle sait bien que je suis là, mais elle ne veut pas m'ouvrir...

— C'est comme ma sœur... quand elle a un monsieur chez elle, elle n'ouvre pas à Sandarac.

— Mademoiselle , je ne sais pas ce que fait votre sœur, et je ne m'en inquiète guère ! mais je suis très-persuadé qu'il n'y a pas d'homme chez Coralie... Ce n'est pas cette raison-là qui l'empêche de m'ouvrir... c'est taquinerie, entêtement de sa part, et voilà tout.

— Dame! je n'en sais rien, moi... je disais ça... parce que je le croyais... Je suis sûre qu'il est bien plus d'une heure du matin, i présent!

— Je ne peux pas vous dire l'heure qu'il est ; je n'ai pas de montre... c'est à dire je ne l'ai phis... je l'ai mise quelque part... pour... ça m'a bien réussi!...

En disant cela, Gotonnet regarde tristement la bourriche qui est à ses pieds.

— Monsieur, qu'est-ce quil y a donc là dedans... enveloppé de paille?

— Là... ce sont des huîtres.

— Des huîtres. .. ah bah !... des huitres ! oh ! ma sœur les aime-t-elle!... elle s'en fait payer bien souvent... Toutes les fois qu'elle parie quelque chose, ce sont des huttres... et elle ne perd jamais les paris. Moi aussi je les aime beaucoup les huîtres. •• mais on ne m'en donne jamais... j'en chippe quelques-unes en portant les assiettes... et puis je gratte les coquilles avec un couteau quand elles sont mal détachées... il en restç toujours et c'est le meilleur.

Gotonnet ne répondait plus, il était retombé dans ses réflexions. Le bruit de la sonnette de la rue retentit avec force.

— Ah ! enfin voilà ma sœur ! s'écrie la petite

Migrie en se penchant sur la rampe de Tescalier. Mais bientôt elle soupire en disant :

— Non, ce n'est pas elle... je ne vois qu'un homme. . . il s'arrête au troisième . . . C'est M. Achille Rochevilie qui rentre chez lui.. .Mon Dieu ! oui... le voilà qui ouvre sa porte... J'ai eu une fausse joie!... Dites donc, monsieur, si vous voulez entrer chez nous, jusqu'à ce que ma sœur rentre, vous serez mieux qu'assis là par terre. ••

•* Blerci, mademoiselle, mais je veux rester là.«. à sa porte... je veux que l'ingrate me foule aux pieds demain en allant chercher son Itit...

— Ah hah! c'est des bêtises... Je vas vous faire ouvrir, moi...

Et la petite fille, sans attendre si Cotonnet veut bien qu'elle frappe, se met à cogner si fort à la porte de Coralie que cela retentit comme un canon de' mélodrame , que Cotonnet en devient tout to*emblant et qu'on entend un horrible juron allemand sortir de chez le voisin Birmann, un cri d'effroi de chez madame Patouillard, puis ces mots :

— Si fous finisse bas toute zuite... che vas lefermoi, et flanquer une tanse. .. endentez-fous !

— C'est InfAme! une maison comme celle-«i ! ••• et quand on sait que l'on a une voisine qui s'est

fait apposer des moquessa /... Tirai me plaindre au propriétaire... s'ils ne m'ont pas tuée cette nuit, les turbateurs !.,. car ils en sont bien capables !

Mademoiselle Marie riait aux larmes en écoutant les voisins. Mais bientôt une troisième voix se fait entendre, et celle-ci part de chez Coralie.

— M. Gotonnet, si vous ne me laissez pas dormir Je vous promets que vous me le payerez... Je ne vous en dis pas plus, mais vous verrez!

— Là ! vous avez fait une belle chose ! murmure Golonnet en regardant la petite fille; elle croit que c'est moi qui ai cogné comme cela à sa porte, et elle est encore plus fâchée.

— Ah! tant pis... elle n'avait qu'à ouvrir... Dites donc, monsieur... si vous... puisque vous ne les mangez pas... voulez-vous me donner... quelques huîtres... ?

— Je suis fâché de vous refuser, certainement je ne les mangerai pas... mais je les garde pour Coralie... et demain je veux pouvoir les lui montrer en lui disant : Vous voyez bien que je ne vous mentais pas... Voilà les huîtres.

— Ah ben!... c'est lui qui est une huitre ! murmure la petite fille en reprenant son bougeoir qu'elle avait placé dans un coin. Ma foi, ça

m'ennuie..* Tant pis!... je vais me coacher... Bcrthe ne rentrera pas à présent , il doit être deux beares du matin.

La petite Marie est redescendue chez elle. Cotonnet s*est remis en tailleur et la tète dans se^ mainâ. Dix minutes environ s'écoulent, et le silence règne dans la maison.

Mais alors une porte s'ouvre tout doucement au cinquième étage; un particulier sort de chez lui dans un costume assez léger : caleçon de bain, robe de chambre très*longne en bazin ; un foulard rouge sur la tète, pantoufles aux pieds, voilà la tenue de M. Barigoule, le grand homme long et sec qui a voiture et demeure au cinquième étage.

Nous savons déjà que M. Barigoule, quoique possesseur d'une épouse, fait la cour à mademoi-^ selle Coralie; les yeux éveillés de la jeune fleuriste troublent le repos de son voisin du cinquième. Or, quand un homme est amoureux de sa voisine, il entend toujours tout ce qui se passe dans la maison.

D'ailleurs, à moins de dormir comme les marmottes, il eût été difficile de ne pas entendre au milieu de la naît le coup de poing appliqué par la petite Marie sur la porte de mademoiselle Coralie.

Lorsqu'il pense que sa moitié est rendormie, M. Barigoule passe son raleçon, endosse sa robe de chambre, et quittant à pas de loup la chambre nuptiale, il s'empare d'un flambeau, de quelques allumettes chimiques et arrive sur son carré.

Là, il veut allumer sa bougie, mais il frotte en vain ses chimiques contre le mur»

Rien ne prend.

-=— Apres tout, je puis me passer de lumière, se dit le grand homme en rentrant son flambeau, c'est même plus prudent de n'en pas avoir.*. Je ne risque pas d'être vu... ce coup parti d'ici dessus m'a ému... D'ailleurs c'est un prétexte pour aller demander h la ravissante Coralie si elle est indisposée. Ma femme et ma domestique dorment... Oh! si la voisine m'ouvre, cela peut aller très-loin... Montons.

M. Barigoule se dirige à tâtons vers la rampe, puis il monte l'escalier bien doucement et sans fiure le moindre bruit.

11 arrive ainsi sur le carré où dormait Cotonnet; car m.ilgré son chagrin, le pauvre garçon avait fini par s'endormir en pensant à Coralie et à ses huîtres dont probablement il rêvait.

— Surtout , n'allons pas nous tromper de porte!... se dit le galant en quittant la rampe;

fichtre, je n'ai pas envie de réveiller madame Patouillard, ni ce vilain ivrogne de tailleur... Mais je sais où c'est... la porte du milieu... Je vais tâter... je ne frapperai que quand je serai certain que c'est la porte de lu fleuriste... Qu'est-ce que je sens dans mes jambes?.*. Un panier... de la paille.. C'est probablement la Patouillard qui met son panier aux ordures sur sou carre la nuit. Cela sent la marce. . elle aura mangé du poisson aujourd'hui... Ah! bigre... la sonnette de la rue... quelqu'un qui rentre... si c'était pour mon étage... moi qui ai laissé ma porte ouverte... Écoutons.

La sonnette retentit une seconde fois. On a ouvert. La porte de la rue est refermée avec un sans-façon bien peu aimable pour les habitants de la maison, fiientôt des psis et des voix se font entendre dans Icscalier, car les personnes qui montent parlent et font du bruit comme si l'on était au milieu de la journée.

La télé penchée en avant, le grand Barigoule ne perd pas un mot.

— Je te dis que je ne donne pas dans ta partie de campagne avec ton amie Lucie... Ce sont des colles, tout ça!...

— Mon Dieu, Sandarae! je ne sais pas ce que

vous avez depuis quelque temps... mais vous deveoczbien mauvais genre!

— Prends garde que je ne l'eu doiiuc du bon genre... madame à l'ombrelle.. • Voyons, encore une fois, qui est-ce qui fa donné cette ombrellelà ?... Je ne crois pas un mot de ton histoire de Lucie qui l'a reçue en payement d'un juif, et qui te }a cède contre six paires de bas... D'abord, tu n'as pas trop de bas pour lui en céder...

— Je vous ai dit la vérité... le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur...

— Alors il doit f^ire de l'orage... Depuis ce matin il y a du louche; je suis persuadé que lu y étais quand je suis venu et revenu... Oh! c'est qu'on ne m'en fait pas accroire, à moi... £t toutes ces odeurs que tu sens!... Tu as passé la journée dans le laboratoire d'un parfumeur...

— Aimerais-tu mieux que je l'aie passée à Pantin ?

— Peut-être... et tes poches... absolument les poches de Bertrand dans Y Auberge des Adrets. Que diable as -tu là dedans ?

— Trois mouchoirs, je suis enrhumée du cerveau.

— £t tu n'as pas étcrnué^une seule fois depuis que je t'ai retrouvée!...

— Sandarac, vous devenez pis que Bartholo ! Bientôt vous regarderez à mes doigts s'il y a de Fencrc, à mon nez s'il y a du tabac!... je me demande où vous ne regarderez pas... Pourvu que cette petite sotte de Marie ne se soit pas couchée... il ne manquerait plus que

Ça • . . .

— J*ai vu un petit jeune homme qui donnait le bras à Boucaros, et qui faisait des yeux de perdrix malade quand tu passais près de lui...

— Est-ce que je peux empêcher les hommes de faire des yeux de perdrix, à présent!... en voilà de la tyrannie !... merci... et monsieur qui ne parle que de liberté. .. ne demande que la liberté... Maudite Marie !... voyez si elle ouvrira..»

— Sonne plus fort...

— A moins que je ne casse la sonnette...

-^ Attends, je vais y joindre un accompagnement de coups de pied.

— Ah! mon Dieu, ils vont réveiller toute la maison! se dit M. Barigoule qui a reconnu sa voisine du qualrièmc. Et si ma femme s'aperçoit que je ne suis plus k ses côtés... Hermelinde qui est si jalouse, heureusement je puis prétexter un motif. . tput naturel pour être sorti... Fichtre ! est'^^que la p^te sœur ne leur ouvrira pas!...

voilà des gens qu'on ne devrait pas garder dans une maison honnête... Celte dame Houssepignole mène une vie si dérangée... elle rentre à des heures indues!... Quel train! oh! les gredins.

— Marie!... Marie!... ouvre donc... c*est moi ... ah ! la petite sotte ! ... la bru te ! la dinde ! . • . elle dort comme une taupe... qu*elle est!

— Pourquoi n'as-tu pas laclef ?...

— Elle est perdue, la clef... on ne sait pas où elle est... Marie! Marie... réveille-toi donc!

— Qui est-ce qui t'a donné l'ombrelle ?...

— Sandarac, je vous jure... d'ailleurs, vous demanderez à Lucie...

. — Oui, Lucie!... beau répondant! vous vous entendez toutes deux comme deux laronnes !...

— Marie?...

— Bigre! il est galant, le monsieur... il s'est fendu ! c'est une ombrelle grand numéro!... c'est cher!

— Marie!

— Je veux savoir d'où vient ce meuble de luxe?

— Vous m'embêtez, à la fin; si vous n'êtes pas content, allez-vous-en et laissez-moi tranquille !

— Âh ! tu le prends sur ce ton! eh bien, non.

je ne suis pas content, et je vais te casser ton ombrelle sur le dos!...

— Ah! vilain monstre!... il va casser mon ombrelle. Au secours! & la garde!...

Madame Saint-Lambert, ou Berthe,ou Houssepîgnole, car vous avez pu voir que cette dame possède une foule de noms, se met h pousser des cris si perçants que la petite Marie s'éveille et vient ouvrir la porte en criant aussi , parce qu'elle a été éveillée en sursaut et qu'elle a peur.

M. Barigoule, qui est toujours sur le carré du sixième, est en proie à des transes continuelles, car il craint que sa femme ne se réveille, et pourtant il ne se sent pas la force de quitter le carré de Goralie sans avoir essayé de la voir. Cependant M. Sandarac a poussé devant lui Berthe et sa sœur, il est entré et a refermé la porte; le bruit cesse, et il ne parait pas que personne dans la maison se soit ému des cris de madame Housscpignole auxquels sans doute on est habitué.

Quant à Cotonnet, il dort toujours ; probablement il avait le sommeil dur, ou il avait veillé la nuit précédente.

M. Barigoule se rassure; il attend quelques minutes, puis il se met à chercher la porte du milieu, en se disant :

— Je ne dois pas avoir peur de eogner chez ma voisine, je ne ferai certes pas tant de bruit que tous ces gens-là.

Le grand monsieur avance en tâtonnant, ses pieds ne rencontrent pas Cotonoct, parce que celui-ci s'était établi dans une encoignure du carré; il arrive k la porte tant désirée ; jl écoule, il lui semble entendre marcher dans la chambre.

-^ Bon, elle ne dort pas encore... tant mieux ! se dit M. Barigoule, elle m'entendra tout de suite.

Et ce monsieur frappe deux petits coups secs sur la porte, en fredonnant à voix basse, et avec une variante :

« Ma chandelle est morte , Je n^ai plus de feu :

Ottvre-moi ta porte Que j'entre un pHit peu ! »

On ne répond pas, mais Barigoule entend que l'on marche vers la porte, il rajuste son foulard sur sa tête, en se disant :

— Elle vient... elle va ouvrir... elle a reconnu ma voix.

Mademoiselle Goralic n'avait nullement reconnu la voix de son voisin du cinquième, et

persuadée que c'est toujours Cotônnet qui frappe chez elle, elle se dispose ù le traiter comme elle le lui a promis s*il la réveillait encore. Elle court donc s'emparer d'un petit poêlon dans lequel est un restant de panade et, dès qu'elle a ouvert sa porte, elle jette tout le contenu de son poêlon dans la figure de la personne qui se trouve devant elle.

Le malheureux Barigoule a tout reçu en plein visage ; la panade lui est entrée dans les yeux, dans le nez, jusque dans la bouche, car il l'avait ouverte pour adresser un compliment à la fleuriste. En se sentant couvert de cet enduit collant, il reste un instant stupéfait ; mais lorsqu'il seut ses yeux calfeutrés, sans pouvoir les ouvrir ni les fermer, il se met n braire comme un âne, eu s'écriant :

— Je suis aveuglé !... on m'a bouché la vue... qu'est-ce que c'est que ça?... C'est une horreur ; on ne fait pas de ces mauvaises plaisanteries-là...

Et, tout en se plaignant, ce monsieur marchait à tâtons; il est arrivé contre Cotônnet auquel il donne des coups de pied dans la tcte ; alors celui-ci s'éveille & son tour, et crie :

— Qui est ce qui est là?... Vous marchez sur

moi... prenez donc gnrde... il y a du monde là... au voleur!...

Pendant que ces messieurs crient san6 voir clair, mademoiselle Coralic,qui a compris qu'elle s'est encore trompée, et que la panade ainsi que Teau du matin n*a pas été à celui à qui elle la destinait, referme sa porte, moitié en colère, moitié riant de ce qui vient d'arriver, et sans s'inquiéter de ce que vont faire ses deux amoureux.

Mais bientôt des voisins arrivent avec de ïa lumière. C'est d*abord le tailleur allemand qui s'est armé d'une trique avec laquelle il veut rosser tous ceux qu'il trouve sur le carré ; ensuite, c'est madame Barigoule qui s'est aperçue que son époux ne partageait plus sa couche et, ayant entendu des cris, est montée au sixième, où elle veut savoir de son mari ce qu'il est venu y faire; mais celui-ci, tout empanadé, ne cesse de demander qu'on le débarbouille.

Enfin, c'est M. Sandarac, puis ficrthe et sa sœur qui veulent savoir ce qui se passe, et se mettent sur-le-champ à fureter de tous côtés en criant plus fort que les autres :

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Qu'est-il arrivé?

— Pourquoi se b«ol-on?

— C'est indécent ce train-là !..•

— Enfin, monsieur, que faisiez -vous ici ? dit madame Barigoule à son époux, et qui donc a pu vous barbouiller ainsi ? Vous êtes donc tombé dans quelque chose... Est-ce qu'on a voulu vous mouler en plâtre?...

M. Barigoule, qui est parvenu à décoller ses yeux en les essuyant avec le bas de sa robe de chambre, répond en regardant Cotonnet d'un air efFaré :

— Et monsieur..., qu'est-ce qu'il fait là?... Il n'est pas de Ja maison...

— Monsieur est l'amoureux de mam'sellc Coralie, répond vivement la petite Marie, je le connais très-bien, moi ; d'ailleurs il éfail là dans la soirée... elle n'a pas voulu lui ouvrir, il s'est couché à sa porte...

— Il en a le droit , dit Sandarac ; allons nous coucher aussi , nous autres... Bonsoir, messieurs et mesdames... marche devant, petite... que chacun rentre dans son nid . « . Morphéc nous réclame.

La petite ne se le fait pas répéter, elle dégringole lestement les degrés; Berthe et M. Sandarac s'empressent aussi de disparaître. Madame Barigoule emmène son mari, en lui répétant :

— Bnfin^ monsieur, que faisiez- vous là-haut ?

— Ma chère amie, il m'avait semblé entendre le cheval hennir ou se plaindre dans récurîe... je m'étais dit : « Zéphyra quelque chose... Allons-y voir... »

— Gomment, monsieur, et pour aller à l'écurie, vous étiez monté au sixième?...

— Ma chère amie, j'étais tellement endormi... j'ai cru descendre et j'aurai mont^ sans m'en apercevoir, cela arrive quelquefois... c'est comme en voiture, ferme les yeux, tu croiras aller en avant quand tu vas en arrière.

— Ceci est bien louche , monsieur, et cette pâtée... sur votre visage?

— C'est une chose que je ne m'explique pas du tout... ce doit être ce jeune homme couchëlà, qui m'aura fait cette mauvaise farce...

— M. Barigoule, vous êtes un mauvais sujet... mais je me vengerai !

— Hermelinde, tu t'abuses... je t'assure... Tout en discourant ainsi, les deux époux sont

arrivés chez eux, et referment leur porte. 11 ne reste plus sur le carré que Cotonnet ; car depuis longtemps l'Allemand est rentré chez lui avec sa trique, en jurant après tout le monde.

Le pauvre amant de Coralie, qui n'a pas bien

compris la cause du bruit qui s'est fait autour de lui, tâche de se rendormir dès que chacun est renipé chez soi ; il y parvient assez facilement.

Mais il ne s*a perçoit pas qu'au milieu de tout ce tumulte, sa précieuse bourriche a disparu.

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