‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA lAAE Ht'AVJgVU.. —> é». R. 2.

ACHILLE KOCHEVILLE.

Nous sommes toujours dans la même maison de la rue des Martyrs. Dans celte maison où nous avons déjà fait connaissance avec Berthe et sa sœur ; avec l'espiègle Coralie, et le couple Barigoule, sans compter le tailleur allemand et la dame aux sangsues. Voilà déjà pas mal d'originaux pour une seule maison ; mais à Paris, où les immeubles sont considérables et les logements souvent très-exigus , il n'est point rare de rencontrer, sous le même toit, de quoi défrayer dix auteurs comiques cl fournir le sujet d'une masse

d'intrigues ! et encore ! on ne sait pas tout ce qui se passe dans Tintcrieur de cLaque domicile, et si l'on sait a peu près ce qui est arrivé chez un locataire, il est bien douteux que Ton connaisse le fond de sa pensée, et le motif secret qui le fait agir... Combien de mystères qui restent à dévoiler et qui ne le seront jamais !.. . en dépit de tous les Diables boiteux passés et à venir.

Maintenant ayez la complaisance de me suivre au troisième étage de la susdite maison... Vous voyez que nous descendons toujours ; nous entrerons dans un bol appartement fort élégamment décoré, et sur les onze heures du matin, nous y trouverons un jeune homme de vingthuit à vingt-neuf ans , grand , bien bâti , quoiqu'un peu maigre de corps, et dont les traits bien caractérisés sont fins, spirituels, et annoncent un penehant habituel au persiflage.

Ce jetune homme est M. Achille Rodievilie, dont vous avez déjÀ entendu parler , et que nous avons même rencontré un moment dans la cour de la maison : c'est le possesseur du perroquet qui remplaee le portier avec assez d'avantage.

En ce moment M. Achille Rocheville est enveloppé dans une charmante robe de chambre de perse, et assis devant une table sur laquelle est

servi un déjeuner confortable. II a pour vis-à-vîs un jeune homme qui semble un peu plus âgé que lui, ce qu'il doit peut-être à un air habituellement grave et même mélancolique, mais dont les traits, sans être beaux, ont quelque chose de distingué et de bienveillant.

Ces messieurs causent tout en déjeunant. Achille rit encore, parce qu'il vient de raconter à son ami le rôle qu'il a fait jouer la veille à son perroquet.

— Eh bien, Albert, riez donc avec moi... Voyons, est-ce que l'idée n'est pas drôle?

— Si fait, ridée est ingénieuse et tout à fait dignede vous, mon cher Achille, Mais il me sem« ble qu'elle n'a pas dû paraître si comique h celui qui en a été victime...

— Ah! à propos... vous m'y faites songer... Parbleu ! mais le jeune homme s'était fâché tout rouge... je crois même qu'il voulait se battre en duel... nous avons échangé nos cartes... il se nomme Benjamin Godichon... Ah! ah! ahl... que dites-vous de ce nom-là?

— Qu'on peut s'appeler Godichon et avoir beaucoup d'esprit et de bravoure.

— Pour de la bravoure passe ! mais de l'esprit, je ne vous accorde pas cela... car un homme

d'esprit changerait de nom, si son père se nommait Godîchon... Au reste, il me parait que mon jeune homme a mis de Peau dans son vin... car il est onze heures et demie , et il n'est pas venu... Franchement, il a aussi bien fait; il eût été déplorable de se battre pour madame de Houssepignole...

— Qu'est-ce que c'est que madame de Houssepignole ?

— Une femme entretenue qui demeure audessus..., un fort mauvais sujet... qui aura pris le nom de Saint-Lambert pour attraper un provincial qui, sans doute, ne connaît pas encore son Paris, et tous les périls auxquels un joli garçon est exposé... surtout s'il a de la fortune. Oh ! il est bien tombé avec Berthe ; elle le mènera loin...

— Si ce monsieur aime cette dame, pourquoi voulez-vous qu'il se repente d'avoir fait sa connaissance ?

— En vérité, mon cher Albert, vous me feriez damner avec vos suppositions... Est-ce qu'on peut aimer ces femmes-là ?... Et, d'ailleurs, estce qu'il faut jamais prendre les femmes au sérieux? Allons donc !... L'amour n'est-il pas une continuelle plaisanterie!... une comédie en un

ou plusieurs actes, mais à laquelle il faut toujours uo déooûmeat ?

— Tout le monde ne pense pas comme vous, Achille ; il y' a des personnes pour lesquelles un sentiment profond décide du sort de toute leur vie !...

— Oh ! la bonne blague..., et il dit cela avec uo sérieux qui ferait croire qu'il le pense.

— Je le pense aussi. Je le sais par moi-même, j'aimais fort tendrement une jeune personne qui, de son côte, m'avait fait aussi les plus doux serments !... je fus oblige de la quitter, de m'absenter de Paris quelques semaines; quand je revins, clic était partie pour la campagne avec sa famille.

— Ah! elle avait une famille I... c'est bien embêtant !...

— Elle m'écrivit. D'abord ses lettres étaient charmantes, elle me témoignait le plus vif désir de me revoir... elle me priait de lui répondre sur-le-champ, de lui écrire très-souvent; il fallait même lui faire des romances sur les airs qu'elle m'indiquait, et lui envoyer mes paroles qu'elle chautait en pensant à moi... C'était une tête un peu exaltée, un peu romanesque !... si je lui avais proposé de l'enlever, je crois bien qu'elle y aurait consenti !...

— Et vous n'avez juiuais eu cette idée-là , vous !...

— Non , je ne comprends pas les enlèvements... je suis pour les amours honnêtes.

— Quel bon père de famille vous ferez !... Mais allez toujours.

— Celle que j*aimals faisait des vœux pour revenir bientôt près de moi. Je lui répondis, et cela dura ainsi trois mois ; pui^ elle ne m'écrivit plus, et plus tard, lorsque je sus qu'elle était de retour à Paris, j'appris en même temps qu'elle était mariée.

— £b bien, cela rentre dans ce que je crois relativement à la fidétilé des femmes .^.. histoire sans pareille... commencée à Eve avec le serpent!... ah ! ah ! ah!..,

— Mais je n'ai pas pris cela en riant , moi... j'en ai épeouvé une peine profonde ! £t je ne puis encore me consoler !...

— Allons donc! c'est que vous avez besoin de vous purger ; c'est la bile qui vous rend morose, et vous vous figurez que c'est rin(M>nstance de votre belle. .Mais permettez-moi une question, Albert, et à laquelle vous pouvez répondre, puisque vous ne m'avez pas nommé cette dame ; votre douce amie vous avait elle tout accordé?

— Non, vraiment... je l'aimais sincèrement... et je la respectais...

— C'est là votre manière d'aimer, à vous... mais alors si vous l'aimiez tant, pourquoi donc ne l'épousiez- vous pas?...

— Je comptais bien l'épouser, j'attendais pour la demander k ses parents que j'eusse une position faite, une fortune assurée.

— Oui, oui, vous l'eussiez fait attendre une vingtaine d'années, alors vous lui auriez dit :

uChèreamie, ce n'est plus guère la peine de nous marier, pour le peu de jeunesse qu'il nous reste!... » Tenez, mon cher, nous ne valons pas mieux que les femmes... Quant a cela, j'en conviens; seulement nous avons plus de franchise qu'elles ; nous dissimulons moins. Je vous le répète, je ne crois pas à la constance... Dans la vie je trouve qu'il faut s'amuser... voilà la grande affaire... à quoi bon s'affliger, s'inquiéter... pouvons-nous changer quelque chose àla marche des événements !

— Vous ne croyez à rien, vous, Achille, vous tournez en ridicule les sentiments les plus respectables, je ne pense pas que ce soit le moyen d'être heureux longtemps.

— Je ne tourne rien en ridicule... je ris,

quand on veut nie faire croire à une grande douleur qu'on n'éprouve pas !...

— Vous n'avez jamais aime, vous !

— Moi! par eiLempIeî... mais je ne fais que cela... Aimer, c'est ma vie... et c'est justement pour cela que je n'aime pas longtemps le même objet... En ce moment, j'en courtise deux fort gentils... sans compter le courant... une petite qui loge tout là-haut dans les mansardes... une fleuriste, à ce que je crois.. .oh ! c'estune rouée... elle a un amant... un niais qui passe des heures assis sur une borne en face de cette maison...

— Si ce pauvre garçon aime tant cette fleuriste, vous allez le désoler en lui enlevant sa maîtresse.

— Mon cher, si on raisonnait toiyours ainsi, on n'oserait satisfaire aucun de ses penchants. Voyons... vous mangez des côtelettes de mouton en ce moment, parce que vous les aimez, et pourtant, pour que vous mangiez ces côtelettes, il a fallu tuer ce pauvre mouton qui, certes, ne vous avait fait aucun mal. Vous voyez bien que VOUS êtes un barbare!... privez-vous de gigot, de côtelettes; de petits rognons, et on ne tuera plus ces infortunés moutons, car on ne le fait que pour contenter votre gourmandise. Mais non,

il n'y a pas de danger que rhomnie s'impose la moindre privatiou... Eb bien, mon cher, moi j*aimc les femmes au moins autant que vous aimez le mouton... je ne les mange pas... bien au contraire, je les accable de caresses ; vous voyez bien que je suis moins cruel que vous!

— Et l'autre objet?

— Ah! l'autre!... c'est encore une grisette... la race n*est pas perdue, mon cher, et j'en rends grâee à la nature. Celle-ci est amie de la fleuriste chez laquelle elle vient souvent travailler ; elle demeure près d'ici, rue de la Tour d'Auvergne; mais je dois avouer qu'avec celle-ci mon intrigue n'est pas encore avancée... Elle semble plus farouche... c'est-à-dire qu'elle fait la farouche... Je l'ai suivie, je lui ai parle... elle a gardé un silence superbe!... on veut jouer la vertu... connu !...

— Vous ne croyez donc pas que cette jeune fille puisse être honnête?

— Je crois que si je lui plais elle me cédera... Hier au soir, je la guettais dans la rue, je savais qu'elle n'était pas rentrée, et je m'étais placé en embuscade à sa porte ; mais elle s'était fait escorter pour revenir, et je n'ai pu lui parler. C'est partie remise. Elle sortait de chez son amie, la fleuriste.

— Et si ces demoiselles, en se faisant des confidences, ce qui est Tusage entre jeunes filles, savent que vous leur faites la cour à toutes les deux en même temps?

— Tant mieux, c'est ce que je désire, car alors Tamour-propre s'en mêlera, ce sera h qui l'emportera sur son amie, et je triompherai plus vite!

— Peste, Achille!... savez- vous que vous êtes fort!

— Mais non, mon cher, tout cela est le pont aux ânes des amourettes. Quand on a un peu l'habitude de ce genre de vie, cela va tout seul.

— Est-ce là tout?

— Non pas... Dernièrement à une soirée donnée par un avoué... soirée fort brillante où il y avait beaucoup de femmes à citer pour leur beauté et leur toilette, j'ai remarqué une blonde charmante .. des yeux bleus, limpides, tendres... romantiques... j'ai causé avec cette jeune dame...

— Âh ! c'est une dame.

— Oui, vraiment, et cela n'en est que plus piquant!...

— Vous êtes un véritable festin de Pierre^ on finira par avoir peur de vous fréquenter, Achille.

— Mais non... puisque je traite tout cela en

riant. La jeune blonde a de l'esprit, beaucoup d*esprit même, cela m*a donne de l'espérance, parce que Larochefoucauld a dit : L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier leur folie que leur raison,

— Alors il faudrait donc de préférence épouser une soUc?...

— Ce serait payer bien cher son honneur... Ah! Beaumarchais a bien raison!... où diable a-t-on été le nicher?...

— Enfin , votre dame . . .

— Elle fait un peu sa bégueule... je lai revue deux fois en société... je vais dans plusieurs n^aisons où elle se rend ; elle est coquette... elle est flattée que je lui fasse la cour... justement parce qu*on lui a dit beaucoup de mal de moi... l'affaire est en bon chemin...

— Et le mari?

— Ah! ma foi, je ne m'en suis pas occupé du tout !••. ce n'est pas au mari que j'ai affaire. Mais vous, mon cher Albert, comment donc passezvous votre tem)>s? On ne vous voit pas dans le monde, ni au bois, ni aux courses, ni aux théâtres... est-ce que vous vous faites ermite?

— Non, mais je vous le répète, j'ai de la tristesse dans le cœur...

— : £t pour cela vous ne prenez aucun plaisir, aucune distraction... singulière recette contre la tristesse!

— Je vais me promener dans les environs de Paris.

— Seul?

— Seul.

— Quand vous rencontrez un joli minois, vous n'avez pas envie de le suivre ?

— Non, mais quand je rencontre des malheureux, je leur parle... et je cherche à les consoler.

— C'est fort bien, mais ce ne sont pas les malheureux qui vous feront oublier vos ennuis!

— Pardonnez-moi : quand j*ai pu adoucir la peine de quelqu'un... n'aurais-je tari que les larmes d'un enfant, je vous assure que je me sens moins ennuyë !

— Oh! homme incomparable!... je voudrais vous voir redresser les boiteux, rendre la vue aux aveugles et faire chanter les muets... je vous élèverais des autels... Avant peu je veux voir votre statue sur les boulevards et votre image chez les marchands d'estampes...

— Achille, moquez-vous tout à votre aise... cela ne me fâche jamais, moi.

— Je ne me moque pas... Je dis que vous êtes un autre Monîyon, un second petit manteau bleu, une Providence en paletot et en bottes vernies. Si j*étais dans la garde nationale, je voudrais être votre tambour, j'astiquerais votre fourniment ; mais je ne puis que boire à votre santé... un verre de cbarapagne. Allons, faites moi raison... Albert Montbreilly.

— Je le veux bien, car sans cela vous croiriez que vos plaisanteries m*ont offensé...

— Si je pensais cela, mon cher ami, je ne rirais pas avec vous... mais je sais que vous avez un charmant caractère, et c'est pour cela que je voudrais vous égayer, vous voir partager mes plaisirs... triompher de ce chagrin qui, après tout, est un enfantillage... Que diable! prenez donc l'amour, les femmes, les hommes et les...

Le bruit de la sonnette interrompit Achille dans son discours.

— Tiens! une visite... un ami qui vient déjeuner peut-être... nous pouvons lui offrir une place.

Un domestique entre en disant :

— Un monsieur vient de se présenter, qui de- ' mande à parler à monsieur.

— Quel est cet individu?... vaut-il la peine que

je quitte mon déjeuner pour l'entendre?... a-t-li dit son nom?

— Il m'a dit d'annoncer M. Benjamin Godichon.

Achille ne peut réprimer un léger mouvement de surprise, puis il jette un regard sur Albert, qui secoue légèrement la tête en murmurant :

— Vous le voyez, on peut s'appeler Godichon et être un fort brave homme.

— Faites entrer ce monsieur, dit Achille.

Le domestique sort, et bientôt Benjamin Godichon est introduit près des deux jeunes gens, qui se lèvent pour le recevoir. Achille fait quelques pas au-devant du nouveau venu et lui présente un siège, en lui disant :

— Mille pardons, monsieur, si je vous reçois à table, mais je déjeune avec un ami ; je pense que vous nous permettrez de continuer?... On cause très-bien en mangeant... Si vous n'aviez pas déjeuné et qu'il vous fût agréable de faire comme nous. ..

— Je vous remercie, monsieur, répond Ben jamin tout surpris de l'accueil gracieux que lui fait ce monsieur, chez lequel il vient dans l'intention de se battre. J'ai déjeuné, et...

< — Alors, monsieur, prenez la peine de vous

asseoir et permettez que je me remette à table ; un déjeuner est une chose qu*il ne faut jamais faire en deux fois. N'est-il [>as vrai, Albert?

Albert se contente d'Incliner la tète, tout en regardant de côté le jeune homme qui vient d'arriver.

Benjamin s'est décidé à s'asseoir, mais il prend aussitôt la parole.

— Monsieur, je ne vous dérangerai pas longtemps. ••

— Vous voyez bien, monsieur, que vous ne me dérangez pas du tout.

— Vous ne me remettez peutrétre pas... c'est moi qui... hier... dans la cour...

— Je vous remets parfaitement... vous avez eu une querelle sérieuse avec mon perroquet... Tenez, voilà le coupable... As-tu déjeuné, Jacquot?

Le perroquet gris relève la tète et s'écrie :

— C'est ici, c'est ici I c'est ici !

Benjamin se pince les lèvres.

Albert dissimule assez mal une envie de rire, et Achille continue :

— Ce gaillard-là était né pour tenir l'emploi des concierges. Enfin, monsieur, il parait que je vous ai offensé, vous désirez que je vous rende

LA HAllB D^AOTIUIL. % — ih, H. 3

raîsoD, je suis à vos ordres... Aujourd'hui, il est peut-être un peu tard pour se battre, le temps est superbe, il j aura du monde partout. Si vous n'étiez pas trop pressé, nous pourrions remettre cela à demain matin de bonne heure.

— Je le veux bien, monsieur.

— Alors, dites-moi votre heure, et le lieu du rendez-vous.

— - Huit heures, à la porte Maillot.

— Très-bien ; vos armes ?

— Des pistolets.

— C'est une chose convenue, vous amènerez un témoin ; M. Albert Montbreilly que voilà sera le mien.

— Il suffît, monsieur.

Benjamin se lève et se dispose à partir; Achille l'arrête en lui disant :

— Pardieu, monsieur, puisque cette affaire est arrangée, vous seriez bien aimable maintenant de boire avec nous un verre de Champagne... Il me semble que nous ne sommes pas de ces gens qui ont besoin pour se battre de se mettre en fureur; je trouve, moi, qu'il est de bien meilleur goût de conserver pour son adversaire les égards et les procédés que l'on doit à un homme de cœur, c'est se conduire un peu en

gentilhomme du vieil âge, mais nos pères avaient aussi du bon.., Étqsvous de mon avis?

Benjamin demeure tout surpris de l'invitation que son adversaire vient de lui adresser, et il ne sait encore k quoi se décider; mais, pendant qu'il hésite, Albert a versé du Champagne dans une eoupe et il la présente au jeune homme en lui disant ;

— Monsieur, permettez-moi d'avoir l'honneur de trinquer avec vous.

Le ton gravement poli d'Albert achève de dé-

cider Benjamin, il prend la coupe, salue les deux amiS; et avale le Champagne.

Puis Albert lui présente des macarons, et il en prend quelques-uns, en se disant :

— Puisque j'ai accepté du Champagne, je puis bien manger des macarons.

Aehille se met à causer de l'opéra nouveau, des actrices en vogue, des auteurs en renom, des dames à la mode; il entremêle tout cela de réflexions si plaisantes, de mots si comiques, que Benjamin éprouve un vrai plaisir à l'écouter et vide eneore sa coupe qu'Albert avait de nouveau remplie.

Le vin de Champagne a l'heureux privilège de donner à l'esprit ce feu, ce pétillement qu'il

montre dans les Terres et de chasser les humeurs noires et les vieilles rancunes.

Il y avait déjà dix minutes que Benjamin écou* tait Achille Rocheville débiter une foule d'anecdotes piquantes avec une gaieté et un entrain qui n'appartenaient qu'à lui, lorsque, profitant d'un moment où son ami se tait pour boire, Albert prend h son tour la parole, en disant d'un air sérieux :

— Maintenant, messieurs, voulez-vous me faire le plaisir de m'écouter un moment... Achille, que voilà, est un fort brave garçon, je ne cherche point à excuser son humeur moqueuse, je n'entends parler que de sa bravoure dont il a déjà malheureusement donné trop de preuves. Quant à vous, monsieur, que je n'ai point l'honneur de connaître, la démarche que vous faites aujourd'hui prouve également en faveur de votre courage. Ceci étant une chose entendue, voudriez-vous bien me dire à présent pourquoi vous voulez vous battre? Car lorsqu'un duel n'est pas indispensable, il me semble que c'est plus qu'une faute de le permettre. Si l'on est excusable de répandre le sang pour laver une attaque à notre honneur, on est parfaitement niais de jouer sa vie pour un malentendu ou une mau-

▼aise plaisanterie. Voyons, monsieur? franchement, il n*est pas possible que vous vouliez tirer le pistolet pour l'histoire du perroquet ; il y a donc un autre motif?

— Ma foi ! je n'en connais pas d'autres ! dit Achille.

Benjamin balbutie avec embarras :

— Quand j'ai dit que j'allais chez madame Saint-Lambert, monsieur s'est mis à rire encore plus fort.

— Ah ! c'est vrai ! c'est vrai, je ne m'en cache pas.

— Pourquoi cela?

— Parce que madame Saint-Lambert n'a jamais existé, que la personne qui a pris pour TOUS ce nom-là n'est qu'une certaine madame Houssepignole, lorette émërite, qui a rempli chaque quartier du bruit de ses aventures, qui dans cette maison a souvent eu des scènes fort désagréables, avec un nommé Sandarac, homme de probité équivoque, qui l'entretenait pour le moment; parce qu'elle fait passer pour sa femme de chambre une petite fille de treize ans qui ii*est autre que sa sœur; enfin parce que j'ai deviné que vous étiez un nouveau pigeon, passez*

moi le terme, que cette dame voulait plumer.

— as —

Beojamiiiy qui est resté tout abaaouidi par ce qu'il Tient d'entendre, répond enfin :

— Ifonsieur, vous traitez Ueo mal cette dame... Ne pourrais-je pas croire. ..?

— ^ Que je suis un amant qu'elle a dédaigné* Oh ! non pas, vous vous tromperiez bien... Tenez, M. Benjamin, je commence à trouver que mon ami Albert a raison : ce serait une sottise de nous battre pour cette dame, elle n'en vaut vraiment pas la peine. Elle vous platt en ce moment, très-bien, soyez son amant tant que cela vous amusera, et quand vous désirerez rompre avec elle, je m'engage à vpu$ pi^ouveir la vérité de tout ce que je vous ai dit sur son compte. Gela vous va-t-il? voulez*vous avoir confiance eii moi, au tenez-vous à notre dmej? Je ferai ce que vous voudrez.

— Ma foi, monsieur, j'ai confiance en vous.*, j'aime mieux cela.

— Touchez là, monsieur.

— Et moi, messieurs, dit Albert, conupoe je désire cimenter cette réconciliation dont je revendique l'honneur, permettez-moi de vous offrir après-demain dimanche, à diner; j'espère que vous ne me refuserez pas.

— J'accepte de grand cœur, dit Achille.

— Moi de même, répond Benjamin, où sera le rendez-vous?

— Boulevard Montmartre, passage Jou£Eroy, à cinq heures et demie; cela vous va-t-il?

— Parfaitement.

— A dimanche donc.

— A dimanche, messieurs.

£t Benjamin Godichon sort de chez Achille, tout surpris d'avoir trouvé deux nouveaux amis, quand c'était un duel qu'il allait chercher.

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