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CHAPITRE DEUXIÈME

LA CHAMBRE D^UGUSTA.

La rue de Latour-d'Âuyergne, située tout au haut d'un faubourg et fort près d'une barrière, semble tenir le milieu entre la ville et la cam-^ pagne. Quoique bien habitée, on y rencontre peu de monde, et les voitures y sont fort rares; sans doute la courbure de ce chemin engage les cochers à ne le prendre que lorsqu'ils y sont forcés. Dans cette rue, placée sur une hauteur, on respire un air vif et pur^ et l'on trouve, dans quelques maisons, ce qui est devenu si rare dans Paris, des jardin».

La maison où demeurait la jolie Auguste jouissait de cet avantage, elle possédait un jardin assez grand, embelli par de vieux arbres et déjeunes fleurs. A la vérité, ce jardin appartenait exclusivement au locataire qui occupait tout le premier étage; mais les autres en avaient la vue; c'est quelque chose dans Paris, où la vue d'un peu de verdure devient si rare.

Deux modestes chambres composaient tout le logement de mademoiselle Augusta, et encore la première ne pouvait-elle compter que pour une espèce d'entrée, n'ayant pas de cheminée, et pour croisée qu'un œil-de-bœuf , triste jour de souffrance qui en donnait fort peu dans cette pièce. Mais la seconde chambre, véritable logement de la jeune fille, était grande, commode, et gentiment meublée ; il n'y avait rien d'élégant, de coquet, aucune de ces jolies fantaisies que Ton trouve chez les lorettes, ou dans le boudoir de l'artiste; mais tout était propre, convenable, bien tenu; cela ne sentait ni la gène, ni le désordre : ces deux plaies que l'on reconnaît trop souvent dans le ménage d'une femme.

Cette chambre, située au troisième étage, et dont la croisée donnait sur le jardin qui s'étendait derrière la maison, était tendue avec un joli

papier rose, le meuble était couvert de housses en perse, dont le dessin était de la même couleur que le papier. Sur la cheminée, dans deux vases de porcelaine, il y avait toujours des roses, tant que la saison permettait d'en avoir à bon marché. Tout était donc rose dans ce charmant réduit, tout jusqu'à celle qui l'habitait, et sans lui adresser de fades compliments, on pouvait chez elle se croire dans un riant parterre, où le voisinage du jardin entretenait constamment de Fair et de la fraîcheur, tandis que, placés sur le sommet des branches qui touchaient presque la fenêtre de la chambre, des milliers d'oiseaux semblaient par leurs chants vouloir encore embellir ce séjour de jeune fille.

Il est quatre heures de l'après-midi, et Augusta est assise devant la fenêtre où elle travaille, regardant alternativement le jardin et son ouvrage, souvent aussi jetant les yeux sur un portrait de femme, en buste, de grandeur naturelle, qui est placé en face de son lit, et au-dessus duquel on a fait tenir plusieurs branches de buis bénit. Ce portrait est celui d'une femme jeune encore, et dont la figure est pleine de charme ; en l'examinant quelque temps, il est facile de remarquer la ressemblance qui existe entre l'ori*

ginal de ce portrait et les traits d'Augusta. — Pauvre maman ! se dit la jeune fille qui vient de porter de nouveau ses regards sur le portrait. Tu as l'air de me regarder... comme si tu voulais me parler... Ah ! tu me gronderais peutêtre... tu n'es pas contente de moi... Tu me dis que j*ai tort de penser à ce monsieur qui mesuit, qui m'attend, qui me guette, en me jurant qu'il m'aime, qu'il m'adore et qu'il veut faire moa bonheur!... Oh! non, ce n'est pas comme cela que l'on s'y prend quand on veut faire le bonheur d'une jeune fille honnête. ». Mais rassuretoi, ma pauvre maman , je ne l'écouterai pas, ce M. Achille Rocheville, qui fait aussi la cour à Goralie, et peut-être encore à bien d'autres. .. C'est un trompeur que cet homme-là. •• c'est un inconstant qui met tout son bonheur à séduire les femmes assez simples pour le. croire. •• ou bien... comme Goralie, par exemple, assez coquettes pour avoir l'espërànce de s'en faire ai-^ mer... Mais non, je ne l'écouterai pas... car je ne veux pas faire comme Goralie. Sois tranquille, maman, je serai sage, moi, je me rappellerai tes conseils, tes leçons et tes exemples... Tu fus toujours bonne... vertueuse... tu ne fus pas heureuse, pourtant!... ce n'est pas juste, oela, maia

je me souviens que tu m'as répété soorent que tu te serais trouvée beaucoup plus à plaindre si tu n'avais pas eu ta eonscience en repos, et que cela donnait un grand courage dans la peine lorsqu'on pouvait se dire qu'on ne l'avait pas méritée.

Après eette invocation mentale h sa mère, Augusta se lève, elle va prendre tine petite image de sainte, sa patronne, modestement encadrée en bois jaune, et qui est attachée dans la ruelle de son lit. Cette image & la main, elle s'agenouille devant le p<M*trait de sa mère, puis elle fait une prière dans laquelle die intercède sans doute sa patronne pour que ses vœux arrivent plus vite à sa mère.

La jeune fille est depuis longtemps revenue à son travail, elle semble plus gaie, plus heureuse depuis qu'elle a adressé sa prière à sa mère, elle regarde avec calme dans le jardin, elle écoute en souriant le chant des oiseaux qui, rassemblés sur des branches tout près de sa croisée, ont l'air de former pour elle leurs doux concerts, et de lui dire : C'est pour toi (pie nous venons chanter ici.

Deux petits coups frappés à la porte de la première chambre tirent Augusta de son occupa* tion. Elle crie :

— Entrez... la clef est sur la porte.

Bientôt Gotonnet pénètre à petits pas, et de

l'air craintif qui lui est habituel, jusque dans la jolie chambre rose.

— Ah! c'est vous, M. Gotonnet !...

— Oui, mademoiselle. .. c'est moi qui ai ose me permettre, ça ne vous contrarie pas que je sois venu chez vous ?...

— Non, M. Gotonnet... quand on ne reçoit que des personnes honnêtes, il me semble qu'il n'y a aucun mal...

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle... car si ça vous contrariait... il faudrait me le dire... ne vous gênez pas.*, je m'en irais tout de suite.

— Encore une fois, je vous répète que cela ne me contrarie en rien... Eh! mon Dieul... si je voulais mal faire... je suis bien ma maîtresse. .. personne ne m'en empêcherait...

— G'est vrai... vous êtes majeure, vous, mam* zelle Augusta!... vous avez le droit de faire vos volontés.. •

— Oui, j'ai vingtpdeux ans, ce n'est pas pour cela que je me crois ma maîtresse... Si j'avais encore ma mère!... ah! je ne me regarderais jamais comme ayant le droit de faire mes volontés!...

— Hais TOUS l'avez perdue.. • ainsi que votre père?

— Ne parlons pas de cela, M. Gotonnet. Mais prenez donc une chaise... vous n'allez pas rester ainsi debout au milieu de la chambre...

— Oh! ne faites pas attention... mademoiselle... Elle est bien jolie, votre chambre... c'est tout rose ici... c'est très*bien meublé...

•— Tout cela me vient de ma pauvre maman... elle adorait les roses... moi, je les aime beaucoup aussi... et, autant que je le puis, je me pare de ces fleurs... si j*avais de la place sur mes fenêtres, j'y mettrais des rosierà... mais il n'y a pas moyen... Voyons, M. Gotonnet, vous ne voulez donc pas prendre une chaise, il faut alors que ce soit moi qui vous en donne une...

— Oh! non, mademoiselle... je vais m'asseoir.

Et Gotonnet se décide enfin & prendre un siège, qu'il place au milieu de la chambre et sur lequel il s'assoit en poussant un profond soupir.

— Vous avez du chagrin, M. Gotonnet, je vois bien cela... G'est sans doute pour me le conter que vous êtes venu?... Eh bien! parlez ; je vous écoute.

— Hélas! oui;, mademoiselle... j'ai du cha-

griti... Oh! tenez 9 je sui£( désespéré... Je suis désolé...

— Et c'est encore Goralîe qui eause votre peine !

— Sans doute!... Et qui donb?... C'est fini, mademoiselle... c'est fini pour toujours.. Oh! cette fois, je n'ai plui? d'espoir!

— Bah ! entre amants, on dit qu'on se brouille et' qu'on se raccommodé si souvent!...

— Oui , quand on s'aime encore des* deux côtés ; mais quand il n'y a plus qu'un côté qui aime, on se raccommodé mal... Alors ça casse dfe nouveau, et on finit par ne plus se raccommoder du tout! Voilà où j'en suis maintenant avec Coralie.

— Vos huîtres d'hier n'ont donc pas produit leur effet?... C'est bien étonnant : elle qui dit si souvent qu'elle ferai t.. • je ne sais quoi pour des huîtres!...

^ Ah! mademoiselle, c'est qu'il m'est arrivé une foule d'aventures... j'ai tant deguîgnon... Figurez-vous qu^hier au soir, en vous quittant, je suis allé, avec mes huitres, frapper chez Coralie. Elle n'a pas voulu' m'ouvrîr... J'ai eu beau la supplier et lui dire que je lui apportais des huitres, elle m'a crié à travers la porte : u Gar-

— ss --».

dez-Ie6! je n'en veux pas! Lafesez-moi tranquille !••• » Alors, moi, qu'ai<*je fait? Je me suis couché deyant sa porte et j'y ai passé la nuit... en t^verâ , sur le carré. J'avais placé ma bourriche à mes pieds... quelquefois même je mettais ma tête dessus. •• mais je n'aime pas cette odeur^à en dormant^ et je refourais la bourriche à mes pieds...

— Eh bien , ce matin?

— • Oh 1 nous n'y sommes pas, mademoiselle! . .. Figul*ez-TOus d'dbord qu'il est arrivé tout plein d'événements dans h nuit; c'est une bien drdie de maison que celle ou loge €oralie; il y a de bien singuliers locataires !•.. Je ne sais pas ce qu'ils fdnt }a nuit : ils se promènent dans l'esca^ lier, apparemment. Ce qull y a de certain, c'est que, pendant que je m'étais endormi, l'un d'eux est venu me donner des coups de pied qui m'ont évdllé. J'ai crié; il a crié au voleur; toute la maison est accourue... Ce monsieur avait reçu de la colle plein la figure. J'ai bien idée que c'est Goraiie qui lui aura fait ee cadeau. .. C'est un grand long, maigre, laid...

— M. Barigoule, le voisin du cinquième, qui a voiture.

— Je ne sais pas s'il -a voiture, mais il a une

bien vilaine robe de cbambre... Il me prenait pour un voleur. Heureusement une petite fille du quatrième, qui m'avait vu monter, m'a reconnu ; on a fini par aller se coucher, et moi je me suis rendormi.

— Toujours sur le carré ?

— Oui , mademoiselle, toujours sur le carré.

— Pauvre garçon !

— Quand j'ai du chagrin, moi, il parait que je dors très-profondément, car je ne me suis éveillé que lorsque Goralie a ouvert sa porte ce matin. En me voyant, elle commence par m'ap«peler imbécile. Moi je lui dis : « Acceptez au moins mes huitrespour votre déjeuner. » Probablement elle avait faim, car je la vois sourire, et elle me répond : « Où sont-elles donc, ces fameuses huitres? » Ah ! mademoiselle ! jugez de ma surprise : je regarde à mes pieds , à ma tête, partout sur le carré... plus de bourriche! elle avait disparu !

— Ah ! mon Dieu ! on vous l'avait donc volée?

— Il faut bien qu'on me l'ait volée : je suis descendu chez le portier; j'ai été frapper aux portes chez chaque locataire ; j'ai demandé partout si on n'aurait pas vu ma bourriche, personne ne l'avait vue... Vous pensez bien que

celui qui Fà prise n'avait pas rintention de la rendre. Mais le pis de tout cela, c'est que Coralie m'a traité de menteur ; elle prétend que j'ai voulu me moquer d'elle avec des huîtres que je n'avais pas; et après m'avoir dit une foule de vilains mots, elle a refermé sa porte en me déclarant encore qu'elle me défendait de revenir frapper chez elle, et que si je couchais sur son carré, elle me ferait donner la schlague par son voisin l'Allemand... Je m'en suis allé désolé... Vous ▼oyez que c'est bien fini... Âh I je suis bien malheureux !

Cotonnet termine son récit en se mettant à pleurer.

— Voyons, H. Cotonnet, ne pleurez pas ainsi... D'abord cela ne vous avance à rien...

— Ah! je le sais bien, mamzelle, ça me rougit le nez, voilà tout... mais je ne peux pas m'en empêcher...

— Je comprends que l'on n'est pas maître de cela : il est facile de dire : Ne pleurez plus ; il est difficile de tarir les larmes... Mais qui a pu vous voler vos huîtres ?

— Je crois que je le sais...

— Ah ! comment donc cela ?

— En quittant ce matin le carré et la maison

de Toire amie , j'étais dësoié et furieux tout & la fois, car enSoy si j'avais eu ma bourriche, Goralie m'aurait peut-être r'aîmé/... L'amour des femmes tient à si peu de chose ! Je suis donc allé m'établlr sur une borne, presque en face de sa maison y les bornes sont à tout le monde, on ne pouvait pas me chasser de là, et je me disais : Ceux qui ont mangé les buitres ne garderont certainement pas les coquilles ; il n'est pas huit heures du matin , on a encore le droit de venir déposer ses ordures dans la rue ; attendons, je verrai qui est-ce qui déposera des coquilles d'huitres.

— C'était fort bien imaginé cela!

— Je reste donc en faction sur ma borne» (Jne bonne demi-heure s'écoule* Enfin j'aperçois quelqu'un qui sort de la porte cochère, tenant un vieux panier à la main, et qui vide lestement le contenu de son panier dans la rue, puis le dépose dans un coin et court acheter du lait à une laitière qui stationnait à vingt pas plus loin. J'avais sur-le-ehamp reconnu la petite fille du quatrième qui m'avait parlé la veille quand j'étais monté, et qui alors m'avait même demandé si je voulais lui donner des huîtres.*.

— C'est la soeur de madame Houssepignde.

'—* Je crois que oui. Mais jugez de ce que j'éprouvai en reconnaissant que c'était des coquilles d'huîtres que la petite fille était venue jeter au coin de la rue : et il y en avait un gros tas... j'en avais six douzaines dans ma bourriche. •• c'était bien ça. Furieux, je me plante devant la porte, j'y attends la petite fille; elle revient bientôt avec une boite de fer-blanc pleine de lait, «c Mademoiselfe, lui dis-je en l'arrêtant^ c'est donc chez vous que l'on a mangé mes hut« très?... Savez-vous que je trouve ce procédé un peu trop sans gène ? » Groiriez*vous, mamzelle Augusta, que cette petite me répond d'un air impertinent :

u -^ De quoi ! vos huîtres? Qu'est-ce que vous BOUS chantez? Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur!... on n'a pas mangé d'huîtres chez nous.

«( — Comment, mademoiselle, on n'a pas mangé d'huitres chez vous... et d*où viennent donc ces écailles que vous venez de jeter dans la rue?...

« — Moi ! ce n'est pas vrai... je n'ai pas jeté d'éci^Ues... c'est quelqu'un d'autre qui a mis ça là! »

— Je vous avouerai, mademoiselle, que je suis

resté confondu de l'effronterie de celte petite fille : elle mentait avec tant d'assurance, que si je ne l'avais pas vue, de mes propres yeux vue, j'aurais doute du fait. Cependant, comme je voulais la retenir encore , en lui prenant le bras je fis tomber quelques gouttes de lait bors de la boîte qu'elle tenait. Aussitôt elle se met à pousser des cris perçants, en appelant à son secours comme si je la battais. Quelques voisins accourent ; puis un grand monsieur, qui a l'air trèsmécbant, sort de la maison, écarte brusquement le monde et s'approcbe de la petite en s'écriant :

« — Qu'est-ce qu'il y a, Marine tte? Que t'at-on fait?

u — C'est ce monsieur qui m'ennuie avec ses huitres, qu'il dit que nous avons mangées... parce qu'il y a des coquilles dans la rue... Est-ce que cela me regarde?... Il m'empêche de passer... il est cause que je renverse mon lait... Faites-le donc finir, M. Sandarac...

« Le grand monsieur renfonce son chapeau sur une de ses oreilles, fronce les sourcils et s'approche de moi en criant :

« — De quel droit arrêtez-vous cette enfant?... Pourquoi vous permettez-vous de l'interpeller sur ce qu'elle a mangé?... Est-ce que cela vous re-

garde, ce que nous mangeons?... Vous êtes bigrement curieux, mon petit monsieur! Et quand même nous aurions mangé des huîtres, pourquoi s'ensuiyrait-il de là que ce sont les vôtres ?•.. Est-ce qu'on ne trouve pas des huîtres partout?. . • Paris en fourmille!... celles qui se mangent d'abord, dont je fais grand cas, puis celles qui ne se mangent pas... genre auquel vous appartenez... Tâchez donc de laisser cette petite tranquille et prenez garde à vos propos ; sinon, c'est à moi que vous aurez affaire, jeune homme! »

J'étais resté tout étourdi de ce flux de paroles, je ne répondis rien... car enfin, j'étais bien persuadé que c'étaient mes huîtres que Ton avait mangées chez la petite, mais je ne pouvais pas le prouver. Alors la petite rentra dans la maison, le monsieur s'éloigna, la foule se dispersa , et moi je me rendis à mon magasin de nouveautés, en tâchant de renfermer mes larmes ; puis, quand j'ai pu m'échapper, j'ai eu l'idée de venir vous conter mes chagrins... vous êtes . si bonne, mam'zelle Augusta!... vous ne vous moquez pas de moi, vous!

— Par exemple, se moquer de quelqu'un qui

soufib*eI... il faudrait avoir un bien mauvais

cœur...

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