CHAPITRE TROISIÈME
LE PEINTRE TÀMBOUREÀU.
Avant de suivre la jeune Augusta chez son amie Coràlie, saéhons où en étaient les amours de Benjâtoin Godiéhoa arec madame Saint-Lambert, née Villa délia Tormas de Villaréal, que son voisin Achille appelle tout simplement madame Houssepignole.
Nous «TOUS vu le naïf amoureux revenir de Passy de fort mauvaise humeur, ctuoique son compagnon de route, le jeune Boucaros, fit tous
ses efiforts pour Tégayer. Benjamin était rentré chez lui vexé, il s'était couché vexé, et s'était endormi dans la même situation d'esprit, ce qui avait du lui faire faire de vilains rêves, car on a beau se moquer des songes, il est bien certain qu'ils empruntent toujours quelque chose à notre vie réelle.
A huit heures du matin, Benjamin était encore dans son lit où il ne dormait plus, et repassait dans sa mémoire ce qui lui était arrivé la veille. Il se rappelait les tendres discours que la séduisante Berthe lui avait tenus, ses œillades enflammées, ses soupirs au moins aussi brûlants que ses œillades, ses regrets de ce que la voiture qui les avait emmenés à la campagne se fût trouvée dépourvue de stores, puis enfin ce qu'elle lui avait promis après le dîner.
Et il se disait :
— Certainement, cette femme-là m'aime... ce n'est point une coquette qui veut se moquer de moi!... Ce n'est pas sa faute si je vais bêtement prendre une voiture qui n'est pas pourvue de tous ses agréments.
Ënsiuie Benjamin se mettait à récapituler ce qu'il avait dépensé la veille en ombrelle, flacons^ odeurs, parfums, dîners, glaces, punch et voitu-
res. La somme était assez ronde pour une première journée ; elle lui eut semblé minime s'il avait été heureux.
Ces réflexions avaient mené le pauvre amoureux jusqu'à neuf heures passées ; il regardait tristement sa montre et se disait :
— Viendra-t-cUe me voir?... Il me semble qu'elle me Ta promis hier... en me quittant pour rejoindre son oncle... Oui, elle m'a dit : « J'irai chez toi demain... » Mais k quelle heure?... S'il faut que je reste toute la journée sans sortir pour l'attendre, ce ne sera pas divertissant. Je vais toujours me lever. *
Et Benjamin sortait de son lit quand la sonnette retentit avec violence. En trois secondes le jeune homme est à la porte, il a pris à la hâte sa robe de chambre, qu'il n'a pas eu le temps de passer et qu'il a jetée sur lui comme les hussards de Chamboran portent leur veste. Il a ouvert : c'est madame Saint-Lambert qui est entrée. Le jeune homme saute de joie et en sautant il laisse tomber sa robe de chambre, ce qui lui donne plus de facilité pour sauter. Mais bientôt honteux d'être vu si peu couvert, il va s'excuser, lorsqu'il s'aperçoit que sa séduisante visiteuse se dispose à se mettre dans un costume
LA MABB D*AOTBUtL. â. — tfD. B. 6
analogue au sien. Benjamin comprend alors que ses excuses seraient pour le moins intempestives; il ne songe plus qu'à profiter de ce bonheur qu'il tient enfin, car Berthe a été fidèle k sa promesse, et cette fois il n'y a plus d'oncle, de rencontres, de contre-temps, d'obstacles, et le plaisir est bien plus vif quand on a eu tant de peine à le saisir. Aussi la conversation qui eut lieu entre Ben* jamîn et sa belle se prolongea-t-eUe jusqu'à onze heures. Alors seulement madame Saint-Lambert avait remis son chàle, son chapeau et encore quelques autres objets faisant partie de sa toilette.
— Est-ce que vous allez déjà me quitter? avait dit le jeune amoureux.
— Il le faut, j'ai affaire chez moi... j'attends une réunion de famille.
— Vous ne déjeunez pas avec moi ?
— Impossible... d'ailleurs je n'ai pas faim... j'ai mangé hier au soir des huitres que j'ai encore sur l'estomac.
■^ Des huitres... comment? vous avez soupe hier à Passy ?
— Oui, une fantaisie de mon oncle ; vous comprenez âien que je n'avais pas faim, mais je n'ai pas Qsé refuser.
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— Quand donc vous revcrrai-je?..,
— Demain... sur le midi, je viendrai, cher amant... Est-ce que je pourrais exister un jour sans te voir?... Ah! si tu m*aimais comme je t'aime... joli petit monstre!
— Mais je vous aime beaucoup aussi !
— C'est bien... la suite me le prouvera... A propos, eher ami, j'espère que tu ne penses plus à ta petite altercation avec mon voisin... ce mauvais sujet d'Achille Rocfaevillel...
Benjamin avait tout à fait oublié cette aventure, que Berthe venait maladroitement de lui rappeler.
— Tu sens bien, ô mon Benjamin, que je ne veux pas que tu aies une affaire... Exposer tes jours!... ô Dieu 1 D'ailleurs ils ne t'appartiennent plus tes jours, ils sont à moi, tu me les as consacrés, ils sont ma propriété... je te défends de l'aliéner... Ensuite je dois te prévenir que je ne veux pas... de quelque temps au moins, que tu reviennes dans la maison que j'habite. Mon oncle a des soupçons... je ne sais pas s'il nous a vus hier ensemble... je le crains; s'il te revoyait maintenant dans la maison, tu aurais beau aller ailleurs, il serait persuadé que tu viens chez moi, et je serais perdue!... c'est un tigre!... Mais je
viendrai te voir, moi ; je viendrai tous les jours deux fois, trois fois par jour si tu le désires... jamais assez au gré de mes vœux. Ainsi tu promets de m'obéir... être chéri... Ah! sapristi, que je suis béte... je m'aperçois à présent que je suis sortie sans argent... et j'ai une foule d'emplettes à faire... mon ami, donne-moi un billet de cinq cents francs, cela m'obligera... je te rendrai ta monnaie.
Benjamin avait donné le billet de cinq cents, il avait promis tout ce qu'on avait voulu, et la voluptueuse Berthe l'avait quitté, en emportant le foulard qui la nuit avait couvert la tète de son amant; elle avait fourré ce foulard dans son sein, après l'avoir couvert de baisers en s'écriant :
— Toujours!... toujours là!...
Du reste, le foulard, qui était fort beau, pouvait parfaitement tenir à l'endroit où on l'avait mis, la place n'était pas occupée.
Mais après le départ de sa nouvelle connaissance. Benjamin qui ne manquait pas de cœur, s'était dit :
— Cependant, c'est moi qui ai provoqué ce monsieur, c'est moi qui lui ai annoncé ma visite... si je ne vais pas le trouver, j'aurai l'air d'un fanfaron ou d'un poltron... les promesses
faites & une maîtresse ne doivent pas tenir devant ces considérations-là.
C'est pourquoi Benjamin s'était rendu chez Achille Rocheville, et nous savons quel avait été le résultat de cette visite.
On s'étonnera moins d'avoir vu ce jeune homme se rendre assez facilement aux avances d'anaitié qu'on lui avait faites, et ne plus s'emporter en entendant assez maltraiter madame Saint-Lambert, maintenant que l'on sait que son amour n'en est plus aux désirs. II y a une vérité triste à dire... comme presque toutes les vérités, c'est qu'un homme s'irrite bien moins du mal qu'on lui dit d'une femme quand il la possède, que lorsqu'il n'en est encore qu'à lui faire la cour.
Preuve que nous sommes des ingrats, dirat-on. Ce n'est peut-être pas encore ça.
Est-ce parce que nous n'avons pas trouvé tout ce que nous espérions?
Il y a peut-être un peu de ça.
Ne serait-ce pas enfin parce que la possession calme les sens, tandis que des désirs, des espérances, des soupirs superflus nous agacent les nerfs et rendent alorç notre humeur plus irasciblç?
Je croirais que c'est plutât celb.
En sortant de chez Achille Rocheville, le jeune Benjamin est retourné chez lui ; mais au moment de monter son escalier, il s'arrête en se disant :
— Berthe m'a demandé mon portrait... elle désire m'avoir en pied... en petite nature... Qu'elle s'appelle SainMamhert ou bien Houssepignole, puisque je lui ai promis mon portrait, je dois le lui donner... car enfin, je n'ai pas été sa dupe, elle m'a accordé tout ce qu'elle m'avait promis... et je ne suis pas encore bien persuadé que ce M. Rocheville ne la calomnie pas ihi peu... il a dit qu'il prouverait ce qu'il avance, c'est là où je l'attends. Mais puisqu'il y a un peintre dans cette maison, je n'ai pas besoin d'aller plus loin pour mon portrait. On dit que M. Tamboureau fait très-ressemblant... montons à son atelier.
L'atelier du jeune Tamboureau est naturellement tout au hautde la maison. Situé au fond de la cour, on monte cinq étages, puis on trouve une petite porte qui ferme le carré. Mais en ouvrant cette porte, on aperçoit un autre petit escalier fort étroit, mais bien ciré, au sommet duquel est la porte de l'atelier de Tamboureau. D'ailleurs, pour vous guider, vous avez les sons d'un piano qui partent presque constamment de
— séchez le peintre, qui n'a pas moins d'amour pour la musique que pour l'histoire grecque.
L'atelier est grand, quoique dans le fond et au moyen d'une cloison qui s'avance, se recule et se tire à volonté, on ait pris dessus une chambre à coucher.
Vous trouvez là, comme dans tous les ateliers de peinture, des chevalets chargés de toiles commencées; puis, accrochés dans tous les coins, des esquisses, des dessins, des têtes, des études, des académies, des ébauches, des portraits achevés et qui ne sont pas chez l'original, soit parce que celui-ci ne s'est pas trouvé assez beau pour accepter son image, soit parce qu'il n'a pas de quoi en payer le prix.
A terre, gisent des bustes, des plâtres, des cartons, des boites à couleurs, de vieux pinceaux, de vieilles palettes, de vieux vêtements, des bouteilles d'essence, d'huile, quelque mannequin débraillé, sur la tête duquel on a posé un casque romain ou une toque renaissance, et sur tout cela une énorme couche de poussière qui prouve que oe beau désordre méprise entièrement les balais et les plumeaux.
Mais dans l'atelier de Tamboureau, vous trouvez en outre un piano qui n'est pas beau, mais
qui en revanche est rarement d'aceord, ce qui n'empêche pas que l'on s'en serve depuis le matin jusqu'au soir pour accompagner le chant; quand ce n'est pas le maître du logis qui, luimême, s'accompagne, ou du moins tache de trouver quelques accords pour les sons qu'il module ; car comme exécutant, n'ayant jamais reçu de leçons de piano, ce n'est qu'à force de patience et de passion pour la musique qu'il est parvenu à connaître où sont ses noies et à faire aller ses doigts sur quelques-unes.
Quand ce n'est pas Tamboureau qui tient l'instrument, ce sont ses amis, des amateurs, des artistes, quelquefois même de vrais chanteurs qui viennent s'installer devant son piano.
L'atelier du jeune peintre est le rendez-vous de tous ceux qui aiment la musique et n'ont pas le moyen ou l'occasion d'en faire ailleurs.
Tamboureau pratique l'hospitalité aussi largement que les montagnards écossais.
Sa demeure est toujours ouverte à ses amis, même lorsqu'il est absent, car alors on prend la clefchez le concierge et on monte s'installer chez lui comme si Ton rentrait chez soi; on peut y rester tant que l'on veut, y coucher si cela convient.
On couche sur n'importe quoi, quand le lit est occupé par le peintre, ce qui n'arrive pas toujours ; Tamboureau pratiquant lui-même ce qu'il permet aux autres, il couche aussi très-volontiers où il se trouve ; souvent même il accepte aussi l'hospitalité pour plusieurs jours : pendant ce temps quelques-uns de ses amis sont ordinairement établis dans son atelier.
Tout cela peut paraître du désordre à ceux qui ne connaissent point les artistes et surtout les peintres ; cela n'est pourtant chez la plupart de ceux-ci que l'excès de leur amour pour les arts, qui leur fait négliger tout autre soin, tout autre détail de la vie privée. Ces détails les ennuient et leur semblent au-dessous d*eux, parce qu'il n'y a rien d'artistique dans les ordres qu'il faut donner à une domestique ou à une femme de ménage ; du reste ces deux êtres qui semblent de première nécessité à d'autres, sont superflus chez le peintre qui se sert assez ordinairement de son jeune rapîn pour faire toutes ses commissions, et quelquefois même lui fait balayer l'atelier, mais ceci était extrêmement rare chez Tamboureau, qui ne jugeait pas non plus nécessaire de jamais faire brosser ses habits.
Ce jeune peintre poussait peut-être un peu à
l'excès l'araeior de cette rie excentrique et artistique qui ne veut po<int descendre à s'occuper de tous ces détails vulgaires, si importants aux yeux d'un bourgeois, et qui font quelquefois pendant une semaine le sujet des méditations d'un commis de bureau.
Exemple : Tamboureau ne savait pas ce que c'était que de donn^ son linge à raccommoder ; ainsi, mettant habituellement des chaussettes, il en achetait six paires, douze paires à la fois^ suivant qu'il se trouvait en fonds. Quand une paire de chaussettes était trouée, ce qui arrivait trèsvite, il la jetait dans le fond d'un placard et ne s'en occupait plus ; quand une autre paire était percée, elle allait rejoindre celles jetées dams le placard ; lorsqu'il n'avait plus de chaussettes, il en achetait de nouveau, et après avoir servi elles étaient lancées comme les autres dans le placard ; il ne lui venait pas à l'idée d'utiliser celles qui étaient là, si bien qu'un jour en le déménageant, et heureusement il déménageait souvent, on trouva quatre-vingt-dix-sept paires de chaussettes entassées dans le fond d'une armoire.
A ces détails, ajoutons que Tamboureau, paresseux et dormeur comme un hzzarone, ne se levait souvent que dans le milieu de la journée ;
en reyanche, il est vrai qu'il aimait assez à se coucher tard et à se promener la nuit ; tout ce qui pouvait donner un cachet d'originalité était avidement exploité par Tamhoureau, qui poui^ tant n'avait pas besoin de cela pour se faire un nom, puisqu'il possédait un véritable talent, ori** ginal, spirituel, de ces talents qui sont plutôt un don de la nature que le résultat d'un travail assidu.
Mais les hommes sont ainsi faits, ils dédaignent ou négligent parfois ce qu'ils possèdent, ce qui pourrait les conduire rapidement à la fortune pour s'attacher à des futilités qui leur sont plus nuisibles qu'utiles dans leur profession.
Ainsi, Tamboureau était bien plus content lorsqu'il était parvenu à s'accompagner à peu près juste un morceau d'opéra, que lorsqu'il avait terminé un tableau qui pouvait ajouter à sa réputation.
Ce jeune peintre était, du reste, un excellent garçon dans toute la rigueur du mot. Faisant tout ce qu'on voulait, d'un caractère égal, ne se fâchant point des plaisanteries que ses amis faisaient sur son originalité ; il eût été plus recherché en société sans son insupportable manie de vous parler sans cesse des Grecs ; mais pour ses
amis intimes, c'était encore un motif pour le plaisanter.
Quant aux femmes, elles tenaient très-peu de place dans la vie de Tamboureau ; faire sa cour Teût ennuyé, être amoureux l'aurait fatigué ; il se contentait de ces connaissances faciles qui ne vous lient pas^ que l'on prend et que Ton quitte à volonté ; en général, ce n'était point ce qu'on appelle un homme à femmes.