‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 15 sur 28 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

l'atelier.

Au moment où Benjamin Godichon pénètre dans l'atelier de Tamboureau, quatre personnes y sont réunies»

C'est d*abord Boucaros qui y a couché. Boucaros nous a dit qu'il y couchait souvent. Aussi est-il \h comme chez lui ; un vieux canapé, dont ie coussin sert de matelas et le dossier d'oreiller, est le lit de Boucaros, lorsque Tamboureau occupe le sien. £n s'éveillant, Boucaros endosse quelque veste , quelque vieux paletot de son ami ; il met sur sa tète la première chose venue,

mais il y a toujours là quelque toque qui traîne dans un coin. Ensuite , Boucaros, qui a aussi ses toiles chez son ami, dont l'atelier est le sien, quand par hasard il travaille, prend une palette, des pinceaux , des couleurs à Tamboureau et se place devant un chevalet en attendant qu'il puisse se placer devant une table servie , ce qu'il préfère h toute chose ; la fourchette étant, suivant lui, bien supérieure à la plume et au pinceau.

Devant le piano est un grand jeune homme, fort beau garçon, bien bâti et capable déjà de représenter convenablement un grand prêtre ou un seigneur suzerain, quoiqu'il ait à peine vingtsix ans.

C'est aussi un artiste, non pas un peintre , mais un chanteur, un virtuose, élève du Conservatoire ; il espère arriver à l'Opéra , il y serait déjà peut-être si , dans son genre, il n'égalait Tamboureau dans son amour du far niente. II a de plus dans sa nature cette incertitude de résolution qui empêche souvent de prendre un parti; cette manie de faire des projets, qui est presque toujours cause que l'on n'en réalise aucun , enfin cette maladie dans l'humeur qui vous empêche d'être jamais content là où vous êtes, et vous fait sans cesse désirer d'être là où vous n'êtes pas.

Triste maladie, trop commuDe chez les artistes auxquels elle porte souvent préjudice.

Ce jeune homme s'appelle Dandinier.

Un peu plus loin, sur le vieux canapé, est assis, ou pour parler plus juste, étendu un petit jeune homme tout mince, tout pâle, tout grêle, mais dont la figure un peu allongée ne manque pas d'une certaine finesse et tient à la fois du chat et de la fouine.

Ce jeune homme est un acteur de vaudeville sans emploi pour le moment , quoiqu'il ne soit pas sans talent; mais il a l'habitude d'ajouter toujours quelque chose à ses rôles, ce qui souvent ne les gAte pas, bien au contraire; cependant comme il y a des auteurs qui ne veulent pas que l'on ait plus d'esprit qu'eux ; comme il y a aussi une censure qui n'entend pas que l'acteur dise en scène ce qu'elle a jugé convenable de couper ; le jeune Périnet a été remercié par son directeur, et, en attendant qu'il ait trouvé un autre engagement, il joue à Paris au cachet lorsque l'on a besoin de lui dans une pièce, ou va jouer dans la banlieue lorsqu'on y monte une représentation, un peu soignée, et dans laquelle on annonce, avec des lettres d'un demi-mètre de

haut, que l'on aura des artistes de la capitale.

M. Péri]»et a k réputatioa d'être un bm$tic, ce qui , en styte dramatique ou artistique^ veut dire farceur, inventeur de charges pour faire poser les jobards.

La quatrième personne qui se trouve alors dans l'atelier, est le rapin.

C'est un jeune gars de quatorze à quinze ans, qui , se destinant à la peinture , croit devoir se mettre comme les mignons de Henri III.

Il porte ses cheveux longs bien plats, bien peignes, bien lissés et légèrement roulés par le bout; sa veste très-étroite et qu'il boutonne hermétiquement depuis le menton jusqu'à la ceinture, peut passer pour un justaucorps.

Son pantalon, qui lui bride le derrière et dont on ne distingue plus la nuance, a le droit de s'appeler un haut-de-chausses. Ce ne sont pas les crevais qui lui manquent.

Ses souliers ne sont pas à la poulaine, mais ils sont fendns sur le devant et tellement éculés par derrière , qu'ils ont un faux air de sandales; enfin, sui* sa télé le petit rapin porte une catsquette à la Buridan, qu'il plaoe fort coquettement sur le sommet de ses cheveux, et sur laquelle, à défaut de plume, il a attaché les débris d'un plumeau.

Ayec ee eostume, cette coiffure, le rapin, qui a une fort jolie tête , mutine , espiègle et tout à fait distinguée, fait déjà la conquête de toutes les vieiUes bonnes du quartier.

Maïs le petit Antoine Moineau, ce sont les noms du rapio, qui, ne les trouvant pas assez artistes, se fait appeler Buridan, comme sa toque.

Le petit Buridan voulant en tout singer son maître Tamèoureau, affecte déjà de dédaigner les femmes, et ce moosieur de quatorze ans prétend qu'il ne fera jamais de folies pour elles.

Au moment où Benjamin ouvre la porte de Fatelier, Dandinier chantait en s'aceompagnant l'air de basse de Muxanidlo : Le monde est ma patrie.

Habitué à ne point se déranger pour les personnes qui viennent chez Tamboureau, le beau virtuose continue son air, s'exerçant à donner «te la voix coumne s'il était sur un tJbéâtre.

Le petit Périnet s'exerce pendant ee lemps-^là à battre la mesure à contre^temps de la tête, des pieds et des mains. Boucaros, assis devant un chevalet, met depuis une heure de la couleur sur une palette, sans pouvoir se décider à en mettre sur la toile qui est devant lui. Enfin le

rapin, tout en copiant une étude sur une feuille placée sur un carton qu'il tient sur ses genoux , prend de temps à autre dans sa poche quelque chose qu'il met dans sa bouche et avale en tapinois.

— Tiens! c'est monsieur... monsieur chose, d'hier! s'écrie Boucaros en tendant la main à Benjamin. Pardon, j'ai déjà oublié votre nom...

— Benjamin...

— Ah! c'est vrai, c'est ce cher M. Benjamin, c'est gentil à vous de venir nous voir...

— Est-ce que M. Tamboureau est sorti?

— Lui, sorti!... Oh! il ne sort pas de si grand matin... il est encore couché.

— Serait-il indisposé ?

— Malade? Non, pas du tout! II n'est pas levé... puisqu'il dort encore, voilà tout...

— Et il dort , parce qu'il ne se lève pas? dit M. Périnet en faisant une moue entre le triste et le gai.

— Tamboureau n'a pas l'habitude de se lever de bonne heure...

— Mais savez -vous qu'il est près de deux heures?...

— Eh ben... ça nous est bien égal l'heure qu'il est... Ah! que cet air-là m'embête!... Dis donc, Dandinier est-il encore long?

Le virtuose, habitué aux apostrophes de ces messieurs, ne fronce même pas le sourcil, et continue son air comme si ce n*était pas à lui qu'on eût parlé.

— Est-ce que vous vouliez parler à Tamboureau, M. Benjamin?

— Oui, mais puisqu'il dort...

— Oh ! il ne peut tarder à s'éveiller, il faut même qu'il y mette bien de l'entêtement à dormir pour continuer pendant que Dandinier hurle à ses oreilles!... Asseyez-vous donc M. Benjamin... Buridan!... Buridan !... trouvez donc un siège propre pour monsieur, petit drôle!...

Le rapin se lève d'un air assez revéche en achevant d'avaler ce qu'il avait dans la bouche, il débarrasse un vieux fauteuil d'une foule d'objets qui avaient élu domicile dessus, et présente le siège à Benjamin en disant à Boucaros :

— Je donne ma chaise à monsieur, parce que ça me fait plaisir d'être poli avec lui, mais ce n'est pas pour vous obéir , car ce n'est pas vous qui avez le droit de me commander ici ; je ne suis pas votre élève, à vous !

— Oh! joli! très-joli... voilà Buridan qui se rebelle!... ah ! vous faites le méchant, monsieur Moigneau!,., c'est bien triste.

Le rapin ne pouvait pas souffrir qu'on rappelât par son nom de famille ; il devient rouge de colère et se remet à sa place en murmurant :

— D'abord je ne m'appelle pas Moigneau ! monsieur Boucaroêse,

— Et moi je ne m'appelle pas Boucarosse, monsieur Moigneau, ou Moineau, ou Loiseau 1..* Tu n'en es pas moins dans les friquets, va !... Savezvous, messieurs, pourquoi ce Raphaël en bourrelet est furieux contre moi ce matin. ••?

— Nous ne le savons pas, dit Përinet, mais nous ne tenons pas à en être informés*

— C'est pour cela que je vais vous le dire : eh bien ! messieurs, ce petit échappé de la Tour de Nesk m'en veut horriblement , parce que ce matin je me suis payé une bavaroise au lait et que je ne lui en ai pas laissé une petite goutte, ainsi que Tambonreau, qui est trop bon, a toujours la faiblesse de le faire, quand il prend ici n'importe quoi.*, ne fût-ce qu'un lavement!... il en laisse une petite goutte pour son fidèle rapin qui s'empresse de l'ingurgiter . Mais c'est une faiblesse! il ne faut pas gâter ainsi les enfants !... Voilà comme on en fait des tyrans... Ah ! sapristi ! voilà un air que j'ai dans le nez !«..

— Laisse donc Dandinier tranquille, dit Pé-

rinet, tu ne rois donc pas qu'il s'exerce pour savoir combien de temps il pourra tenir une note sans reprendre sa respiration...

— S'il pouvait la tenir dans sa main, j'aimerais mieux cela.

— Tenez ! M. Boucarosse ! s'écrie le rapin en sortant une prune de sa poche. Voyez-vous que je me fiehe pas mal dé votre bavaroise... et que je n'ai pas besoin de vous pour me rëgaler.

— Qu'est-ce à dire? tu manges quelque chose, je crois... Tu te permets de manger quelque chose sans payer la dime h tesseigne^rs, vilainque tu es !

-^ Âh ! ouiche ! il n'y a plus de dîmes ! il n'y a plus de seigneuries!...

— Mais il y a toujours des vilains!... On ne pourra pas les supprimer, ceux-là !... En voilà-t-il une roulade!... en fait-il des roulades, ce Dandinier. .. il «e gargarise avec cet air-là !... Périnet, regiorde un peu à ta montre pour savoir combien de temps le virtuose va tenir eette note*ià... je parie pour dix minutes.

— Ma montre! il pse me parler de montre 1 \oUk une plaisanterie que je trouve de mauvais goâl... si j'avais une montre, je ne serais pas ici.

— C'est juste, et elle serait encore plus loîn^ la malheureuse (...

Benjamin, peu accoutumé k ces conversations d'atelier, ouvrait de grands yeux en regardant chaque interlocuteur.

Le beau chanteur qui vient enfin de terminer son point d'orgue quitte le piano et se met à se promener dans les chevalets en s'écriant :

— Savez-vous, mes petits amours, que vous êtes bien embêtants!... Quand on chante, vous faites un bruit... Je ne m'entends plus moimême!...

— Tu es bien heureux, alors!

— Si je pensais que M. Tamboureau fût encore longtemps avant de se lever, je reviendrais, dit Benjamin.

— Mais non, il ne peut pas tarder... il a déjà appelle Buridan, il y a une demi-heure, pour lui demander, comme en Angleterre les watchmem Quel temps fait-il? Quelle heure est-il?

— Les watehmen ne demandent pas cela, ils le disent, murmure Dandinier. Quand tu voudras faire des citations, tâche donc de citer juste.

— Pardon, grand voyageur... je n'ai pas encore été en Angleterre, et pourtant je le voudrais, ne fût-ce que pour manger du véritable plumbpudding \.*, Je dis véritable, car ici je ne sais auquel croire, j'en ai mangé dans dix endroits,

et toujours il était fait différemment ; ee qui me fait présumer qu'ils sont tous apocryphes!... Ohé, rapin !... tu n'as pas répondu à monsieur, tout à l'heure !

— De quoi?

— Tamboureau a-t-iidit qu'il allait se lever?

— Oui, mais il dit toujours cela trois ou quatre fois ayant de se décider à se lever et il se rendort.

— Diable ! dît Benjamin, cela peut nous mener loin.

— Qu'est-ce que cela fait, si vous n'êtes pas pressé ?

— Oh ! pas du tout, mais je crains d'être indiscret...

— Indiscret ! ... ici !... Dis donc, Perinet. Monsieur qui craint d'être indiscret dans l'atelier de Tamboureau!...

— C'est un mot qui n'a pas cours en ce local... Tiens, Buridan mange des prunes et je ne vois pas un noyau à terre.

— Je mange tout ! reprend fièrement le rapin en taillant son crayon.

— Peste! quel estomac! voilà un petit bonhomme qui promet!

— M . Périnet qui m'appelle petit bonhomme! . . . 3. 8

et je suis dé^h plus grand que lui!... c'est vous qui ferez toujours un petit bonhomme, eabotia !

— Ah ça î mais il est mauvais comme un âne, ce matin, le rapin, il y a donc longtemps qu'il n'a été flagellé, j'ai envie de lui appliquer ce calmant! •».

— Avisez-vous de me toucher, vous! grand bonhomme ! et vous verrejs comme je vous recevrai!...

Périnet s'est levé avec un grand sarîeu%, il va prendre une pincette dans un coin et se dirige vers le petit Buridan en disant ;

— Voici une occasion qui se présente de te redresser le nez que tu as de travers... je vais t'arranger cela.

Le rapin pousse les hauts cris en voyant la pincette approcher de son nez; eo ce moment une voix qui part de derrière la clpisoa se faît entendre.

— Pourquoi, diable! criez-vous comme ça I.^. c'est insupportable ! on ne peut pas dormir ici !...

— Ah! voilà Tamboureau qui s'éveille! dit Boucaros en jetant sa toque en Tair. Y^ilà le soleil qui va paraître! Viens, Tasuboureau!...

— Tamboureau ! dit Périnet^ ne te lève idonc pas de si bonne heure, ça te fera du mal... il n'est

que deux heures. •• tu peux encore casser plusieurs cannes/

— Tamboureau, dit à son tour le virtuose, JoUibeau a débuté hier dans la Dame Blanche, rôle de George ; croirais-tu qu'il a fait baisser d'un ton son air : Ytens, gentille dame ?

— Pas possible ! répond la voix en y joignant un long bâillement. Ah! çà... il faut donc se lever?.. C'est dommage... j'aurais bien encore fait deux ou trois petits sommes !

— Monsieur! crie le rapin, il y a là un monsieur qui vous attend...

— Si c'est un créancier, renvoyez-le, je n'y suis pas...

— C'est moi, M. Tamboureau, votre voisin fienjamin; mais ne vous levez pas pour moi... je ne voudrais pas vous dérauger...

— Tiens!... c'est M. Godichon... Ah! me voilà, me voilà, je passe un vêtement décent.

Au nom de Godichon, le virtuose s'est retourné, puis il a regardé Boucaros, qui a regardé Périnet, qui a regardé Buridan, qui a regardé une prune.

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