‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

UNE SÉANCE A DONNtR.

Au bout d'un moment un grand jeune homme^ ayant une véritable tète d'artiste, cheveux mal peignés, ou plutôt pas peignés du tout, barba peu fournie, le teint pâle, les yeux à demi fermés, arrive en chemise, eki pantalon et s'étire les bras en disant :

— Ma foi, messieurs, j'avais bien besoin de ce moment de sommeil... c'était nécessaire à ma santé.

•^ Ce moment! à quelle heure t'es-tu donc couchéy hier?

— Il était bien deux heures du matin!

— Alors, comme il est à présent deux heures de Faprès-midi, ce léger moment de sommeil a duré douze heures... cela me semble honnête...

— Où diable est ma veste... où ai-je donc fourré ma veste?.. Buridan, cherche-moi ma veste...

— C'est M. Boucaros qui l'a.

— Ah! c'est vrai !... hé! dis donc, Boucaros... tuas mis ma veste...

— Tu le vois bien.

— C'est que je la voulais.

— Mets autre chose.

— Que je mette autre chose... c'est bien risqué ce que tu dis là... Ah! si... je crois que j'ai encore un vieux paletot dans un coin... oui, voilà mon affaire... Et ma toque... où est ma toque... Buridan, où as-tu caché ma toque...

— Vous ne voyez donc pas qu'elle est sur la tête de M. Boucaros?

— Le maroufle a pardieu raison!... Ah ça, tu ne te gènes pas, Boucaros, tu me prends aussi ma toque...

— Mets autre chose. . .

— Il est charmant!... que je mette autre chose. . . Au fait, c'est vrai, puisqu'il l'a , il faut bien

que je mette autre chose... C'est que je ne suis pas très-monté en toques...

— Prends le buridan de Buridan.

— Il n'irait pas à monsieur, crie le rapin, j'ai la tête trop petite... il me semble que vous feriez bien mieux de lui rendre sa toque, M. Boucan rosse!...

— Bon I bon, j'ai mon affaire, dit Tamboureau qui vient de trouver dans un coin de son atelier une petite tourte en forme de turban. Ceci me coiffe à ravir... Voyons, messieurs, je parie que pas un de vous n'est capable de me dire sous quelle olympiade mourut Épaminondas?

Le beau Dandinîer court prendre son chapeau qu'il met sur sa tête en disant :

— Merci! voilà que ça commence... j'aime mieux m'en aller...

— Qu'il est malhonnête, ce Dandinîer... A propos, quand débutes-tu à l'Opéra?

— Ah! je ne sais pas... ils m'ont dit d'étudier le rôle de Charles VI... Est-ce que je veux me fourrer tout cela dans la tête?.. J'ai envie de retourner en Italie...

— Bon! il en arrive... il veut y retourner. Quand U y était, il voulait revenir à Paris...

— Ah I c'est que je vois tous les ennuis, toutes

-gèles contrariétés qa'il faut subir avaût de pai^ve^ uir à débuter.

— Est-ce qu'il n*y en a pas partout !«.. demande TâmboiireaU à Péfânet.

Le petit boniffiéi grélè se lève et répond en gestîeulant et contrefaisant la voix d'un acteur bien connu :

— Ild m'ont expulsé, les lâches!... parce que, au moment où la vieille coquette disait en scène, en ramenant sfon fichu sur son sein : Cachesù* i^Ovs, petits fripons l j'ai ajouté en m'adressant au public : Ce sonty parbleu! bien de grands pen^ dards!

— Ah ! ah! âh!.. 4 e'est ta vieille coquette qui devait être furieuse !

•^ J'ai eu beau lui dire : Ma chère amie, le mot n'est pas de moi, je le place et voilà tout, elle a été sur-ie^champ rapporter cela au directeur, qui protège peut-être les petits fripons de cette dame!...

— ^ Au revoir, messieurs !

— Tu t*en vas décidément, Dandibier?

— Oui, il faut que j'aille au Conservatoire* -~-« Revieûdràs-^tu diner avec mol ?

— Est-ee que tû in'învites ?

-^ Pour qui me prends-tu ?•<• J'Irai dîner au

Petit RamponneaUf barrière des Martyrs.. •

— Cest an cabaret, une gargotte...

*^ Cabaret taot que tu voudras ! mais demande à Boucaros sî le veau râti y est ()on... je défie qu'on trouve ailleurs de metlteur veau ràti... Et on en 4 pour dix sous une portion superbe ; ça et des haricots, c'est excellent! par exemple, il ne faut pas y demander autre chose... Et le via ? du petit b]eu, pas mauvais; pour vingt spus on dine là très-copieusement. Écoutez donc« me(Ssieurs, c'est k considérer..^ les artistes ne sont pas toujours en fonds.

— Ils y sont même rarement !

— J'en cos^uais qui n'y sont jiamais !

— D'ailleurs autrefois les grands hommes allaient au cabaret ! et ils s'y amusaient bien plus que nous ne nous amusons aujourd'hui dans nos magnifiques restaurants dorés !

— Tu as vu cela dans Béranger.., et ti^ te rappelles Madame Grégoire!...

« Ah I comme on entrait Boire à son cabaret 1 »

— Âh ! Pieu ! murmure Périnet , je voqdrais bien avoir pour maîtresse une madame Grégoire, mais je n'ai pas de chanee, mes petites connais-

sances sont toujours panées. •. et comme je le suis aussi, ça ne biche pas!...

— Voyons, reprend Dandinier, je m'en rapporte à Boucaros qui est un friand fieffé... peut-on diner au Petit Ramponneau ?

— On le peut parce qu'on en a le droit ; mais moi, messieurs, je viens de découvrir quelque chose de bien précieux pour les bourses légères!... c'est une table d'hdte chez une fruitière...

— Une table d'hàte chez une fruitière!... Ah! ce doit être curieux!...

— Ne riez pas, messieurs; je vous certifie qu'on y est très-bien : cuisine bourgeoise, des mets nourrissants, du vin agréable et très-bonne société. Il vient là des employés, des artistes, des dames...

— Quel genre de dames?

— De tous les genres !

— Et on vous sert?

— Un potage, bœuf, un rôti, plat de légumes... au choix... de la fruitière, et un dessert, suivant la saison; et demi-bouteille de vin, qu'on peut remplacer par une bouteille de cidre.

— Et combien tout cela?

— C'est k ne pas le croire*. • Dix-huit sous

par cachet ; aussi j'ai pris vingt-quatre cachets d'avance.

— Que tu as payés?

— Non, je fais le portrait de la fruitière !...

— En vérité, je crois que bientôt à Paris on dinera pour rien ! et il y a des gens qui osent dire que la vie y est chère!... mais je ne connais pas de ville, de bourgade, de village où elle soit à meilleur marché; c'est-à-dire que si, dans un village, vous vouliez manger un potage, un bœuf, un rôti, des légumes, du dessert et boire du vin, il vous faudrait dépenser trois ou quatre francs, et encore il n'est pas certain que ce ne serait pas plus cher. 0 Paris ! on te calomnie en disant que tu es un gouffre!... Tu es le paradis des gourmands... Au revoir, messieurs ; je tâcherai d'aller vous rejoindre tantôt.

Le virtuose est parti, Tamboureau s'avance vers Benjamin, et lui tend une main, tout en retenant de l'autre son pantalon qui s'obstine à vouloir descendre sur ses talons.

— C'est bien aimable à vous d'être venu me voir un moment, M. Benjamin.

— C'est un plaisir pour moi, M. Tamboureau, mais aujourd'hui ma visite a un double but... j'ai quelque chose à vous demander...

-- Si c'est ua mystère, aous ^llm^ pa«$er éf^rière ma cloison...

— Oh ! mon Dieu, ce n'est pas la peine, il n'y a aucun secret ïi dedans, c'est mon portrait que je voudrais faire faire.

— Votre portrait... tant mieux, cela me botte!... Petite nature et en pied, n'est-ce pas?

— Oui, c'est beaucoup plus gentil...

— Une toile de dix-huit pouces de hauteur.

— C'est cela même ; mais dans un paysage,,.

— C'est très-facile. . .

— Avec un moulin au fond...

— Âb! vous tenez à un moulin au fond?

— Ce n'est pas précisément moi qui y tiens... c'est la personne pour qui je le fais faire.

— Fort bien, on vous mettra un moulin.

— Et puis un chien h mes pieds.

— Encore un chien !

— Un cheval sur le côté... des oiseaux sur une iHranche... et des canards barbotant dans un étang.

— Âh çà ! mais c'est votre portrait dans l'arche de Noé que vous voulez !...

— La personne aime beaucoup les animaux. Est-ce qu'il n'y a pas moyen d'avoir tout cela...

— Il y a toujours moyen ; seulement je crains

que Ton ne trouve que je vous ai mis dans une ménagerie...

— Potirquoi donc cela ! dît Boucaros; c'est un portrait à la Julienne, voilà tout. Hom !. .. je gage que je devine à qui il est destiné ?

Benjamin sourit d'un air presque fat au regard que lui lance Boucaros, en murmurant :

— C'est vrai... vous la connaissez. A propos, M. Boucaros, et conàment se porte madame votre épouse?

Boucaros dissifibule mal une envie de rire, tandis que Périnet s'écrie :

— €otnmeilt, Boucaros, tu es marié! et je n'ai pas été à ta noce!... Ah! mon ami, ce n'est pas bien ! Souvenez-vous-en ! Souvenez-votM'en !

— Taisez-vous, Fron tin!... M. Benjamin n'est pas sans avoir deviné que je ne suis marié fu'au treizièilie arrondissement. Du reste, Lucie est une bonne fille... mais je voudrais bien qu'elle Uvuvât Un bureau de tabac... Elle ne fiait rien, elle flâne, et je prétends qu'une femme doit être occupée, ne vendrait-elle que des curcMlents... Décidément, je ne veux plus avoir pour maitresise que des femmes en boutique...

^- VtÈe pAtissîère, cela te chausserait, hëin?

— Une marchande d'habits m'irait bien d'avantage ! Mais c'est dans la rue Rochecbouart que j'ai aperçu quelque chose de ravissant... unelingère !... Ah ! bigre, c'est du nanan... beau torse! des hanches bien marquées, une taille svelte sans être trop mince, car je ne trouve rien de laid comme une femme mince! on croit tenir une poupée!

— Est-ce une brune, une blonde?

C'est une châtaigne,.. Âh! pardon! je crois qu'on dit châtaine... mais je préfère dire châtaigne... cette délicieuse châtaigne a des yeux bruns fendus en amandes et dont l'expression est tout à fait Circassiennel... Ah I messieurs :

« Qaoiqa^en dise Aristote et sa docte cabale 1 Une femme est dirine et n*a rien qni Inégale I... »

— Je suis de cet avis, dit M. Périnet, c'est quelque chose de fort appétissant qu'une femme, mais il ne faut pas qu'elle soit trop grande, pourtant!

— Ahi on devine pourquoi tu dis cela, cher ami; c'est parce que tu n'as pas la taille militaire.

— Non, du tout, ce n'est pas pour cela... quoique petit, j'ai eu pour maîtresses de très-gran-

des femmes... La première surtout, oh! la première était un vrai tambour-major!... Eh bien! au lieu de me ménager, moi qui suis mignon... elle me faisait faire des choses... je veux pas tous dire ce qu'elle me faisait faire!...

— Et tu as pris les grandes femmes en grippe depuis ce temps ! Moi je ne les crains pas, j'en fais l'aveu !... Ma fruitière a bien cinq pieds cinq pouces...

— Ah ! voyez-vous, il s'est trahi ! il est l'amant de la fruitière, c'est pour cela qu'il nous vantait sa table d'hôte !...

— Non, messieurs, non... je n'ai aucune conversation criminelle avec cette honnête industrielle... Eh! mon Dieu! si cela était, je n'en rougirais pas ! Est-ce qu'une fruitière n'est pas une femme comme une autre!... Je ne connais point les rangs l les distances ! quand il s'agit de faire l'amour ! il est aussi doux sur des pommes cuites que sur le duvet !...

— Je n'ai pas encore essayé de faire l'amour sur des pommes cuites. . . mais c'est une idée que tu me donnes et que je veux mettre en pratique... Et vous, M. Benjamin, je crois que vous êtes aussi assez amateur du sexe.

— Oh ! oui, M. Boucaros, la vue d'une jolie

femme! cela m'euflamme... cela tne retourne... cfela me...

— Du moment que cela vous retourne, il me semble que cela dit tout ! il n'est pas nécessaire de chercher un superlatif. Tenez, voilà un homme qui n'est pas comme nous!... il est froid comme de l'orgeat auprès de la beauté...

— Moi, répond Tambouiieau auquel s'adressait cette phrase, mais non!... j'aime aussi les jolies femmes... de belles épaules, de beaux bras, de belles mains». é Ah! c'est ravissant!

— L'entendez-vous? il les aiine pouf les peindre, et pas autre chose. ••

— Oui ! oui ! codfie-moi donc ta maîtresse si elle est belle, et tu verras...

— Ma maîtresse!... je la laisscfrais ici en eostume d'Adam et Eve, et je serais bien tranquille! . . . Ah ! si elle était Grecque, je ne dis pas, parce que l'amour de la Grèce pourrait l'entraîner, la faire faillir!... Et ce petit mioche! cerapin! croiriezvous, M. Benjamin, qu'il ose déjà dire qu'il ne fera jamais de folies pour les femmes!...

— C'est de bouillie qu'il aura voulu dire! murmure Périnet.

— Eh bien! oui, j'ai dit cela! s'éerie le petit Buridan en relevant la tête. Après, où est le mal?

j'admire une belle 'femme comme un beau modèle!... je ne connais que mon art, tnoi ! c'est l'art seule que j'aime. . .

— Lard... chez le charcutier... c'est possible!

•^ J'ai toujours entendu dire que les ai^tistes qui s'abandonnaient aux voluptés ne faisaient jamais tï&ï de beau, rien de grand!...

— Bravo^ petit! c'est pas mauvais ce qu'il dit là! s'écrie Tamboureau en souriant.

— Tais-toi donc, petit serin! je ne lui donne pas deux ans pour courir après tous les cotillons sous lesquels il apercevra un mollet !

— fiuridan! dit Tamboureau en allant se poser sur la hanche devant son rapîn. De qui Akibiade ëtait-il fils?

— D'un pauvre Athénien d'une classe obscure; mais il devint, grâce à son esprit et h ses talents, l'ami de Socrate,.. et fut... et fut...

— £t fut élevé dans la maison de Pértelès, allons donc!...

— Ah! c'est eotnme ça ! s'écrie Périnet, et le petit acteur court se poser en arleqmn devant Bqucaros et lui crie en parlant comme ce personnage.

— Boucaroze... mon bon ami... fais-moi le

plaisir de me répondre, Sangodémi!.*. les quor tre fils Aynion, de qui étaient-ils fils?...

— Ma foi^ mon maître... cette question me semble bien hardie... et j*ai si peu étudié l'histoire... De qui ils étaient fils!.. .j'ai beau chercher dans ma tète!... bigre... je ne suis pas assez fort pour répondre!

— Paillasse, mon ami, tou n'es qu'une buse... tou n'es pas digne d'être l'émule de l'illustrissime peintre Tambourino!... renouvelé des Grecs, comme te jeu d'oie.

. — Monsieur , dit Benjamin , qui ouvre ses oreilles autant qu'il lui est possible, commencerez-vous bientôt mon portrait... cette dame est presséedele posséder... et quant au prix, je vous prie de croire que je ne marchande pas avec le talent!

— Oh mon cher voisin , de ce càté-l& nous serons bien vite d'accord... je vous commencerai quand vous voudrez...

— Tout de suite, alors...

Tamboureau se gratte la tête et bâille en disant :

— Hom! aujourd'hui... il est bien tard... je ne suis pas en train... il y a des jours, voyezvous... quand on ne se sent pas en train, impos-

sible de travailler l pas moyen de rien faire!...

— Il n'a pas assez dormi , murmure Périnet.

— D'ailleurs je n'ai pas de toile. •• non, je n'ai pas ici la toile qu'il nous faut...

— Eh bien, demain, si vous pouvez...

— Ah oui, demain, je suis tout à vous...

— A quelle heure viendrai-je ?

— Quand vous voudrez... vers les trois heures.

— C'est convenu.

En ce moment une porte de l'atelier s'ouvre; une jeune femme mise avec élégance, et d'une tournure agaçante et leste , entre en sautillant dans le sanctuaire du peintre et court se jeter sur le canapé, en jetant son chapeau d'un côté et son mouchoir d'un autre.

— Tiens! c'est Gascarinette! s'écrient les jeunes gens. Salut à Gascarinette ! bonjour, Gascarinette!...

— Bonjour, messieurs... ah! qu'ilfait chaud !... quelle chaleur... et puis c'est haut ici... cinq étages et demi au moins !... Quand on a monté cela ou est poussive!...

— Que voulez-vous, belle nymphe! les arts aiment à se loger le plus près possible d'Apollon!...

— Eb bien ! où donc demeure-t^il ApelloU? Edt't% qu'il perche duns un grenier?...

— Gomment, Cascarinette , vous ne savez pss oà se trouve le blond Phxsfyas ?

— Ah! bon, ils vont me parler latin à présent. Il ne s'agit pas de tout cela. Mon portrait est-il fini, Tamboureau? Je le veux, il me le faut... je donne demain une petite soirée i des camarades, il me faut mon portrait pour qu'on me dise si je suis ressemblante.

— Je vous ai dit , mademoiselle , que j'avais encore un peu à y retoucher... qu'il faudrait poser une petite fois.

— - Eh bien, je vais poser tout de suite, retouchee-moi et que ça finisse...

Tamboureau se promène d'un àir contrarié dans son atelier, passant sa main dans ses cheveux et remontant à chaque minute son pantalon en murmurant :

— Travailler... quand on n'est pas entrain... on fait de mauvaise besogne.

— Laissez-moi donc tranquille, M. Tamboureau, vous médites toujours la même chose! Pour trois ou quatre tnéchants coups de pinceau!... est-ce qu'il faut se préparer huit jours d'avance?...

— Et puis le jour est bas aujourd'hui...

— Peut-on dire cela?. . . Un soleil magnifique. . . vous n'êtes donc pas bien éveillé?

— C'est peut-être ça... allons, puisque vous le voulez... Mais tenez, voilà monsieur qui désire avoir son portrait et qui a la bonté de ne point poser aujourd'hui parce que je ne suis pas en train...

— Monsieur n'attend sans doute pas depuis quinze jours! répond mademoiselle Gascarinette en faisant un gracieux salut à Benjamin.

— Lors même que j'attendrais depuis longtemps, mademoiselle, répond Benjamin en s'inclinant, je serais trop heureux de vous céder la place.

— Ah! monsieur, vous êtes bien honnête... Et mademoiselle Gascarinette fait une belle

révérence au jeune homme, puis elle va s'asseoir devant un chevalet en disant :

— M'y voilà I j'y suis, moi.

— Oh ! mais moi je n'y suis pas! s'écrie Tambûureau en remontant son pantalon.

— Tamboureau ! mon ami, dit le jeune Périnet, est-ce que tu n'aurais pas moins de travail en mettant tes bretelles, qu'en étant à chaque minute obligé de remonter ton vêtement indispen-

— iOO —

sable... Toilà une question que je soumets & ta sagacité...

— Mes bretelles !... mes bretelles... parbleu ! je sais bien qu'il me les faut, mes bretelles, mais le diflBcile est de les retrouver... je les cherche en vain depuis que je suis levé...

— Quant à cela tu ne diras pas que c'est moi qui m'en suis emparé ! dit Boucaros en ouvrant sa veste. Voyez, messieurs, mesdames, celles que j'ai ont été brodées parla main de Lucie... elle me les a données pour mes étrennes il y a trois ans...

— Des bretelles de trois ans! dit mademoiselle Gascarinette en hochant la tête, par exemple... vous êtes soigneux, vous ; depuis que je suis avec Alexandre, il lui en faut une paire de neuves tous les deux mois !

— C'est que vous les lui faites ôter trop souvent probablement.

Tamboureau parcourt son atelier en cherchant ses bretelles ; le rapin en fait autant que son maître. Mais de temps à autre le peintre s'arrête en chantant avec une belle voix de basse, l'air de la Reine de Chypre :

Toat n'est dans ce bas monde Qu'un jeu ! qu'un jeu !

Je trouve mes bretelles...

Fort peu... fort peu...

Mais le fou s'en amuse

Bien fort, bien fort.

Il faut que je m'en passe,

Quel sorti quel sort 1...

— Voyons, M. Tamboureau, si vous passez le temps à chercher vos bretelles, vous ne me retoucherez pas... et je n'aurai pas encore mon portrait...

— Voilà, mademoiselle... voilà... Buridan! tu n*as rien découvert?

— Pardonnez-moi, monsieur, j*ai découvert sous ce casque un vieux morceau de fromage de Gruyère, qui pourrait servir pour battre le briquet...

— Belle trouvaille !

— Donne-moi cet échantillon de gruyère, rapin ! dit Boucaros, j'en ferai présent à ma fruitière, elle le mettra dans du macaroni, où il aura du succès, car plus le gruyère est vieux, plus il se rapproche du parmesan.

— Alors celui-ci doit avoir subi une complète transformation.

— Dites donc, belle Gascarinettc, dit Périnet, quand débute Alexandre?

— La semaine prochaine.

— A quel théâtre?

— Aux Français ! rien que cela. M. Samson, qui est son professeur, est très-eontent de lui.

— Hom ! s'écrie le grêle Périnet en jetant avec colère son chapeau à terre. Si j'avais eu un professeur comme M. Samson..^ je jouerais UascarUle aujourd'hui !•.. Voilà un artiste qui réunit la théorie à la pratique!.., quel beau talent! à la fois naturel et spirituel!... il est vrai que ces deux qualités ne s'acquièrent pas!^.. il faut les avoir reçues en naissant !...

— Dis doBc, Périnet, quand tu jaues. du Molière, ajoutes-tu quelque chose à tes rôles?

— Je n'ai enc(H*e joué Molière que dans la banlieue, ou dans de petits trous de province, où j'aurais bien pu allonger mes rôles sans que le public s'en aperçût ! mais on respecte les grands hommes! entends-tu, barbouilleur!

— Sapristi ! .. . décidément je ne peux pas parvenir i retrouver mes bretelles !

— Eh bien, qu'est-ce que cela me fait à moi, M. Tambouveau? Il me semble qu'elles ne v^us sont pas indispensables pour peindre...

— Ce n'est pas à m(À qu'elles sont indispensables, mademoiselle, c'est à mon pantalon»

— Tout cela est une mauvaise charge... c'est un prétexte pour ne pas travailler*. . mais je vous préviens que je ne m'en vais pas que vous ne m'ayez retouchée...

— Vous le voulez, 6 Gascarinette, vous l'exigez... je vais donc peindre sans bretelles, mais je ne vous réponds pas des accidents qui pourront arriver pendant la séance.

— Ça m'est bien égal, je m'en moque pas mal de vos accidents.

— Du moment que cela vous est égal et que

vous êtes préparée à tout... je prends ma palette!...

Benjamin, qui craint d'être importun en assistant i la séance, salue la société et sort de l'atelier au moment où Tamboureau cherche sur sa palette, non pas une couleur, mais un prétexte pour ne point travailler.

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