LE MÉNAGE BARIGOULE
Vous savez que M. Barigoule est un grand homme, long^ maigre, efflanqué, aussi peu avantagé par les traits que par la taille, et par l'esprit que par les traits ; qui a de quarante^ix k cinquante ans, possède une voiture, un cheval, une écurie, loge au cinquième étage, et porte presque toujours une grande redingote à la proprié* taire qui lui descend jusqu'aux chevilles.
Madame Barigoule a une dizaine d'années de moins que son mari , elle a été assez Jolie, elle croit Pétre encore, elle espère même l'être toujours.
Elle se met comme une actrice de province, se couvre de plumes et de rubans comme un cheval de rhippodrome, a fort mauvaise tournure, tout en voulant se donner un maintien à la fois fier et gracieux, ne dit jamais trois phrases de suite sans y parler de sa voiture, prend du tabac comme un Suisse, est très-jalouse de son mari, en répétant partout qu'elle ne l'a jamais aimé et qu'elle regrette de ne l'avoir pas fait cornette parce qu'il n'aurait eu que ce qu'il méritait.
£n effet, M. Barigoule n'était point un modèle de fidélité conjugale ; on l'accusait surtout d'en conter à ses bonnes, et c'était pour cela , disaiton, que les domestiques faisaient un si court séjour chez lui ; les unes ne se souciant pas d'écouter les propos séducteurs de leur maître, les autres étant mises à la porte par madame Barigoule, lorsque celle-ci apercevait quelques signes d'intelligence entre sa bonne et son mari.
Voilà ce que disaient les mauvaises langues du quartier ; mais les gens sensés tiennent peu compte de tels propos. Du moment qu'un ménage change souvent de domestiques, il doit s'attendre à être vilipendé dans toutes les boutiques de son quartier; les bonnes ont pour habitude de dire pis que pendre des maîtres qui les ren-
Yoient, tout en leur demandant un certificat de bonne conduite.
Le lendemain de cette nuit mémorable qui avait valu k M. Barigoule une panade en plein visage, ce monsieur était encore dans son lit à onze heures, autant pour se délasser des fatigues de la nuit que pour chercher, tout en feignant de sommeiller, quelle histoire vraisemblable il pourrait compter à son épouse, qui, la veille avant de se rendormir, lui avait répété plusieurs fois : <( Demain, M. Barigoule, il faudra que vous me donniez l'explication de vos courses nocturnes. »
Hermelinde, qui se levait toujours de bonne heure pour surveiller ses bonnes et faire ellemême son café, avait déjeuné depuis longtemps et humé déjft une douzaine de prises dans sa tabatière. Souvent elle venait rAder dans la chambre à coucher et regardait dans le lit où était son époux, en murmurant :
— Non ! non ! je ne suis pas si dupe qu'on veut bien le croire... on ne monte pas ici-dessus... lorsqu'on a tout ce que Ton peut désirer sur son carré... Et cette colle sur la figure... ce n'est pas clair... il y a du louche là-dessous... mais je saurai le mot de cette charade.
Alors H. Barigoule faisait semblant de ronfler.
— Madame, dit tout k coup la bonne en entrant d'un air d'humeur dans la salle oà est sa maitresse, est-ce que monsieur ne va pas bientôt se iever ?••• Savez-vous que son cale est contre le feu depuis une heure? je l'ai d^A fait réchauffer trois fois... bientôt il n'y aura plus rien dans la casserole.
— Qu'est-ce que cela méfait à moi? tant pis pour monsieur, il y aura ce qu'il y aura ; pourquoi se lëve-t-il si tard?
— Mais ça m'ennuie, moi, de toujours faire réchauffer ce café... après ça vous me direz que vous ne savez pas où passe le charbon... que J'en use trop, que je n'ai pas de soin, d'économie...
— Je vous dis ce qu'ii me convient de vous dire, mademoisdle Lolotte! je n'ai pas besoin de toutes vos raisons...
— Des raisons ! des raisons ! ... on ne peut donc pas répondre à présent?
— Non, mademoiselle, on ne doit pas répondre comme vous le faites... vous le prenez sur un ton... parce que mon mari vous soutient tou* Jours, vous croyez peut-être que je ne serai pas la maltresse de vous renvoyer quand cela me plaira?...
— Voispe mari me soutieBt!... qa'esl-ce que T^iis eûteodez par là, madame?
— S«ffil, je comprends ! ... et vous oompreoes fiorl bien aussi!...
--* J« ne sais pas ce que madame vent dire !•••
— C'est bien^ allez étriller le dMTal alevs, boMelioimez-le..» nous sortirons en Toiture ee matink«. Je veux qu'il n'y ait plus qu'à atteler.
— Ah! bon! votià le restant de nos ëcusi... que faille étriller le eheval! que je fasse le ser^ yice d'un palefreniw, d'un piqueur ! mafei, ma* deine^ j'en ai assez de cette besognera et je ne veux plus la faire. Quand on veut avwr voiture, madame, on a un nègve, ob' a un domestique mâle pour 8«i(;aer son ebe?al.«. et on ne^e nicbe pas i un cia^ème étage pour faire deseendre à ehaque instant sa bonne à l'écurie !
— Que signifient toutes ces impertinences, mademoisc^ Lolotte? voukz-vow bien allertovit de suite étriller le cheval !...
— Non^madame, non, je n'irai pas ; que monsieur l'étrille kii<*méme, ^ Famusera, il akne tant les bétes; mais mm je suis bien décidée à ne pfaiB.iaire le service de i'éeurie...
— Alors, mademoiselle, vous sortirez de chez moi.
— Ëh bien, oui, j*en sortirai.. «Âh! vous croyez me vexer ! mais je ne demande pas mieux que de m'en aller... Restez donc dans une baraque pareille!... des gens qui veulent faire de rembarras l qui ont voiture, qui perchent au cinquième, qui enferment le sucre , le beurre , le vin et les confitures , et qui veulent qu'une pauvre bonne fasse tout dans la maison. . . Mais je suis enchantée de m'en aller... il y a longtemps que c'était mon idée... je n'attendais qu'une occasion,etla preuve c'est que je m'en vais tout de suite !...
£n disant cela , mademoiselle Lolotte ôte son tablier et le jette au milieu de la chambre.
— Mademoiselle , vous ne partirez que dans huit jours, comme cela se fait partout.
— Je partirai tout de suite parce que je ne suis pas obligée à vous donner huit jours ! vous devez bien savoir cela , madame , vous qui avez consulté le commissaire et qui changez si souvent de domestique, qui avez eu trente-six bonnes en trois mois. Je vais faire ma malle... Ah! quel plaisir!... ah! quelle chance! je quitte la maison Barigoule I... je ne dirai pas que j'y suis restée six semaines, ce ne serait pas une recommandation!
Et mademoiselle Lolotte retourne dans sa cui*
sine en sautant, en dansant et en firedonnant :
« Il y a d* Toignon... il y a d* Toignon, d* Poignette, Il y a d^ Toignon. »
Madame Barigoule, courroucée, exaspérée par les impertinences de sa bonne , rentre dans la chambre à coucher. Elle suffoque, elle est violette, elle n'a plus la force de parler, mais elle conserve celle de crier, et, décidée k réveiller son époux, elle s'approche du lit en beuglant :
— Encore une scène ! encore des avanies qu'il me faut supporter d'une bonne! et tout cela, monsieur, par suite de vos turpitudes!... c'est affreux, c'est épouvantable, j'en ferai une jaunisse.
M. Barigoule avait parfaitement entendu la scène qui venait d'avoir lieu entre sa femme et sa bonne, elles avaient parlé assez haut pour qu'il n'en perdit pas un mot ; il fait cependant semblant de s'éveiller et se frotte les yeux en balbutiant :
— Bonjour, ma poule. . . ah ! je dormais bien. . .
j'ai rêvé de boudin b\^anc... qu'est-ce que cela
peut vouloir signifier? toi qui sais expliquer les
songes. ••
— Il s'agit bien de vos rêves et de boudin blanc ! 3. 11
— iU —
monsieur, nous voilà encore sans bonne, mademoiselle Lolotte nous quitte après m'avoir dit un tas d'impertinences... elle nous plante là sur le champ, sans vouloir nous donner huit jours...
— Ma bonne amie, tu sais bien que le com* missaire t'a dit que par la même raison que tu avais, toi, le droit de mettre sur-le-champ uàe domestique dehors, de son côté la domestique pouvait aussi te quitter sans te donner huit jours.
— Oui, monsieur, je sais qu'on a le droit, c'est possible, mais on n'en use pas de ce droit-là, c'est l'usage qui prévaut.
— Gomment ! on n'en use pas ! .. . et la grande Claudine que tu as mise à la porte si vite... elle cuisinait parfaitement, cependant!
— Ont , elle cuisinait bien, mais vous étiez trop souvent dans la cuisine auprès d'elle... et le jour où je vous y ai surpris et que la marmite était renversée... et mademoiselle Claudine à peu près comme la marmite !...
— Elle épongeait le bouillon qui était répandu à terre, mais tu vois du mal dans tout !...
— Suffit, monsieur, j'avais le droit de chasser cette fille, je ne vous conseille pas d'en reparler...
— Et cette grosse qui n'est restée que deux jours chez nous?
— lis —
— Une effrontée qui découche la première nuit qu'elle est ici...
— C'était un mardi £pras... die avait été au bal.
— Je ne veux pas d'une bonne qui se déguise en Alsacienne et qui passe la nuit dans des bousins!
— Mon Dieu, je ne dis pas que tu as mal fait de la renvoyer... mais cette petite qui avait l'air si timide... si naïve... elle n'est restée qu'un jour celle-là...
— Elle était restée assez de temps pour dévorer un pot de confitures et emplir ses poches de sucre, cela commençait bien !
— Je te répète que tu as eu raison de les renvoyer, mais tu sais bien que tu ne leur as pas donné huit jours.
— Cela n'empêche pas que votre Lolotte est une impertinente... et si vous n'aviez pas eu des familiarités avec elle... et plus que des familiarités peut-être...
— Allons, bon... encore un cancan!...
— Est-ce que je ne vous connais pas? est-ce que je ne sais pas ce dont vous êtes capable?... et cette nuit, qu'est-ce que vous faisiez sur le carré là-haut?
— J'étais peut-être avec une banne...
— Gela n'en valait guère mieux, en tous cas !••• vous êtes bien heureux que je n'aie pas le temps de m'occuper de cela en ce moment...
— Je voudrais bien déjeuner...
— C'est le cheval qui a servi de prétexte à mademoiselle Lolotte... elle n'a pas voulu aller étriller Zéphyr...
— J'irai Fétriller quand j'aurai déjeuné...
— Avec tout cela nous voilà sans bonne... c'est amusant... c'est toujours votre cheval qui sert de prétexte k ces péronnelles; le fait est , monsieur^ que nous aurons beaucoup de peine à conserver une domestique femelle ayant un cheval à soigner, une voiture à laver... et je vous ai déjà dit cent fois que nous ferions beaucoup mieux de prendre un homme à notre service ; il monterait derrière notre voiture et ce serait bien meilleur genre et plus commode. Vous ne.seriez pas toujours obligé, quand nous ferons une visite en calèche , de la faire garder par un commissionnaire, sans compter que quelque jour on nous la volera.
— Laisse-moi donc tranquille , Hermelinde , un domestique mâle !... mais tu ne vois donc pas que c'est inadmissible?... ceux qui soignent les
chevaux ne sont jamais cuisiniers... ensuite estce qu'il serait convenable qu'il fit ton ménage... qu'il te vit en camisole, ou mettre ton corset?... Je vous déclare, Hermelinde, que cela ne me semblerait pas décent...
— Et vous trouvez plus décent, sous prétexte d'aller fureter dans les casseroles... d*étre sans cesse sur les talons de votre bonne... D'ailleurs, monsieur, on peut avoir un domestique et ne point s'habiller devant lui; c'est très-facile...
— Je voudrais bien déjeuner...
— A moins que vous ne renonciez à votre voiture, je vous certifie qu'il faudra bien que nous en venions là!...
— fiah!... nous nous en sommes bien passés depuis quatre ans que j'ai ma calèche. D'ailleurs il y a encore une raison, la plus importante, que nous n'avons pas abordée : un domestique mâle coûte fort cher; ces messieurs veulent gagner quatre ou cinq cents ft*ancs... ils boivent du vin comme des trous, ils vous trichent sur le fourrage... le cheval meurt de faim, ils vendent son avoine, sa paille... c'est du gentil... Si je pouvais déjeuner...
— Alors, monsieur, il n'y a qu'à prendre un
nègre...
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— Ah! voilà une autre idée, à présent, et In crois que ce serait une économie?
— Sans doute ; notre voisin du troisième , M. Achille Rocheville, me contait l'autre jour qu'un de ses amis, M. Fouillasse, un joli petit bel homme que j'ai vu souvent avec hii... qui m'a même offert des billets pour un théâtre, dont il sera le directeur quand il aura une masse d'actionnaires suffisante...
— Quel théâtre?
— C'est sur le boulevard... Je ne me rappdle plus au juste lequel, c'est un théâtre qui ferme quand il est ouvert, et qui s'ouvre quand il est fermé, toujours comme ça I
— Enfin que te disait M. Achille ?
— Que son ami Fouillasse avait maintenant un nègre qui ne lui avait coûté que trente-trois sous.
— En vérité, Hermelinde, je ne comprends pas que tu donnes dans ces godents-lk^ ne sais-tu pas que M. Rocheville est un blagueur?... Il s'est moqué de toi.
— Mais j'ai vu le nègre... je l'ai vu, il suivait M. Fouillasse qui montait chez votre voisin, il lui emboitait le pas... Il est d'un très-beau noir, et il a un paletot blanc... Il parait qu'il suit son
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maître absdument comme un caniche ; et celuici ne lui donne pas de gages... Il le nourrit et rhabille^ voilà tout, et on lui fait chanter des airs nègres au dessert , et il danse aussi quand on veut en s'accompagnant avec des cocos.
— En voilà de ces blagues! en voilà!... et tu me rapportes cela comme si c'étaient des faits avéré», ie vais déjeuner.
— Âh! oui, tâchez, mademoiselle Lolotte n'a pas voulu £aire réchauffer votre café...
— Je vais aller voir cela...
— Non , je ne veux pas que vous mettiez le pied à la cuisine jusqu'à ce que cette fille soit partie. . • Je vais chercher votre café et lui faire son compte. «. Ce ne sera pas long.
Au bout d'une demi-heure, M. Barigoule était enfin assis devant sa tasse de café qui n'était pas au quart pleine, et Hermelinde se promenait d'un air triomphant dans la chambre parce que la bonne était partie avec ses effets.
— Avec tout cela nous voilà sans bonne ! dit M. Barigoule en essayant, mais inutilement, de faire tremper un gros morceau de pain dans son café.
— Je vous certifie que je ne regrette pas celle^i.
— Je ne t'en ai jamais vu regretter... Ah! si... une, qui était bossue et borgne...
^- C'est vrai , mais elle ne vous allait pas cellelà, h vous!
— Je n'ai jamais eu de goût pour les monstres...
— Quand ce monstre vous sert bien , que m'importe , à moi , la figure de ma domestique?
— Ma chère amie , comme dans un petit ménage où l'on n'a qu'une servante, on la voit dès qu'on se lève, à tous ses repas et une grande partie de la journée, il me semble qu'il est plus agréable de rencontrer sous ses yeux une figure qui n'a rien de déplaisant, que de voir sans cesse un objet repoussant.
— On ne voit pas cela quand on ne regarde pas ces objets-là...
— C'est-à-dire que dès que la bonne vient me demander quelque chose, il me faudrait fermer les yeux, ou me mettre un bandeau sur la vue comme Cupidon... Ah ! on a bien raison de dire : La jalousie ne raisonne pas... Enfin , tu vas demander des bonnes, j'espère?
— Soyez tranquille, j'ai déjà été demander chez le boulanger, le boucher et l'épicier, ce der-
nier en connaît une dont il m'a dit le plus grand bien...
— Comme à Tordinaire , on nous avait foujours dit du bien de celles que nous^ avons eues... ou plutdt que tu as renvoyées...
— Ah! c'est ëgal... c'est bien distingué un nègre... et quand on peut en avoir un pour trente-trois sous...
— Il parait que tu y tiens... Quand ce monsieur voudra s'en défaire, dis-lui que je lui offi^ cent pour cent à gagner dessus.
— C'est bon, monsieur, je dirai cela à notre voisin, M. Rocheville.
— Ah ci ! mais il me semble que tu lui parles bien souvent à M. Rocheville. Prends garde, Hermelinde, on fera aussi des cancans là-dessus, car on le dit fort mauvais sujet ce monsieur...
— Oh ! n'allez-vous pas faire semblant d'être jaloux?... cela vous sied bien; c'est sans doute pour causer avec ces petites fleuristes des mansardes que vous courez la nuit comme les chats.
— Ah! tu vas recommencer... tu deviens assommante, ma chère amie, je vais atteler Zéphyr.
— Vous allez donc sortir?
— Oui, j'ai affaire à la bourse.
— A la bourse!... vous!... ce n'est pas vrai...
c'est ailleurs que vous allez... mais moi aussi j'ai besoin de la calèche.
— Pourquoi faire ? pour aller au marché? Tu yeux aller chercher des choux*fleurs en calèche... il ne manquerait plus que cela!
— Et vous , monsieur, est-ce que vous allez me demander des bonnes à la bourse?...
— Ce ne serait pas impossible, on y négocie tant de choses ! tiens, au fait, les bonnes devraient y être cotées...
— Cotées?... qu'est-ce que vous entendez par là?... quelque indécence, j'en suis sûre!...
M. Barigoule ne juge pas nécessaire de répondre à sa femme.
Il va étriller Zéphyr ; mais en descendant son escalier, il relève fort souvent la tête dans l'espoir d'apercevoir mademoiselle Coralie ; et il n'aperçoit qu'une écaille d'huitre que la petite Marie avait oubliée dans sa cuisine et qu'elle jette de son carré sur la nuque de son voisin.