CHAPITRE SEPTIEME
l'une par l'autre.
Augusta s'est rendue sur les huit heures et demie du soir chez son amie Goralie ; elle veut d'abord tenir la promesse qu'elle a faite à Cotonnet, ensuite elle est fort curieuse de savoir si son amie lui fera de nouvelles confidences.
La jeune fille a fait rapidement le court trajet qui la sépare de chez Coralie ; quoique marchant fort vite, elle a bien remarqué que personne ne la suivait et elle se dit :
— On croit sans doute que Ton me trouvera au passage de TOpéra.
U XiRE D^AUTEUfL. 2. — BO. U. 12
Au moment ou Âugusta arrive au cinquième étage dans l'escalier de Goralie, elle entend une porte qui se ferme vivement k l'étage supérieur, puis un homme dégringole si rapidement les marches qu'il manque de tomber en arrivant sur le palier du cinquième.
La jeune fille reconnaît parfaitement M. Barigoule, quoique ce monsieur tienne son mouchoir sur sa figure comme s'il avait une fluxion ; il passe devant elle en s'inclinant , et , sans s'arrêter à sa porte, descend très-lestement l'escalier.
— Est-ce qu'il viendrait de chez Coralie? se dit Augusta en continuant de monter. Oh non!... je ne puis croire qu'elle veuille écouter ce monsieur qui est marié? Ce serait mal... très^mal... £t puis il n'a rien de séduisant, ce monsieiir-là ! Cependant... cette porte qu'on a fermée... cette précipitation à descendre. .. c'est bien drôle l
Augusta a frappé, et au bout d'un certain temps mademoiselle Coralie est venue lui ouvrir. Elle affecte de bâiller» d'étenctre les bras et de se Jrotter les yeux conune une personne qui viextt d^js'éveiller.
-^^Tiens ! c'est toi, Augusta ?
— Oui... est-ce que tu étais déjà endormie?
--^ M(m Dieu, oui, je ne sais pas comment cela s'est fait , mais en faisant mes fleurs je m'étais assoupie...
— Ah ! c'est étonnant, toi qui aimes tant à veiller tard» ^. Mais si tu as envie de te coucher, je ne veux pas te géner^ je m'en vais...
— Non, non, ^itre donc... par exemple I me coucher à huit heures et demie... Je ne sais pas encore si poule que ça... au contraire j'avais envie d'aller me promener, il fait si beau.v.
-^ Eh bien ! alors je ne veux pas t'en empé« cher.
— Mais je ne peux pas sortir puisque j'ai une commande pressée... il faut bien que je travaille^ quoique ça ne m'amuse pas du tout.
Augusta est entrée ; d'un coup d'oeil elle voit qu'il y a sur la table les fleurs en train, les outils pour travailler, puis un volume de roman, et sur la cheminée une assiette contenant le restant d'un pâté^ puis du pain, une bouteille et un verre et des prunes dans une corbeille à ouvrage. Tout cela semble étalé avec trop de soin pour être naturel.
Augusta s'assoit et prend son ouvrage, Coralie va et vient dans la chambre, elle prend une fleur, puis une autre, elle fouille dans sa com^
mode, ouvre et referme tous les tiroirs, prend une chaise dont elle ne se sert pas, fait tomber ses outils, se met à quatre pattes pour les chercher, va s'asseoir comme si elle voulait travailler, puis se lève et recommence ses manœuvres dans sa chambre.
Augusta voit tout ce manège sans avoir l'air d^y faire attention. Enfin, Coralie lasse de se trémousser , s'arrête devant son amie , en lui disant:
— Veux-tu goûter un peu de mon pâté? je t'assure qu'il est bien bon.
— Non, je te remercie, je n'ai pas faim... il n'y a pas très-longtemps que j'ai dîné.
— Moi, je dîne souvent avec du pâté, parce que c'est commode, c'est tout fait et on n'a pas de feu à allumer.
— C'est vrai, mais moi je préfère allumer du feu et manger quelque chose de chaud.
— Oh! en été, je n'y tiens pas... allons... il faut pourtant se mettre à travailler.
— Il est certain que si tu as de la commande pressée tu feras bien de t'y mettre.
— C'est que... c'est bien ennuyant de toujours faire la même chose, toujours des fleurs. . . Quelle triste existence !•••
— Si tu ravaudais des bas, je comprendrais ton ennui ; mais des fleurs... Ce n'est pas, il me semble, un ouvrage désagréable... C'est joli... c'est coquet... et puis tu ne fais pas toujours la même...
— On voit bien que tu n'en fais pas, toi ! Ah ! à propos, Âugusta, je savais bien que je voulais te demander quelque diose... Est-ce que tu as été dernièrement au bal d'Auteuil?
— Moi? répond Augusta en baissant les yeux sur son ouvrage pour cacher la rougeur qui vient de lui monter au visage, mais non... pourquoi me fais-tu cette question?
— Parce que quelqu'un m'a assuré... positivement, t'avoir rencontrée près de la mare d'Auteuil. Or^ comme on ne va pas ordinairement par là rien que pour contempler la mare, j'ai pensé que tu étais allée au bal qui est k côté.
— La personne qui t'a dit cela s'est trompée.
— C'est possible ! après tout, tu es bien ta maîtresse.
Augusta étouffe un soupir et ne dit plus rien.
Mademoiselle Coralie se décide pourtant à se rasseoir et à se mettre véritablement à travailler. Mais elle regarde Augusta en dessous comme si elle voulait interroger sa physionomie.
Pendant quelques moments les deux jeunes filles échangent quelques phrases sans intérêt ; puis enfin Coralie, qui semble retenir avec peine une envie de rire, s'écrie :
— Augusta, est-ce que tu n'as rencontré personne dans l'escalier en montant?
— Si fait, j'ai rencontré un monsieur qui se cachait le nez avec son mouchoir et dégrii^lait si vite les marches qu'il a failli tomber sur le carré au-dessous.
MademoiselleCoralie n'y tient plus, elle se met à rire aux éclats tout en disant t
— Ah 1 que j'aurais voulu qu'il s'étalât devant sa porte et que sa femme l'ouvrit dans ce moment-là... Figure^koi que c'est ce grand serinard de Barigoule... qui était encore venu m'ennuyer... me demander pourquoi je lui avais jeté de la panade cette nuit.<. Oh ! c'est que tu ne sais pas que nous avons eu une nuit très-orageuse... une foule d'aventares plus grotesques les unes que les autres.. . Il y a eu un train sur mon carré... Je crois que toute la maison s'y était donné rendez-vous ! . . .
-*- Je sais cela...
— Bah!*., et par qui donc?
— Par Gotonnet qui est venu me conter ses
peines,.. Ce pauvre garçon ! il t'en aurait fait si tu avais pu le voir tantôt pleurer chez moi... oui, pleurer en parlant de toi... qui l'as si cruellement mis encore à la porte; et pourtant je puis t'affirmer, moi, qu'il ne t'a pas mentien te disant qu'il t'avait apporté des huîtres ; hier au soir, en sortant de chez toi, je l'ai rencontré dans la rue. .. jl était assis sur une borne devant ta maison, il n'osait plus monter ^ car le portier lui avait dit que tu étais sortie, et cependant il ne pouvait se résoudre à rentrer se coucher sans t'offrir ces hiutres qu'il avait achetées pour toi, et il tenait la bourriche sous sou bras; quant à cela, je lai vueé.* bien vue de mes yeux... et j'ai promis & ce pauvre garçon de te le dire, car il est assez chagrin d'avoir perdu ton amour, il ne veut pas encore que tu croies qu'il t'a offert quelque chose qu'il n'avait pas. Voilà la vérité, Goralie, tu la sais maintenant. Ah 1 je voudrais que cela pût te réconcilier avec Cotonnet, car je suis bien persuadée que jamais, non jamais, tu ne rencontreras un homme qui t'aime aussi sincèrement que lui.
La figure espiègle de la IBeuriste n'a exprimé qu'un calme parfait pendant qu'Augusta parlait; lorsque celle-ci se tait, quelques instants
s'écoulent sang que Coralie rompe le silence, enfin elle se décide à répoudre :
— Vois-tu, Augusta, eh bien! si tu me dis tout cela pour que je me raccommode avec Cotonnet, je te certifie que tu prends une peine inutile... mon parti est pris... je ne veux plus de liaisons qui ne mènent à rien...
— Gomment Tentends-tu? Gotonnet, j'en suis certaine, t'aurait épousée si tu l'avais voulu.
— Oh ! ce n'est pas comme cela que je l'entends; beau mariage vraiment! Un garçon qui n'a qu'un emploi de rien du tout, avec moi qui gagne très-peu de chose... et puis on a des enfants... on est dans la misère... il faut se priver de tout pour élever ses mioches... Bel avenir ! oh! c'est que je raisonne, moi, vois-tu. .. Je ne suis pas si étourdie qu'on le croit ! ... je pense à la suite ! • . .
-— Gela te regarde... fais-toi un sort heureux pour l'avenir... Tu feras bien... c'est donmiage pourtant que ce soit aux dépens du bonheur de quelqu'un.
— Oh! du bonheur... parce que Gotonnet a pleurniché devant toi, tu te figures qu'il sera malheureux... II m'aimait... c'est possible... je ne dis pas non... eh bien ! il en aimera une autre, voilà tout!...
— Tu juges les autres cœurs par le tien!...
— Oh! ma chère amie, si tu te figures que les hommes sont des modèles de fidélité, to seras bien souvent trompée !
— Souvent ! non, je ne le serai pas souvent, car je ne m'y exposerai pas...
— Ah! prout!... on dit cela! est-ce qu'on peut répondre de rien?... Le plus triste de tout cela, c'est que ce nigaud de Cotonnet avait des huitres pour moi et qu'il se les est laissé chiper.
Augusta ne dit plus rien, la dernière réflexion de mademoiselle Goralie lui a semblé si égoïste qu'elle ne juge plus nécessaire de rien ajouter en faveur du pauvre Cotonnet. On travaille, en échangeant quelques phrases indifférentes. Neuf heures ont sonné depuis longtemps à une horloge voisine. Goralie fait des plaisanteries sur M. Barigoule, elle se moque beaucoup de son amour, cependant elle semble préoccupée, distraite ; de son côté, Augusta ne peut s'empêcher de songer qu'un beau jeune homme lui a donné rendez-vous dans le passage de l'Opéra qui donne rue Grange-Batelière, et elle n'est pas beaucoup à la conversation. Quelqu'un qui eût écouté les deux jeunes filles eût été surpris du peu de suite de leurs discours et de les entendre se répondre
quelquefois tout de travers; mais elles ne s'en apercevaient ni Tune ni l'autre, parce qu'dles se parlaient en pensant à tout autre chose qu'à ce qu'elles se disaient.
Il y avait pourtant un sujet de conversation qu'Âugusta grillait d'entamer; mais elle nevou* lait pas commencer, et toutes leâ fois que le nom d'Achille Rocheville venait sur le bout de ses lèvres, elle les pinçait bien fort pour oe point le laisser sortir.
A dix heures, Augusta murmure :
— Je vais m'en aller.
— Déjà ! répond froidement Goralie.
Puis dix minutes s'écoulent encore.
— Il faut pourtant que je rentre, dit Augusta, sans cependant plier son ouvrage.
Cette fois, son amie ne répond rien.
Cinq minutes s'écoulent et Augusta ccmtinue de travailler, lorsqu'on frappe fortement à la porte.
Coraiie semble troublée. Augusta sent son cœur battre plus vite.
— Tiens, on a frappé chez moi, je crois, dit la fleuriste.
— Oui... est-ce que tu n'ouvres pas?.,.
— Pourquoi donc? je me flatte d'ailleurs que ce n'est pas M. Cotonnet.
— Oh ! sois tranquilk, le paurre garçon ne viendra plus.
— Si c'est M. Barigoule, je vais le prier de me laisser tranquille, sans quoi je tui ferai peur de sa femme ou de sa bonne...
Tout en parlant, Goralie est allée ouvrir. Elle pousse un petit cri de surprise qui n'annonee pas de la colère. Augusta entend ensuite quelques chuchotements^ puis une voix qui répond trèshaut :
— Eh bien ! que m'importe que vous ayez du monde? est-ce que votre amie vous a défendu de me recevoir?
Quelques minutes après, Achille Rocheville
entre avec Goralie dans la chambre où est Augusta. L'élégant jeune homme salue la jeune fille avec un air de respect si exagéré, et s'incline devant elle si profondément, que celle-ci a quelque peine à conserver son sérieux, tandis que mademoiselle Goralie s'écrie :
— Mon Dieu! monsieur, vous saluez Augusta comme si c'était l'empereur du Maroc !... que de cérémonies ! il me semble pourtant que ce n'est pas la première fois que vous la rencontrez ici.
— En effet, j'ai déjè eu l'avantage de me trouver avec mademoiselle, mais c'est une raison de
plus pour que je m'incline devant une personne si respectable...
— On dirait que vous parlez de votre grand'mère ou d'une vieille douairière I...
— Je ne doute pas que mademoiselle n'ait droit par ses vertus aux égards que l'on rendrait à Andromaque si elle vivait encore...
— Androtnaque /... ah ! qu'est-ce que c'est que ça?...
— Une femme illustre de l'antiquité... illustre par ses vertus...
— Moi, je n'aime que l'huile antique... et toi, Augusta, tu ne réponds pas aux beaux compliments que t'adresse mon voisin?... est-ce que tu les prendrais de travers ?. ..
Augusta, qui a fort bien remarqué le ton railleur du jeune homme, mais qui devine que toutes ces plaisanteries ne sont qu'un moyen de cacher son dépit, répond d'un air presque riant :
— Mon Dieu, que veux-tu que je réponde à tout cela? compliments, hommages, prières... On sait bien que monsieur ne dit jamais que des plaisanteries, on aurait aussi tort de s'en formaliser que de les prendre au sérieux.
Achille s'incline de nouveau en murmurant :
— Aurais-je eu le malheur d'offenser made-
moiselle?... alors ce serait bien sans le vouloir!
— Mais non, monsieur, pas du tout ! eu yérité, je ne sais pas pourquoi Goralie me mêle ainsi dans la conversation... quand ce n'est pas pour moi... je veux dire... quand vous avez à causer de choses plus intéressantes.
Le jeune homme, qui est debout devant Augusta, tâche de rencontrer son regard qu'il voudrait fasciner par le sien, mais c*est en pure perte qu'il amasse de Félectricité dans ses prunelles, celle qu'il voudrait magnétiser ne le regarde pas et continue de fixer son ouvrage.
Cependant Coralie est allée chercher une chaise qu'elle présente à son voisin, en lui disant :
— Monsieur, prenez donc la peine de vous asseoir... C'est bien aimable à vous d'être monté me dire un petit bonsoir... Par quel événement rentrez -vous de si bonne heure... vous, qui avez l'habitude de ne jamais revenir avant minuit?... Est-ce que par hasard une de vos belles conquêtes du grand monde vous aurait manqué de parole ce soir?... Je suis bien curieuse, n'est-ce pas?... mais j'aime beaucoup les intrigues d'amour... c'est intéressant ! et quand on connaît les personnages, c'est encore bien plus drôle !...
Achille s'e$t étalé sur la modeste chaise de paille que la fleuriste vieat de lui offrir, il se penche en arrière et se balance comme s'il était sur le boulevard des Italiens, lançant des œillades à Coralie et regardant toujours à la déro* bée si Augusta lèvera les yeux.
— M^den^oiselle... si je suis venu vous dire borijsoir, veuillez bien croire que ce n'est pas par désœuvrement... Un jeune homme qui est reçu dans le monde a toujours bien quelque toit hos< pitalier sous lequel il pourrait s'abriter... Ce soir j'étais attendu chez le duc de Lagrangel- Uère.. . chez le vicomte de Monthabor. • • chez madame la princesse de Kranousky...
— £t vous venez ici quand on vous attend chez de$ princesses !.. ah ! par exemple, monsieur, voilà de ces choses que je ne comprends pas... Si un prince m'attendait, il me semble que je quitterais tout pour aller le retrouver...
— Vous croyez cela?... et si ce prince ne vous plaisait pas?...
— Oh! un prince... ça me {tairait tou«
jours...
— Vous êtes d'une franchise ravissante... D'après cela, mademoiselle Coralie, je vois que la bourgeoisie a peu de chances près de vous...
— Ah ! voyons, M.Rocheville, né vous nno()Uez donc pas ainsi d'une pauvre fleuriste. . . qui habité au sixième...
— Eh mon Dieu \ mademoiselle, l'étage n'y fait rien... notre voisin du cinquième a bien voiture!...
— Ah! dites donc, à propos des Barigoule, ils sont encore sans bonne.., ils ont renvoyé Lolottc aujourd'hui... Ah! si vous saviez tout ce qu'elle dit sur leur compte...
— Voyons, contez-^nous cela... les cancans, c'est si amusant... à moins cependant que cela ne déplaise à votre sévère amie!...
Achille espère qu'Augusta va répondre. Celleci ne souffle pas mot ; mais Goralie s'écrie :
— Comment savez- vous si mon amie est sévère ou non?
— C'est d'après la physionomie de mademoiselle que je me permets de dire cela.
— Entends-tu, Augusta ? monsieur trouve que tu as l'air sévère.
— Monsieur doit se connaître en physionomies, répond Augusta sans lever la tête.
Achille, dépité de ce que ses efforts sont vains, se décide h changer de batteries ; il rapprodbie sa chaise de Coralie et se tourne vers la
fleuriste, dont tout en causant il prend de temps à autre ou la main ou le genou.
— Eh bien ! ces cancans sur les Barigoule?
— Monsieur prend tous les matins un bain de pieds et madame un lavement.
— Voilà des gens qui seraient dignes d*êtrc mahomëtans !
— Est-ce que les mahomëtans prennent beaucoup de lavements ?
— Du moins pratiquent-ils de fréquentes ablutions. Poursuivez, le début promet.
— Monsieur a fait la cour à Lolotte et a voulu obtenir ses faveurs.
— C'est mademoiselle Lolotte qui dit cela ! il est permis de douter du fait. Quand un homme a eu le malheur d'avoir quelques accointances avec une de ses bonnes, il ne peut plus en entrer une seule chez lui sans qu'on suppose entre eux les mêmes relations. J'ai connu un particulier qui avait une épouse assez jolie et que Ton accusait de la même infirmité que M. Barigoule. Pour tâcher de faire taire la médisance, il prit une bonne , bossue et borgne ; on continua de tenir le même propos ; il prit une négresse à son service, on ne l'épargna pas davantage. Oh! alors il se moqua des mauvaises langues et choi-
sit pour domestique une fille jeune , bien faite et fort jolie...
— Âh ! comme on dut cancaner !
— Au contraire, on prétendit alors que la bonne était trop bien et devait avoir trop d'amoureux pour vouloir écouter son roaitre. Vous le voyez, c'est toujours la fable du Mmnier y son fila et Vjàne. Le sage est celui qui fait ce qui lui plait sans s'occuper du qu'en dira-t-on. Est-ce "que l'odeur du cigare vous serait désagréable, mesdemoiselles?
— Non, monsieur, pas du tout; au contraire, j'aime beaucoup cette odeur-là...
— Alors je vais en fumer un... si mademoiselle Augusta ne s'y oppose pas.
— Moi , monsieur ! d'abord je n'ai ici aucune volonté , ensuite je ne déteste pas l'odeur du cigare.
Le jeune homme sort de sa poche un charmant porte-cigares , dans lequel il choisit un havane qu'il allume et fume tout en continuant la conversation.
— Ah! nos voisins sont encore sans bonne... Diable ! voilà M. Barigoule obligé d'être luimême son palefrenier... Vous avez une main bien douce, mademoiselle Coralie...
— Lftissez-la donc tranquille, ma main... vous m'empêchez de travailler. Lolotte a éii encore que chez les Barigoule on vivait fort mal , que l'on n'achetait que de la basse viande , que Ton ne mangeait que du pain dur comme du biscuit de mer et que Ton buvait de la lavasse. Tout cela afin d'économiser pour avoir une voiture.
— Cela prouverait que ces geiis-*Ià font plus de cas de leurs jambes que de leur estomac... Vous avez une coiffure qui vous sied à ravir, mademoiselle Coralie...
— Vou« trouvez, monsieur?. •• mais je suis coiffée comme tous les jours... les chev^x ondes... j'adore cela...
— C'est que je ne l'avais pas encore remarqué aussi bien que ce soir...
— Ah ! par exemple, quelqu'un qui a de bien beaux cheveux, c'est madame Houssepignole... vous savez, notre voisine du quatrième... ils sont d'un si beau noir qu'ils ont un reflet bleu... mais vous devez avoir remarqué cela, vous, M. Achille, qui examinez si bien les dames?
— Vous croyez que j'examine les dames?...
— Vous avez cette réputation , du moins. . . est-ce qu'elle n'est pas méritée ?
— Je ne me défends pas de rendre honunage
aux jolies femme»... mais aux jolies seulement, et elles ne sont pas aussi communes que vous seniblez le croire. Quant à madame Houssepignole, qui se fait maintenant appeler Saint- Lambert, elle est encore assez bien pour un commençant , mais je vous prie de croire qu'elle ne m'a jamais séduit...
— Ahî c'est singulier... on a dit pourtant dans la maison que vous aviez été chez elle pendant une semaine...
— I) me parait qu'on dit beaucoup de choses dans la maison... et ne peut-on aller chez une dame sans être son amant?... Vous voyez, mademoiselle , que je viens chez vous fort innocem^ ment...
— Oh! certainement, monsieur... je sais bien que le monde voit du mal souvent ou l'on ne pense pas à en faire !
— Vous avez un pied charmant, mademoiselle Coralie.
— Ah ! M. Achille, avez-vous fini de vous moquer de moi?
— Je ne me moque pas , et vous savez foi^t bien que vous avez un joli pied que l'on a du suivre souvent...
Augusta vient de casser sa laine , elle la rat"-
tache pour la recasser encore; cependant elle fait ce qu'elle peut pour écouter avec indifférence les galanteries que M. Achille débite à mademoiselle Coralie, mais il y a chez les femmes un orgueil qui provient du désir de plaire, et cet orgueil-là n'est jamais attaqué impunément. Seules , elles veulent bien qu'on ne leur dise pas qu'on les aime ; mais devant elles, elles trouvent fort mauvais que l'on fasse cet aveu à une autre* Déjà plusieurs fois Augusta a rassemblé son ouvrage pour partir , et pourtant elle n'a pas eu le courage de se lever.
— A propos de notre illustre voisine du quatrième ! elle vient de prendre dans ses filets un jeune homme fort geutil , ma foi!... et qui a , je crois, de la fortune... C'est un nouveau débarqué... qui se croit adoré... et s'imagine avoir fait une conquête superbe... pauvre garçon... mais je le désillusionnerai.
— Et pourquoi donc , monsieur ? s'il est content ce jeune homme... vous allez lui faire du chagrin... on a toujours tort de dire aux personnes qu'elles sont trompées, c'est un triste service qu'on leur rend... n'est-ce pas, Augusta?... Mais pourquoi donc ne dis-tu rien , Augusta?... tu restes là comme si tu étais en cire.
— Moi... mais je vous écoute et cela m'amuse beaucoup.
— Mademoiselle pense peut-être h ses amours? dit Achille d'un air railleur.
— Non , monsieur , car je n'en ai pas , et je m'en félicite encore en ce moment.
— Tiens! comme tu dis cela !...
— Je le dis comme je le pense...
— Vous le connaissez donc ce jeune homme qui est amoureux de la voisine du quatrième ?
— Certainement ! j'ai manqué de me battre avec lui ce matin.
— Vous battre!... et pourquoi donc cela...?
— Pour la célèbre Houssepignole... mais comme véritablement le sujet n'en valait pas la peine, l'affaire s'est arrangée... ce jeune pigeon ne sera pas aussi plumé que les autres par son Andalouse...
— Vous lui en voulez donc beaucoup à cette dame?... Ah! M.Achille! cela semblerait prouver que vous avez eu beaucoup à vous plaindre d'elle.
— Non, mademoiselle, je vous certifie que vos conjectures sont fausses. S'il ne s'agissait que de moi , ce serait une bagatelle ! mais plusieurs de mes amis ont eu h se plaindre de la façon d'agir un peu trop excentrique de cette dame... elle a
plumé quelques pauvres garçons d'une manière trop brutale. Qu'une femme ruine un homme qui l'adore... mon Dieu , ce n*est pas défendu... cela se voit encore tous les jours ! puisqu'il y a des hommes assez bètes pour croire qu'il force de sacrifices ils s'attacheront une femme et l'em* pécheront de changer ! . . .
— Et il y en aura toujours, monsieur !
— C'est aussi mon opinion, mademoiselle. Mais lorsque le pauvre diable a tout donné, qu*on ne veuille plus le recevoir... lui accorder de temps en temps un petit souvenir... ah! fi! voilà qui est vilain, voilà qui annonce un mauvais cœur. Une femme galante doit rester l'amie de tous ses amants; alors , ceux-^là même qu'elle a ruinés disent encore en parlant d^èUe-^ C'est égal ! c'est une bonne fille ! ^
— Vous ne vous ruinerez jamais pour un^ ferame^ vous, M. Achille? '^
— Eh! mademoiselle!... que sait-on?... on se moque des autres... mais quelquefois on fait pis qu'eux!... D'ailleurs, il y a des sacrifices qui sont au-dessus delà fortune!... quand on sacrifie son bonheur, son repos, sa vie...
— Ah ! ah ! ah I... est-^e que vous êtes capable de faire de ees choses-là ?... '
— Moi, mademaiseUe... je suis eapable de tout... oa voit bien que vous ne me connaissez pas!... Tenez, une fois, une dame que j'aimais me dit : « Achille , si vous voulez que je croie à votre amour, il faut m'en donner une preuve. Je souffire beaucoup de douleurs névralgiques ; quelqu'un qui a beaucoup voyagé m'a assuré que sur le sommet du Rigi il y avait une source dont l'eau était efficace pour guérir les névralgies ; une petite fiole suffît : ou imbibe plusieurs fois un bandeau que l'on pose sur son front et on est guéri.. Allez me chercher de cette eau et je croirai à votre amour. »
— Bt où est-ce cela , le Rigi, monsieur ?
— Oh ! mademoiselle , c'est un mont du eanton de Schwitz, en Suisse, qui s'élève entre les lacs de Zug, de Lueerne et de Lowertz; il est d'une hauteur prodigieuse. L'endroit sur lequel on a bâti une auberge , le Rigi-Kulm^ est à cinq niÂUe six cent soixante et seize pieds au-dessus du niveau de la mer.
— Oh! mon Dieu! c'est plus haut que lei tours Notre-Dame, alors!...
— Mais oui , un peu.
— Et vous avez été là chercher de l'eau ?
— Oui, j'en ai rapporté une fiole à la dame de
mes pensées ; mais quand je revins, je ne possédais plus les siennes ; elle en aimait un autre , j'en fus pour mon ascension sur le glacier. Gela ne m'empêcha pas une autre fois, me trouvant dans la Forêt-Noire avec une autre dame...
— De grimper encore sur le sommet d'un mont?
— Non... la personne que je courtisais et qui voyageait pour s'amuser, sous le prétexte de rétablir sa santé , me dit un jour qu'elle avait très mal à l'estomac , et que, pour se guérir , on lui avait assuré qu'il fallait manger du bifteck d'ours.
— Ah! par exemple... voilà une idée... Elle était donc enceinte, cette dame-là?...
— Non , vraiment ! mais enfin elle était persuadée que le filet d'ours était fort bon pour l'es* tomac. En chevalier galant, me voilà tout de suite à la chasse aux ours ; j'en tue un magnifique et j'en apporte un morceau énorme que je dépose aux pieds de ma belle... qui prétend que cela sent très-mauvais, que j'empoisonne l'ours, et qui part sans vouloir que je l'approche... me laissant là avec mon filet...
— Que vous avez mangé?
— Oui, mademoiselle, c'est délicieux, cela
sent le pré-salé. Enfin, une autre fois, une jeune personne fort jolie, mais fort coquette, et encore plus exigeante, ne s'avisa-t-elle pas de me demander un colibri vivant, un véritable colibri?
— N'est-ce pas un oiseau cela?
— Oui , mademoiselle , c'est un oiseau extrêmement petit , c'est presque un oiseau-mouche , mais qui est remarquable par l'éclat quelquefois métallique de ses couleurs , qui imitent l'or , le rubis, la topaze, le saphir. On ne trouve guère de ces sortes d'oiseaux qu'au Brésil , à la Guyane et aux Antilles...
— Et vous avez été en chercher un pour cette demoiselle ?
— Certainement , j'ai fait exprès le voyage du Brésil, je suis parvenu à rapporter un charmant colibri vivant; mais quand j'arrivai avec mon oiseau, cette demoiselle s'était fait enlever par un jeune Persan qui voyageait en France pour son instruction... J'en fus pour mon voyage au Brésil !
— Et votre colibri ?
— J'en ai fait présent au cabinet d'histoire naturelle, où l'on s*est empressé de l'empailler afin d'être plus certain de le conserver.
Augusta a écoulé sans dire un mot les récits
meryeîlleux de M. Achille Rochevillie; cependaat de temps à autre les deux ooîns de sa bouebe, c^n se relevant, ont exprimé quelque chose qui a'annonoait pas uigie foi hiea vive dans les bauis faits de ce roonsieiR*.
iMéconteat sans doute de l'effet qu'il produit sur Âttgusta , Rocheville rapproche eneoce sa chaise de Gortalie, jette à terre son baut.de ct^re et semble disposé a attaquer plus vigoureuçennent le cœur de la fleuriste, qui fait une foide de petites mines coquettes en voyant les yeux.de son voisin se fixer amoureusement sur les siens, tout en murmurant :
— Gomment ! M. Achille, vous faitesdece$,ç^O' ses'li... pour les femmes que vous aio^ez... mais c'est su.perbe!...
— Et cela vous surprend ?...
— Oui. j'avoue que cela m'étonne. . . et toi, Attgusta, est-ce que cela ne te semble pas hyen f<iNrt?
— Moi ! rien ne me parait surprenant de la part de monsieur ! et il nous dirait qu'il s'est déjà tué deux ou trois fois par amour, que je le croirais tout autant.
— Ah ! entendez-vous, M. Achille?... A;ugiistiB se moque de vous... Eh! voulez-vous teir?... laissez moio genou tranquille, monsieur.
Cette fois Augusta se lève brusquement, roule son ouvrage, recule sa chaise et se trouve en moins d^une minute contre la porte.
— Ah! tu t'en vas? dit Goralie ; au fait... il y a déjà longtemps que tu voulais partir.
— Oui... j*avais oublié l'heure... mais je vais courir... Bonsoir, monsieur ; bonsoir, Coralie.
La jeune fille s'est élancée el a gagné la porte et Tescalier sans jeter un regard sur le beau jeune homme qui vient de se lever et sans écouter son amie qui lui crie :
— Attends donc que je t'éclaire.