CHAPITRE HUITIÈME
MONSIEUR VÀLDENER.
Lé dimafiche est venu ; c'est le jour de rinvltation fflfHe par Albert Monbreilly au jeune Beniamin GodrcboD. Cehii-cî voit arriver afvec plaisir ce moment qui doit le faire se trouver de nouveau avec Achille Rœheville ; il a plusieurs raisons pour désirer le revoir et causer «fvec lui.
D'abord il a revu Bertbe le samedi matin ; il a encof e reçu sa viisite dans la matinée du dimanche ; madame Saint-Lambert est toujours aussi tendre, aussi passionnée ; l'amour qu'elle témoi-
gne à Benjamin ne fait que croître, mais il n*embellit pas, parce qu'il menace de tourner au tragique. Si son amant lui était infidèle, Berthe ne lui cache pas qu'elle le tuerait ainsi que sa rivale, soit par le fer, le feu ou le poison ; il doit se tenir pour bien averti qu'il payerait de sa vie la plus légère trahison.
Ceci une fois bien posé , Berthe n'en est que plus voluptueuse, plus caressante; mais avant de sortir de chez son amant, elle se souvient toujours qu'elle a des emplettes h faire , et elle est trop étourdie pour avoir songé h prendre de l'argent chez elle. Il est donc tout simple qu'elle s'adresse k son bon ami pour réparer cet oubli ! C'est un billet de cinq cents francs qu'elle demande en annonçant toujours à Benjamin qu'elle lui rapportera sa monnaie. Il n'est pas nécessaire de dire que cette monnaie est comme le mirage du désert, que l'on a sans cesse en perspective, mais que l'on ne touche jamais.
Quoique novice et amoureux , Benjamin , arrivé au dimanche , trouvait déjà que sa nouvelle connaissance lui coûtait fort cher, et en calculant à cinq cents francs chaque visite que lui ferait sa tendre amie , il. se disait : «< Pour peu qu'elle continue pendant quelque temps de venir
tous les jours , cela me coûtera trois mille cinq cents francs par semaine ou quinze mille francs par mois ;» il trouvait que c'était fort cher, même pour une femme qui lui promettait de le poignarder s'il lui était infidèle.
D'autant plus que son amour n'allait pas crescendo comme celui que lui témoignait sa maîtresse ; il devenait au contraire beaucoup plus calme , par la raison que la passionnée Saint-Lambert avait voulu être aussi libérale en faveurs que son amant Tétait en billets de banque.
Les femmes ont souvent le défaut d'être trop généreuses de leurs passions et de ne point vouloir y mettre de gourmettes. Un amant trop bourré d'amour est comme un enfant auquel on a fait avaler plus de bouillie qu'il n'en désirait , cela lui ôte pour quelque temps l'appétit.
Benjamin désire donc se retrouver avec Achille Rocheville, pour lui demander des conseils , dans le cas où son amour pour Berthe venant à s'éteindre, il voudrait cesser de voir cette dame sans s'exposer à être poignardé.
A cinq heures et demie, Benjamin se promenait sur le boulevard Montmartre devant le passage Jouffroy; il est abordé par Albert Monbreilly qui donne le bras à un jeune homme d'une
taiflie gigatitescpie, mai^ pointeur (ftme ûgûtë assez agréafble.
— Vous êtes bien aimable, monsieui*, de né poiût avoir ooblié mon favi talion, dit Albert en allant tendre la main à fienjamin.
— Quand c'est un plaisir que Ton se promet, monsieur, je crois qu'il est rare qu'on Toublfe.
— Je tàcberai que Votre attente ne soit pas trompée. Permettez-moi de vous présenter an de nos convives, M. Sinagria, jeune Grec, qui est venu eh France ponr étudier la médecine, éCquI trouve qu'à Paris il y a tant de choses curîeuses à étudïér qu'il né reste plus guère de temp^ pour lai médecine;
Le gigantesque jeune homme répùûd avec une légère difBculté de pi^ononciation habitueilte aux étrangers , ce qui ûe Peni^péche point de s'exprimer en fort bon français.
— Oh ! oui.. . Paris. . . c'est une ville bien agréable... il y a tant de choses pour s'attttiser... même sans dépenser d'argent, rien qu'en se pl'omenant sur vos boulevards on a tant à voir... à examiner... sans compter les dames qui mériteraient bien une mention particulière; elles ottt quelque chose... je ne puis pas bien dire... mais cela vous charme tout de suite... Quand je
Ketourper^i àiConstantiiiople, mon seul désir sera de revenir vite à Paris...
— j^f^s si vous De retourniez pas à Constuntinople 9 ce sex^ît bien plas simple.
— Il n^y a pas inoyea... «ta ff^nù^e m'attend l^-bas. . . ,jn^i$ je ne partirai xp'm jpriptemps pro- .cl^p, j'f^i le tcimps d'amasser ^es souvenirs... ,Qh! teoez... voili encore une dame bien jolie... et c'est si agréable... au mqÎQS elles Ifiis^eipt voir leur .figure! à Constotinople toutes les femmes bijen sont voilées; ce u'est que dans le pe^ple, d^ns le tout jpetit monde qu'elles ^e Js^issent voir.
— loi, mon cher Si^nagria, «nos dsMues sont plus humaines, et, en général, qua^d elles 3e voilei^iit, .c'est qu'elles ,n'ont rien de bien séduisant à nous montrer. Ab çà ! j'espèi^e que Jiocbeville ne va pas se 'i^aire attendre comme c'est son habitude?
— Si c'est $on habitude, il est bien jprobable qu'il ^'en changera pas pour nous.
*— C'est .^n fort bon garçon, mais .qui n'a jamiais su ce que c'était que d!ètre exact à un rendezvous.
— Qh ! tant pis. Çslrcc avec les fenunes qu'il a prîsqette I^abitude-là?...
— Oh ! voilà vos questions qui commencent. M.^enjiimin , je vous donpe ce grapd Grec pour
]e garçon le plus curieux que TOrient nous ait jamais envoyé.
— Puisque je suis venu en France pour m'instruire, il faut bien que je questionne.
Un monsieur qui annonce une quarantaine
d'années, et dont la toilette est celle d'un dandy, vient alors de traverser la chaussée ; il se trouve devant Albert Monbreilty auquel il adresse un gracieux salut , en lui disant :
— Eh bonjour, M. Monbreilly, jene vouscroyais plus à Paris, il y a si longtemps que Ton ne vous a aperçu dans le monde ! vous avez donc abandonné la société? c'est mal, à votre âge 1... Tout le monde s'en plaint, je vous assure.
— Vous êtes trop bon, monsieur, et le monde me fait beaucoup d'honneur de s'occuper de moi. Mais, je n'ai jamais été grand amateur de ce qu'on appelle, dans le monde, des plaisirs... les réunions, les bals, le jeu, tout cela m'offre peu d'attraits... peut-être changerai-je de goût plus tard, on ne peut jamais répondre de l'avenir.
— Tenez , dernièrement encore on parlait de vous chez madame de Servigny... elle a donné une fête charmante à sa campagne le mois dernier,
— Je le sais; j'ai reçu une invitation.
— Mais vous n'y êtes pas venu... vous avez
eu tort, je vous certifie que c^était charmant ; les plus jolies femmes de Paris étaient li, et puis des artistes en renom, des hommes de lettres... de ceux qui méritent ce titre parce qu'ils l'ont véritablement gagné à la pointe de leur plume... enfin des célébrités en tous genres rempHssaiefat les salons et les jardins... On a joué la comédie, vous savez que Servigny a fait faire un théâtre dans son parc ?
— Non, je l'ignorais.
— Oh ! c'est extrêmement amusant ; vous n'ignorez pas qu'en société on aime beaucoup à jouer la comédie bourgeoise, mais habituellement on joue dans un salon que l'on transforme en théâtre, en abîmant, en arrachant, en bouleversant tout ce qui fait obstacle. Servigny a pensé que l'on serait beaucoup plus à l'aise pour se livrer à ce genre d'amusement dans un vérita-' ble théâtre au milieu de son bois , et il en a fait construire un. Rien ne manque : rideau d'avantscène, coulisses, frises... il a des décorations qui ont été peintes par Devoir, c'est vous dire qu'elles sont ravissantes. Aussi... c'est une fureur, chacun lui demande à jouer sur son petit théâtre, où les représentations ne sont jamais assez nombreuses au gré des amateurs.
LA MARE d'AUTEUIL. % — io. H. iS
— Et le public, où se place-t-il, est-ce qu'il y a aussi une salle pour lui ?
— Non, le public est en plein air, au milieu des bois, à Tombrage des arbres, dans un espace préparé pour lui. Tout cela a quelque chose d'agreste, de pittoresque, qui en double le charme. Le théâtre n'étant pas clos au fond, lorsque dans la pièce la scène doit représenter une forêt, on ne met point de rideau de fond, et on a alors un bois naturel; c'est fort joli, et on obtient des effets de lumière très-piquants.
— Vous jouez sans doute sur ce théâtre-là , M. Valdener ?
— Je ne me suis pas encore risqué , mais on m'a sollicité de prendre un rôle... il est probable que je ferai mes débuts cette saison; mais pardon de vous avoir retenu si longtemps, M. Monbreilly^ je vous présente mes salutations,
A peine ce monsieur était-il éloigné, que le grand Grec dit à Albert :
— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur ? Albert somnt en répondant :
— Si vous ne m'aviez pas adressé cette question, je vous aurais cru indisposé. Mou cher ami , M . Valdener est un homme du monde dans toute la forée 'du terme, c'est ce que Ton appelle un
homme de plaisir ; il est de toutes les fêtes, de toutes les parties; dans la même soirée on le voit dans plusieurs réunions, car il se multiplie pour se montrer partout. C'est un homme habitué h plaire, à être recherché, désiré, fêté ; il craint de perdre de sa renommée, et, après avoir été porté par elle, je croîs que maintenant c'est lui qui la porte et qu'elle doit lui peser un peu!
— Gomment? je ne comprends pas bien.
— Je vais tâcher de me faire comprendre. Lorsqu'on est jeune et que l'on aime le plaisir, on s'y livre avec ardeur, on lui sacrifie son temps, sa santé, sa fortune ! Mais on est jeune et le temps semble immense devant soi ! La santé est capable de résister aux excès, ou bien, si elle chancelle parfois, elle reprend bien vite son allure fière ; enfin la fortune que l'on dissipe, reviendra, on en fera une autre! dix autres ! L'argent est fait pour rouler. Voilà les raisonnements que se font les jeunes viveurs, lorsque toutefois ils veulent bien prendre la peine de raisonner. Mais quand on a atteint quarante ans, le temps semble marcher à pas de géant; on entrevoit avec effroi que l'on est susceptible de vieillir ; la santé, usée par les excès, n'est plus aussi robuste,
enfin la fortune peut toujours se dépenser aussi facilement, mais on a appris par l'expcrience qu'il n'est pas toujours aussi facile de la refaire. Cependant, habitué aux plaisirs, à une existence où Ton ne s'appartient guère, habitué surtout aux conquêtes, aux succès près des femmes, et à être convié, recherché dans le monde, on ne veut pas changer de manière de vivre ; croyez-vous que ce soit par amour pour ces jouissances dont on abuse depuis longtemps? Non vraiment, on commence à eu être rassasié, saturé ; on donnerait souvent les plus belles fêtes pour une journée de repos, les bals les plus brillants pour une bonne nuit passée dans son lit! Mais si on faisait cela, le monde dirait : « Monsieur un tel n'est plus des nôtres... on le voit bien moins cet hiver... Ah! on s'aperçoit bien qu'il vieillit!... il n'est plus ce qu'il était autrefois!... » Il vieillit! comprenezvous, mon cher ami, la force, la puissance de ce mot redoutable... surtout dans notre belle France, où la vieillesse ne reçoit pas tous les égards qu'elle mérite, et qu'en revanche elle trouve chez des nations moins civilisées? Notre homme du monde ne veut piis absolument vieillir, il est parfaitement décidé à rester toujours jeune, ou du moins à faire tout ce qu'il faudra
pour le paraître. Par conséquent il continue à courir les réunions, les fêtes, les bals ; il est de toutes les parties que montent les jeunes gens ; souvent même c'est lui qui est leur boute-entrain, et il n'est pas rare de voir un homme entre deux âges faire plus d'excès, plus de folies qu'un jeune homme, toujours pour faire croire qu'il l'est encore ; inutile de vous dire que dans sa toilette il a plus de recherches, plus de soins, plus de coquetterie qu'il n'en avait à vingt ans; qu'il est plus galant, plus empressé que jamais près des femmes !... et lorsque arrive la cinquantaine, croyez- vous que cette existence... qui semble semée de roses, ne soit pas horriblement fatigante, etque,poursoutenir sa renommée, Une faille pas souvent sacrifier son repos, sa santé, son avenir?.. . Eh bien, voilà, si je ne me trompe, quelle a été et quelle est encore l'existence de ce monsieur avec qui je causais tout à l'heure. M. Yaldener a passé la cinquantaine...
— Pas possible ! ... il ne parait guère que quarante ans.
— Je vous certifie qu'il en a plus de cinquante, mais c'est un petit-maitre achevé, c'est un homme de plaisirs, et il sacrifie tout à cette
réputation qu'il veut conserver quand même !•••
— Eh bien ! trouvez-vous donc que ce soit si désagréable de paraître toujours jeune?
— Cela ne serait nullement désagréable si cela arrivait tout naturellement, si c'était un don de la nature! Itfais quand cela coûte tant de peines, c'est bien dangereux ! et les révolutions sont terribles ! Lorsque M. Valdener se mettra à vieillir, ce sera effrayant !...
— Ma foi, dit à son tour Benjamin, ce qu'il y a de certain, c'est ce que ce monsieur est fort bien, il est mince, il a la tournure leste, dégagée ; ses traits sont beaux, réguliers.
— Oui, mais sa physionomiiâ a peu d'exprisssion, ou plutôt elle annonce l'homme qui n'est occupé que de lui, qui, parce qu'il était blond et possédait de grands yeux bleus, pensait qu'aucune femme ne pouvait lui résister , et vit toujours avec cette croyance.
— Décidément vous n'aimez pas beaucoup ce monsieur.
— Je n'aime pas les gens qui s'aiment tant.
— Et qu'est-ce qu'il fait ce M. Valdener? reprend le grand Sinagria avec son parler mielleux.
— Mais il me semble que je viens de vous le
dire, à moins que voas ne vouliez que je recommence...
— Alors il a de la fortude, car pour mener cette existence de plaisirs, il faut avoir beaucoup d'argent...
— D en a, sans doute ; il a fait des affaires h la bourse... Je ne sais pas s'il en fait toujours; comme je ne suis pas à Paris pour mon instruction, je vous avoue que cela m'inquiète peu... Ah! voilà Rocheville enfin!... et Durbinot est avec lui... C'est heureux.
Achille Rocbeville s'avance accompagné d'un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, dont les traits sont assez bien, mais qui a le visage pftle, l'air fatigué, les yeux bordés de rouge, enfin tout l'extérieur d'un homme qui a passé la nuit ; deux grands yeux à âeur de tête, dont l'expression est toujours vague et inquiète, ajoutent encore à l'originalité de cette physionomie.
— Me voici, messieurs, me voici 1 ne me grondez pas ! s'écrie Achille en abordant la société. Ce n'est pas mol qui suis en retard, mais j'alten^ dais Arthur qui devait me prendre chez moi et qui o'àriivait pas...
— Pafee qu'il m'est arrivé un événement , répond le jeune homme pâle.
— Eh ! mon Dieu ! on le devine, est-ce qu^il ne t'arrive pas toujours. des choses extraordinaires ? Tu es l'homme aux événements!... Tu devrais t'associer à un auteur dramatique, tu lui fournirais des péripéties. Garde-nous ton événement pour le diner, il ne peut que gagner à être encadré de chambertin et de Champagne» M. Benjamin , enchanté de vous revoir... J*espère qu'aujourd'hui nous ferons plus ample connaissance... Salut au plus grand homme de la Grèce moderne !... Il y a beaucoup de coquetterie de la part de votre pays h nous avoir envoyé un gaillard de votre taille, Sinagria !
— Gomment l'entendez-vous, monsieur le... monsieur de la...? oh! je ne sais pas si je dois risquer le mot...
— Risquez donc, mon cher, je vous passe tous les mots que vous voudrez 1 d'ailleurs n'étes^vous pas étranger ?
— Oui, mais avant de dire, je m'assure toujours si mon expression est... parlementaire... et je n'osais pas trop vous appeler monsieur le blagueur..^ parce qu'on m'a dit que c'était un peu risqué... mais que cependant cela était admis maintenant dans la plus haute conversation.
— Oh! certainement, blagueur est reçu, adopté... £h! mon Dieu! la langue française n'est pas si riche ! pourquoi ne pas lui faire de temps a autre de petits cadeaux ? Blagueur est moins offensant que menteur, car ce dernier terme indique Thomme qui ne dit jamais la yërité et dont on doit toujours suspecter la bonne foi. Blagueur, au contraire, ne s'adresse qu'à celui qui, pour vous faire rire, invente quelquefois des faits plus ou moins excentriques; mais maintenant, Sinagria, je vous demanderai seulement pourquoi vous me donnez cette épithète.
— Parce qu'on m'a dit que vous disiez souvent des... des blagues!... alors je me suis informé, et je sais que celui qui dit des blagues peut être appelé blagueur.
— Décidément , ce Grec deviendra trop savant h Paris. On ne voulait en faire qu'un médecin, et nous le renverrons académicien. Albert, attendez-vous encore du monde?
— Non, nous sommes complets,
— Alors nous pouvons faire comme les omnibus : en route, c'est à vous de nous indiquer le chemin.
— Ma foi, messieurs, si vous le trouvez bon, nous irons chez Vachette ^ c'est à deux pas, et on
y est bien; c'est pourquoi j'y ai fait retenir un petit salon pour nous.
— Très-bien , j'ouvre la marche avec Arthur.