‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 20 sur 28 · CHEZ LE TRAITEUR · texte numérisé non relu

CHEZ LE TRAITEUR

Benjamin, qui marchait h cAtë d'Albert Iklonbreilly, entend presque aussîtAt le igrand Shiagria dire h leur amphitryon :

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Arthur qui est venu avec M. Rocheyille ?

— Ah! c'est juste, V'Ous ne dîneriez pas bien si vous n'étiez pas renseigné sur chaque convive...

— Mais n'est-ce pas l'halntude ici comme en

Angleterre, de se dire avec qui Ton se trouve ?

— Non, pas autant qu'en Angleterre; mais si vous habitiez longtemps Paris, je suis persuadé que vous y amèneriez cette mode-là« Arthur Durbinot est le fils d'un médecin. ..

— D'un bon médecin ?

— Je ne puis pas vous dire au juste, il y en a tant à Paris ; cependant je crois que son père ne manque pas de clientèle, il est riche, et le fils jusqu'à présent s'est borné à manger un assez gros héritage que lui avait laissé une tante, et à vivre aux crochets de son père ; mais il doit toujours faire quelque chose ; il y a bien longtemps que c'est son intention ; voilà ce que je puis vous dire sur ce jeune homme.

— Mais pourquoi est-il si pâle?... est-ce qu'il est malade ou est-il habituellement comme nous le voyons aujourd'hui.

— Il est presque toujours comme vous le voyez aujourd'hui. Cela tient probablement aux aventures extraordinaires dont il est si souvent le héros.

— Quel genre d'aventures?

— Dans tous les genres. Mais nous sommes arrivés.

Au bout de quelques minutes les cinq jeune

gens, réunis dans un salon où était une table élégamment servie, préludaient au repas avec de Fabsinthe, du vermouth ou d'autres liqueurs auxquelles on accorde bien à tort le privilège d'ouvrir Tappétit.

— Eh bien, dit Achille en prenant Benjamin dans un coin, êtes- vous toujours aussi amoureux de madame Houssepignole de Saint-Lambert, et voulez-vous encore que nous nous percions le flanc pour ses beaux yeux ?

— Je crois que ce serait une folie , répond Benjamin en souriant. Cette dame est très-agréable assurément... et... elle est très-forte sur l'amour... Je suis loin de regretter d'avoir fait sa connaissance... Cependant je crois que vous me rendriez service en m'apprenant comment on peut la quitter...

— Ah! bah! vous en êtes déjà las?

— Oh! je ne dis pas... C'est seulement pour plus tard... D'après ce qu'elle dit, il n'y aurait pas moyen de se délier de ses chaînes... elle m'a positivement annoncé qu'elle me tuerait si jamais je changeais... en laissant toutefois le genre de mort à mon choix.

— Ah! ah ! si ce n'est que cela qui vous inquiète !... elle en a dit autant à tous ses amants...

C'est une habitude de langage. Au reste, je vous apprendrai le moyen le plus simplepour rompre, sans avoir de scènes désagréables.

— Messieurs, nous sommes servis, dit Albert.

— A table alors.

— Vive l'appétit et la bonne humeur !

— C'est singulier, dit Arthur Durbinot eo se tàtant l'estomac, j'avais bien plus laim avant d'avoir pris de Tabsinthe.

— Pourquoi en avez-vcMis pris alors?

— Puisqu'on dit que ça donne de l'appétit.

— A ceux qui n'en ont pas, peut-être ; à ceux qui en ont, c'est tout le contraire.

— Messieurs, dit Achille, j'ai connu un monsieur qui buvait un verre d'absinthe avant chaque plat qu'on lui servait, et de cette façon il pouvait toujours manger, il avait toujours faim, on lui servait trente, quarante plats. •• il mangeait le dernier avec le même appétit que le premier; si sa fortune avait pu y stiiSre, il aurait chaque jour demandé tout ce qui est sur la carte d'un restaurateur en faisant précéder chaque mets d'un veorre d'absinthe.

— Oh ! ceci doit être une... une blague ! dit le grand Grec en secouant la tête.

. — Pourquoi donc cela, monsieur le Turc?

— Noo pas Turc I Grec !

— Ça ne fait rien ! vous vivez les uns chez les autres. •• Si vous voulez payer à diner à ce monsieur Je vous ferai Mre sa conaaissance.

— Oh non ! ce n'était pas la peine. . . Je n'aÎBM pas ks Gurganttia.

— Eh bien, M. Arthur, est-ce que cela ne va pas?

— Si, si, cela va venir, je vais me mettre en train.

— Ëst-ee votre aventure qui vous a oté l'appétit?

— Ah! à propos... vous devez nous la conter votre aventure, nous vous écoutons maintenant.

— Mon Dieu» messieurs, voilà ce que c'est. D'abord, il faut vous dire que je rentre {généralement toiri tard chez moi... je travaille beaucoup maintenant...

— Et vous ne travaillez pas chez vous?

— Non . . . j'apprends la tenue des livres. . . pour entrer chez un banquier... où j'aurai tout de suite une place très-beUe. Enfin je rentre donc tard, et il faut que vous sachiez aussi que je demeure aux SatignoUes... c'est hors barrière. Hier au soir je rentrais tranquillement chez moi... Ah! il faut encore que je vous dise que j'ai toujours des

pistolets sur moi, en cas d'événements... C'est une bonne précaution... Je n'en avais qu'un hier, mais avec un pistolet on peut toujours se défendre. Je remontais donc aux Batig^noUes... lorsqu'un peu en dehors de la barrière, j'entends chanter... chanter !... plusieurs voix en chœur; je me dis: «Ce sont des ivrognes, ou des gens qui viennent de s'amuser... » Ce n'est pas rare, en été, de rencontrer des gens qui viennent de s'amuser à la campagne. C'était une noce qui rentrait à Paris... Du moins cela ressemblait à une noce... Malgré cela, comme les gens de la noce paraissaient fort en goguettes, je veux me ranger pour ne point me trouver au milieu d'eux; alors je traverse brusquement la chaussée, j'entends une voix d'homme qui crie : « Qu'est-ce qu'il a donc, celui-là, k nous regarder sous le nez ? » Et je vous jure que je n'avais regardé personne sous le nez. C'est égal, on me suit en me disant des injures... en me donnant une foule de vilains noms. Cela m'ennuie ; je m'arrête, et je dis à l'homme qui me suivait : <( Je vous prie de me laisser tranquille. » Il veut se jeter sur moi ; je le repousse, il tombe par terre, je le laisse et je m'en vais; mais j'entends bientôt qu'on crie : « Il a battu le cousin... arrêtons-le... rossons-le... il a jeté le

cousin par terre.» Et puis j'entends qu'on court après moi. Alors je me dis : «Je ne peux pas me défendre contre tous ces gaillards-là... Je ne serais pas de force. Sauvons-nous. » Et je me mets à courir. Mais les autres me poursuivaient en criant : « Arrétez-le. » Ma foi, j'aperçois un café ouvert, je me jette dedans. Puis je songe que si on m'arrête et qu'on trouve un pistolet sur moi, ça peut me compromettre. Sans avoir l'air de rien, je cache mon pistolet dans une blouse du billard. Ceux qui me poursuivaient entrent dans le café, se jettent sur moi. Nous nous battons... le maître du café va chercher la garde ; on m'arrête, et on m'emmène au poste où j'ai passé la nuit et où je crois que je serais encore si un des amis de mon père n'était venu à passer, et ne m'eût réclamé ce matin... et je suis rentré avec un habit tout déchiré, et je n'ai pas retrouvé mon pistolet dans le billard... Voilà mon aventure... C'est amusant, hein?

— Dans tout cela, c'est vous qui avez été attaqué, battu et ensuite arrêté et mis au violon*

— C'est cela même, et mon habit déchiré!...

— Et vous avez perdu votre pistolet. Je vous

conseille de ne plus porter d'armes sur vous, ça

ne sert qu'à vous embarrasser.

— fO —

— Oh ! si fidt... f ai lou}oiirs un pistolet Ans ma poche, tenei...

Et Arthur Dorbiiiotsort de sod habit qb petit pistolet qitll montre à la société.

— CommeBtfYoïis le prenei même poiur aller dtow eo Yille?

— Ce n'est pas pour le dîner, mais pour rc»trcr le soir... on ne sait pas ce qnî peut arriyf^...

— Si M. Rocheville avait conté eelte histoine, dit tout bas Sinagria à Benjamin, je croirais encore que c'est une hiagiie! mais il nous a si bien défini, tout à Fheure, la différence qui existe entre le menteur et le blagueur, que je pense maintenant que nous sommes à même de distinguer l'un de l'autre.

Avec le dessert la eonversatieu est devenue plus anin^, plus gaie, plus expansîve ; fiacehus pousse toujours aux confidences, et comme c'est assez l'usage entre h(Hnmes, dhiacun conte ses bonnes foirtunes, ses aventures galantes, excepté Albert qui déclare avec humilité qu'il n'a pas la plus petite conquête sur son agenda.

fienjamin ne parie pas de la sienne, on la connaît assez, peut être trop, il juge convenable de ne point remettre Berthe sur le tapis.

Le grand Sinagria prend à son lotir la parole.

— Messieurs, dernièrement... c'esl-à-dire il y a près d*ua mois, je rencontrai le soir dans la rue une fort jolie femme...

— Oh! dans la rue!... le soir... Assez? assez • • • •

— Autre ehose!...

— Messieurs, je vous en prie, attendez ; ce n'est pas du tout ce que... vous pensez... Je vis bien que cette dame n'était point une coureuse de rues ; elle marchait très-vite et étak suivie d*assez près par un monsieur qui lui adressait peut-être de fort jolies choses, mais il paraissait que ces jolies choses n'étaient point du goût de cette dame, car elle doublait le pas, puis traversait la rue et retraversait encore ; mais chaque foM son poursuivant en faisait autant, et reprenait place k son côté. J'examinais tout cela de loin; ma foi, le manège de ce monsieur finit par m'ennuyer, et je résolus de débarrasser cette dame de ses obsessions. En quelques enjambées je fus près d'eux, et m'adressantau monsieur, je lui dis : «Vous tourmentez beaucoup madame, il y a longtemps que je m'en aperçois, je vous prie de vouloir bien la laisser, sinon c'est à moi que vous aurez affaire...»

— BraTo!... 8*ëcrie Benjamin, je me reconnais là!...

— Moi, j'aurais sur-le-champ bousculé ce monsieur sur une borne! dit Arthur en roulant des yeux effarés sur tous les convires.

— Oh ! mais vous, M. Durbinot, dit Aiberten souriant, vous êtes pour les grands moyens, aussi vous arrive-t-il toujours de terribles aventures.

— Voyons, jeune Grec, la suite.

— Le monsieur auquel je m'adressais parut surpris... il me demanda de quoi je me mêlais et si j'étais le cavalier de cette dame. <i Je le serais si madame le voulait bien,» lui dis-je; alors la dame, qui m'avait examiné pendant ce colloque, me prit aussitôt le brasen s'écriant : «Oui, monsieur, je le veux bien, soyez mon cavalier, je me mets sous votre protection, car je vois bien que vous êtes un homme comme il faut, n Vous comprenez que me voilà très-content, et, quant au monsieur, il tourna aussitôt les talons et on ne le revit plus... Je fis donc route avec cette dame ; elle s'exprimait très-bien ; je lui demandai ce qu'elle faisait... cela vous fait rire, messieurs, il me semble cependant que pour faire connaissance il faut bien commencer ainsi.

— Allez ! continuez. •• seulement si vous aviez

ea réellement affaire k une femme comme il faut, elle vous aurait demandé pour qui vous la preniez.

— £h bien, cette dame ne se formalisa point; elle me dit qu'elle était veuve.

— D'un général, sans doute ?

*- Non, d'un banquier du Brésil... qu'elle ne pouvait pas me recevoir, parce qu'elle recevait fort peu de monde et ne me connaissait pas. Je lui dis : « Nommez-moi les personnes qui vont chez vous, il y en a peut-être que je connais et qui pourront alors vous donner des renseignements sur moi... »

— Ah! ah ! ah ! firavo... la demande était bien dans vos habitudes. . . comment fut-elle accueillie?

— Cette dame ne jugea pas convenable d'y acquiescer. Comme nous étions arrivés devant la porte et que j'insistais pour avoir le bonheur de la revoir, elle me répondit enfin : « £h bien, trouvez-vous, demain, chez le somnambule dont voici l'adresse. Je m'y rendrai de mon côté... Vous vous mettrez en rapport avec lui, et on l'interrogera; alors je saurai si je puis me fier à vous. .. »

— Oh ! bon ! les somnambules... c'est très à la mode dans ce moment... Ceci promet de devenir piquant... Garçon, des cigares!...

— Oh!oui,descigar€S..»qiie]bonheiirde{iai»er!

— C'est moi qui ai tu des choses miracnleuses par le somnambulisme ! s'écrie Arthur Durbmot en ayant déjà Tair effirayé de ce qu'il va dire.

— Parbleu ! nous avons eu tous des aventures de somnambules ! ... dit Achille, moi je vous promets sur ce sujet une anecdote trës-véridiquel... Mais avant de dire nos histoires, laissons Sinagria finir ia sienne...

— El avant qu'il ne reprenne la parole, dît Albert, portons un toast h la galanterie françdse, qui menace de s'en «dter en Aimée, en pipes et en cigares... Ce que je dis là, messieurs, n'est nullement pour vous blâmer de fumer maintenant ; entre hommes, tout est permis ; mais s'il y avait des dames avec vous, je gage que vousies quitteriez pour aller filmer. . .

— Ma foi, c'est bien possible !..,

— Fil messieurs, préférer des habitudes d'estamitiet, de tabagie, à la conversation des dames !... Quand on fait de ces choses^là, on mérite bien que de leur côté ces dames se laissent faire la cour par les hommes qui ne sentent pas le tabac.

Le toast étant porté, même par les ftimeurs, Sinagria reprend le récit de sa bonne fortune.

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