‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 3 sur 28 · MADAME SAINT-LAMBERT · texte numérisé non relu

MADAME SAINT-LAMBERT

A mesure que le jeune Benjamin Godfchon montait les marches de l'escalier, sa colère se calmait et des idées d'un genre anacrëontique lui passaient par Tesprit; il se disait qu'il allait enfin voir cette femme séduisante, dont il avait ébauché la connaissance la veille au Château des Fleurs, et il se flattait bien que cette connaissance allait devenir plus intime. Tout devait le lui faire espérer : lorsqu'une femme donne son adresse à un jeune homme et lui permet de se

présenter chez elle, ce n'est pas ordinairement

pour se conduire avec lui comme Lucrèce avec Tarquin.

Enfin le voilà au quatrième étage, devant la porte à droite; il sonne, on ouvre.

C'est une petite fille de douze à treize ans, mise d'une façon qui fait douter si c'est une bonne, une ouvrière, ou une charbonnière, car la petite est fort sale et a une partie du visage noircie par le charbon, ce qui ferait penser qu'elle ne se sert point de soufflet pour allumer son feu.

Les mains répondent à sa figure; elles sont aussi parfaitement noires ; mais comme elles reluisent en plusieurs endroits, on peut reconnaître qu'elles doivent leur couleur au cirage anglais.

— Madame Saint-Lambert? demande Benjamin en saluant profondément la petite fille, qui le regarde d'un air espiègle et continue de tortiller une grosse bouchée qu'elle vient de détacher d'un morceau de pain enduit de raisiné qu'elle tient dans sa main gauche.

— Madame Saint-Lambert..., murmure la petite fille en étalant avec l'index de sa main droite une agglomération de raisiné qui ne bouchait pas convenablement les trous de son pain.

— Je me flatte que c'est ici!... reprend Ben-

jamin d'une voix tremblante, tandis que la petite fille, en mordant de nouveau à sa tartine, vient de couvrir une de ses joues de raisinë, ce qui, joint à la poussière de charbon et au cirage anglais dont son visage porte aussi quelques traces, donne à sa physionomie quelque chose d'original qui ne serait pas désagréable chez les Mohicans de Cooper.

— Ah! oui! ah oui! que je suis bêle! s*écrie tout à coup la petite. Madame Saint-Lambert... certainementquec'estici... donnez-vous la peine d'entrer, monsieur... elle y est.

— Ah ! enfin ! se dit Benjamin en suivant la petite fille qui lui fait traverser une espèce d'antichambre servant aussi de salle k manger, d'office et quelquefois de cuisine, à en juger par des épluchures de légumes éparses çà et là.

Puis elle introduit le jeune homme dans un petit salon assez mesquinement meublé et où il y a un vieux piano carré.

— Monsieur, si vous voulez attendre un moment... ma... ma... madame Saint-Lambert va venir...

— Je ne la dérange pas, j'espère?

— Oh ! non, monsieur, puisqu'elle vous attendait. «• c'est qu'elle se débarbouille.

Benjamin ne peut s'empêcher de se dire que la petite bonne devrait bien imiter sa maîtresse, mais il garde cette réflexion pour lui, et la petite, après lui avoir dit de s'asseoir, s'éloigne en attaquant de nouveau la tartine au raisiné.

Lorsqu'on va pour la première fois chez une dame, et que cette dame vous fait attendre, ce qu'elles font presque toujours, la première chose à laquelle on se livre, est tout naturellement l'examen de la pièce où Ton est; on cherche à deviner, sur l'ameublement, la position, les goûts et même le caractère de la personne que l'on vient voir.

On se trompe quelquefois dans ses conjectures, mais, fort souvent aussi, on devine juste.

Benjamin n'est point fasciné par le luxe qui règne dans la pièce où il attend.

Le parquet a probablement été frotté jadis, mais depuis longtemps on ne lui a pas donné cette parure, il est même douteux qu'on l'ait balayé.

Le divan sur lequel il est assis n'est nullement élastique, un ermite ne le trouverait point trop doux.

La toile à petits carreaux bleus et blancs, employée pour housses sur tous les meubles, a perdu

au blanchissage une partie de ses couleurs et s'est tellement raccourcie, qu'en certains endroits elle ne descend pas à moitié du meuble.

Les rideaux sont en toile de Perse et ont encore tout leur brillant, bien que taches à plusieurs places.

Il y a une table à jeu sur laquelle est une lampe Carcel.

Sur la cheminée une fort jolie pendule en rocaille éclipse par son élégance tout ce qui est dans l'appartement, mais il lui manque sa garniture.

Quelques méchants tableaux sont placés audessus du divan ; mais, en face, un charmant portrait de femme, au pastel, attire bientàt les regards du jeune visiteur.

— C'est elle... c'est son portrait! se dit Benjamin en se rapprochant du pastel. Un peu plus jeune peut-être... mais cela lui ressemble beaucoup encore... elle a une coiffure espagnole là-dessus. . Est-ce qu'elle serait de ce pays-là?... C'était peut-être un costume de carnaval... mais elle est vraiment ravissante ainsi.

En ce moment une porte s'ouvre, et madame Saint-Lambert entre dans le salon.

C'est une femme de trente-quatre ans, qui a

été fort jolie, qui n'est pas mal encore, mais semble avoir considérablement rôti le balai.

Elle est très-mince, on pourrait dire maigre ; mais elle est bien faite et a la tournure jeune.

C'est une brune aux yeux bleus ; sa carnation annonce une femme du Midi.

Sa bouche, un peu grande, est spirituelle; ses dents sont blanches ; son ton leste et dégagé.

Elle est coiffée exactement comme son portrait.

Ses cheveux noirs et retroussés en nattes sur les côtés se marient ensuite avec un fichu de soie rouge qui est roulé avec art autour de sa tétc ; un voile noir qui, par devant, descend presque sur les yeux, est jeté sur tout cela, et couvre par derrière des épaules qui ne sont pas d*une entière blancheur.

Le reste de la toilette se compose d'une robe de soie noire, extrêmement chiffonnée.

Mais en se retournant et en apercevant cette dame. Benjamin n'est frappé que d'une chose : c'est de sa ressemblance avec son portrait.

Il est probable que c'est dans le dessein de rendre cette ressemblance plus frappante que madame Saint-Lambert s'est coiffée exactement comme sur son image.

— Bonjour, monsieur. •. excusez-moi de vous avoir laissé ainsi seul... ma camériste aurait du vous faire passer dans mon boudoir... mais cette petite ne pense qu'à manger. .. Ce salon n*est pas encore frotte.. • on ne finit à rien à Paris... c'est bien aimable à vous de vous être souvenu de moi.

— Ah ! madame, repr^id le jeune homme un peu étourdi par oe feu de paroles qui tombent sur lui coup sur coup. Certainement... je ne pouvais pas vous oublier... vous n'êtes pas de ces personnes qu'on oublie ! . . .

— - Hum ! flatteur, cela entre à peine dans le monde et cela connaît déjà le langage de la seduetion... Venez donc vous asseoir...

Benjamin croyait qu'on allait le faire entrer dans le boudoir dont on venait de lui parler, mais cette dame est allée se placer sur son divan, où elle adopte sur-le-champ une position qui met en évidence ses pieds, qu'elle a très-petits.

Le jeune homme s'empressa d'aller se mettre à cÀté d'elle.

— Que regardiez-vous donc quand je suis entrée?

— Votre portrait, madame, il est d'une grande ressemblance !

— Trouvez-vous?... Je crois qu'on m'a un peu flattée...

— Mais non... vous voilà bien comme le portrait...

— Aujourd'hui, je suis fatiguée... j'ai mal dormi... j'ai mes nerfs... je suis affreuse...

— Ah madame !

— Je ne veux pas que vous me regardiez... je n'ai pas eu le temps de me coiffer...

— Mais votre coiffure est délicieuse au contraire, c'est celle de votre portrait... Est-ce que vous êtes étrangère?

— Oui,je suis Espagnole... Par les femmes, ma mère était une Villa de las Tormas de Bellaréal.

Benjamin s'incline respectueusement devant tous ces noms, en répondant :

— C'est donc cela, madame, que vous avez un léger accent étranger...

— Oui, oui, j'ai un peu d'accent en effet.

Ce que Benjamin prenait pour un accent espagnol était tout simplement celui des habitants des bords de la Garonne ; mais un amoureux se trompe facilement, et le jeune Benjamin était fort amoureux.

— Vous avez donc bien trouvé mon adresse, monsieur?

— Oui, madame... Ah ! quand je dis oui, c'està-dire que j'ai eu presque autant de mal à parvenir jusqu'à vous que Jason à conquérir la Toison d'or. J'ai même cru un moment qu'il me faudrait y renoncer.

— Vraiment!... mais que vous esl-il donc arrive?

— Une foule d'aventures !

— Oh! contez-moi cela... J'adore les événements qui sortent de la route monotone de la vie. J'aurais voulu vivre au temps des chevaliers errants! J'aurais été une Bradamante...

— Ma foi, madame, j'ai été très-heureux moi, car, sans sortir de votre maison, j'ai eu toutes sortes d'aventures.

£t Benjamin fait à madame Saint-Lambert le récit de ce qui lui est arrivé.

Elle l'interrompt de temps en temps pour dire :

— Des sangsues! oh! c'est ravissant!... C'est madame Patouillard , une ci -devant charcutière... Pauvre jeune homme, vous étiez bien tombé !... Ah! un Allemand! un tailleur, c'est le vieux Birmann, un ivrogne!... Gomment, on vous a jeté de l'eau au visage ! mais c'est affreux ! c'est indigne! c'est cette petite Goralie !... ou sa

LA MARE 0*AnTB01L. — il>. H. 1. i

camarade... est-ce qu'on sait! elles sont une volée là-haut. Je crois qu'elles logent six dans une chambre... Je ne comprends pas qu'un propriétaire tolère cela !

— Et que font ces demoiselles ?

— Elles sont fleuristes!... soi-disant.*, elles font une foule de choses. •• Continuez...

— Ici dessus...

— Ah ! c'est la bonne de madame Barigoule qui vous aura parlé...

— Comment se fait-il que cette bonne ne vous connaisse pas, vous qui logez au-dessous? elle m'affirmait positivement qu'il n'y avait pas de madame Saint-Lambert dans la maison.

La dame au voile noir pince un peu la bouche, puis répond :

— Est-ce que les. bonnes savent ce qu'elles disent... est-ce qu'il faut écouter ces gens-là?... Mais achevez donc... Je ne conçois pas ce portier qui ne vous dit pas tout de suite où c'est.

— Attendez, madame, la fin est ce qu'il y a de plus curieux.

Benjamin termine son récit. Lorsque madame Saint-Lambert apprend que c'était un perroquet qui était dans la cage, et qui répondait pour le concierge, elle est prise d'un accès de fou rire.

qui laisse bien loin derrière lui celui du monsieur qui était dans la cour. Elle se roule, elle se tord sur le divan, et dans les bonds qu'elle fait en se jetant de côté et d'autre, sa robe n'observe pas toujours les lois de la pudeur; parfois elle recouvre à peine les jarretières ponceau de cette dame, mais celle-ci ne semble pas y faire attention, elle continue de rire et de faire des soubresauts ; un autre que Benjamin profiterait de cet accès de gaieté ; mais il se contente d'être très*ému .

Cette dame a tant poussé d'éclats de voix en riant, que la petite fille entre dans le salon, toujours la bouche pleine, en disant :

— Qu'est-ce qu'il y a, madame Saint-Lambert?... Madame Saint-Lambert a appelé.

— Eh non ! je n'ai pas appelé, sotte, laissenous donc tranquilles... Gomment, tu manges encore?...

— Tiens, pardi.... je n'avais pas déjeuné ce matin, puisqu'il n'y avait pas de sucre ici... et je n'aime pas le lait sans sucre, moi...

— C'est bien, en voilà assez ; éloignez-vous, Marinette... Cette petite me mange tout... J'enferme le sucre, monsieur, ce n'est pas par avarice... Je n'ai jamais tenu à Targent... mais je

connais cette enfant, je sais qu'elle se ferait mal... elle en mangerait un pain par jour ; quand elle en met dans son lait, c'est un véritable sirop.

Mademoiselle Marinette, qui avait quitté le salon, y reparaît subitement en criant :

— Veux-tu que je mange le restant de pâté d'hier soir?...

Madame Saint-Lambert fronce ses sourcils noirs, et fait de gros yeux à la petite fille qui n'a pas Fair de comprendre et continue :

— Tu sais bien qu'il n'était pas gros... c'était un pâté de quinze sous, et tu n'en as guère laissé!

Ces détails ajoutent à la colère de madame Saint-Lambert qui est fort contrariée que le jeune homme, qui vient chez elle pour la première fois, entende sa bonne la tutoyer. Elle se lève vivement en faisant avec son pied un geste tellement significatif que la petite Marinette se sauve sans se retourner, mais en murmurant :

— C'est embêtant ça ! ... faut que je fasse tout ici! Et on enferme un méchant reste de pâté!... D'abord je suis bien décidée à ne pas manger de pain sec!

Benjamin ne disait rien ; mais il trouvait assez singulier qu'une Espagnole descendant des Villa

de las TormM de Bellaréai, se laissât tutoyer par sa domestique. Madame Saint-Lambert< qui a le coup d'œil fiu, devine ce que pense son jeune amoureux, et lorsque la petite fille est enfin sortie tout à fait, elle reprend la parole :

— Mon Dieu !... mon Dieu !••• voilà pourtant ce que Ton gagne à être trop bonne et à gâter ces gens-là... Voilà une enfant qui me manque de respect... Après cela, elle m'a vue si jeune... je veux dire que je Tai vue si jeune 1 Cette petite est la fille de ma nourrice... Je Tai prise avec moi, elle était encore tonte petite... Elle m'appelait sa sœur... Et en effet elle est ma sœur de lait... Je la laissais alors me tutoyer... et quelque fois... comme vous venez de l'entendre, eile s'oublie au point de me tutoyer encore!...

— Ah ! du moment que c'est votre sœur de lait!...

— C'est égal, je ne veux plus supporter de telles familiarités... je la corrigerai... Mais laissons cela... revenons à l'histoire du perroquetportier... c'est si drôle... Et qui donc avait inventé cela?

— Un monsienr, qui riait comme un fou dans la cour... U se moquait de moi... J'aurais pu le lui pardonner. . . mais cela a duré trop longtemps. . .

et il a l'air si impertinent, ce monsieur... je le reverrai. Cela me fait penser qu'il m'a donné sa carte^ que je n'ai pas encore régardée... Voyons donc un peu...

Benjamin fouille dans sa poche et en tire une carte sur laquelle il lit :

— Achille Rocheville.

— Achille Rocheville ! s'écrie madame Saint* Lambert qui semble troublée en entendant ce nom; comment! c'était lui!... oh! je le reconnais bien là!... un étourdi... mauvaise tète, se moquant de tout le monde, même de ses amis... il sacrifierait son frère pour dire un bon mot, pour faire une plaisanterie, enfin c'est ce que dans la société on nomme maintenant un blagueur!

— Un blagueur!...

— Oui, monsieur, oh ! le mot est reçu et adopté... notre langue n'est pas assez riche pour que nous fassions fi d'un mot qui a une nouvelle signification ; car blaguer, voyez-vous, c'est autre chose que plaisanter, que railler, que rire ; blaguer est pis que tout cela, parce que les gens qui ont cette manie l'exercent constamment, sans cesse, et sur les objets qui prêtent le moins au ridicule; mais que leur importe!... vous leur

direz que vous êtes ruÎDé, que votre maîtresse vous est infidèle, que votre ami, que votre frère est mort, que vous souffrez, que vous êtes malade, ils blagueront sur tout cela... plus ils verront que cela vous irrite, plus ils redoubleront. Que ce qu'ils disent n'ait pas le sens commun, que cela vous choque, vous nuise ou vous ennuie, qu'est-ce que cela leur fait ? Ils vont toujours leur train... Pourvu qu'ils disent des Magues, leur but est rempli, et ils se croient des hommes d'esprit !

— En vérité, madame, le tableau que vous venez de tracer ne me donne pas envie de faire la connaissance d'un blagueur !

— Eh! mon Dieu, monsieur! peut-être vous séduirait*il d'abord ; il y a des gens qui les trouvent aimables, amusants ; d'autres qui les recherchent comme on recherche des bouffons qui vous font rire par leurs grimaces ou leur danse grotesque; quant à moi, ils me font l'effet de la manne : on en mange un tout petit morceau, comme un bonbon, et il passe, mais le second morceau donne des nausées. Revenons à ce M. Achille Rocheville, c'est un voisin, il demeure au-dessous de moi.

— Oui, il m'a dit qu'il logeait dans cette maison.

— Mais pourquoi vous a-t-il donné sa carte ?.. . pourquoi devez-vous le revoir ?

— Parce que je veux qu'il me demande excuse de s'être moqué de moi... sinon...

— Qu'est-ce à dire... un duel!... Vous êtes donc une mauvaise tête aussi, vous?... Oh! je ne veux pas de cela, je ne souffrirai pas cela , vous battre, vous faire tuer, blesser!... que sais-je!... non, non, vous n'irez pas chez M. Rocheville, vous ne le reverrez pas, il faut que vous me le promettiez...

— Madame , je suis désolé de vous refuser quelque chose ; mais c'est moi-même qui ai demandé un rendez-vous à ce monsieur. . . Si maintenant je n'allais pas le trouver, j'aurais l'air d'un fanfaron... d'un lâche... vous sentez que je ne puis accepter cela.

— Oh! mon Dieu!... mais c'est horrible... voyons, mon cher... Benjamin... vous m'avez dit, je crois, que vous vous appeliez Benjamin?

— Oui, madame : Benjamin Godichon.

— Je me contenterai de vous donner le premier nom... vous le voulez bien ?

— Ah! madame!...

— Eh bien, Benjamin, sroyez raisonnable.,.

vous sentez bien que je ne veux pas que vous ayez un duel à cause de moi...

— Ce n'est pas du tout de votre faute...

— J'en serais toujours la cause; et moi qui éprouve déjà pour vous... un intérêt... un penchant si vif...

— Ah! madame...

— Appelez-moi Berthe, c'est mon petit nom...

— Berthe!... que j'aime ce nom-là...

— C'est celui d'une reine qui protégeait les amours et les troubadours. Je voudrais bien être reine, il n'y aurait dans mon royaume que des combats à armes courtoises. Mais vous m'écouterez, n'est-^e pas... vous obéirez à celle sur qui vous exercez déjà un empire... Mon Dieu, je dis des choses que je devrais renfermer dans mon cœur... mais... je ne sais comment cela se fait... j'éprouve le besoin de m'épancber avec vous...

— Ah! madame...

— Appelez-moi Berthe. Ah ! a-t-il les cheveux doux et soyeux !... Voyons, mon ami... car vous voulez être mon ami... n'est-ce pas?...

— Je voudrais être plus encore...

— Méchant... comme sa voix arrive à mon âme... Vous n'irez pas trouver ce Rocheville... J'irai à votre place et j'arrangerai l'affaire...

— Mais, ffladame...

— Appelez-moi donc Berthe!... Je dirai que vous êtes mon frère... ah! c'est gentil, cela... que vous n'êtes pas habitué aux plaisanteries françaises... Enfin, je saurai dire tout ce qu'il faudra pour arranger cette affaire... Vous le vou-< lez bien, Benjamin, n'est-ce pas ?.«.

Au moment où le jeune homme va répondre, la sonnettte retentit avec violence, et ce bruit semble vivement inquiéter madame Saint-Lambert; elle pose sa main devant la bouche de Benjamin qui allait parler, en lui disant :

— Taisez-vous,

Bientôt on entend ouvrir la porte. Madame Saint-Lambert fait un geste de colère en murmurant ;

— Que cette petite est béte ! je lui avais défendu d'ouvrir...

— Vous craignez une visite ennuyeuse? dit Benjamin.

— Taisez-vous.

Quelques moments s'écoulent. Madame Saint- Lambert prête l'oreille en faisant toujours signe k son jeune ami de ne point bouger. Celui-ci commence à trouver la situation un peu trop prolongée ; enfin on entend la porte qui est re-

fermée avec fracas y et bientôt mademoiselle Marinette entre dans le salon , d*un air effaré , en s*écriant :

— C'était lui tout de même... et il n'avait pas Pair de croire...

Madame Saint-Lambert interrompt la petite en la poussant assez brutalement dehors, où elle la suit, ayant soin de refermer la porte après elle.

Benjamin Godichon se retrouve livré à ses réflexions. Les mots échappés k la jeune fille : C'était lui! ont désagréablement frappé ses oreilles. Il se demande quel peut être ce lui dont la visite a si fort troublé sa belle ; ce ne peut être un mari, car la veille, en causant avec cette dame, au Château des Fleurs, il se souvient parfaitement qu'elle lui a dit être veuve d'un banquier qui avait perdu une grande partie de sa fortune sur mer.

Mais Taecueil aimable qu'il a reçu, les aveux que madame Saint-Lambert n'a pas craint de laisser échapper devant lui, ne lui permettant plus de douter qu'elle ne réponde à son amour, Benjamin ne voit pas pourquoi il s'inquiéterait de la visite qu'elle a reçue.

L'absence de son Andalouse se prolongeant, Benjamin, qui est un peu musicien, auvre le

piano et veut essayer de jouer quelque chose; mais la plupart des touches ne parlent plus, les unes ne veulent point se baisser, les autres se baissent mais ne se relèvent plus, et celles qui daignent enfin dire quelque chose font entendre un petit son d'épinette qui doit remonter au moins à Rameau,

Madame Saint-Lambert reparaît au moment où le jeune homme quittait le piano ; sa figure a repris sa sérënité et son amabilité.

— Ah! vous jouez du piano?...

— J'avais voulu essayer, mais...

— Il a besoin d'être accordé.

Benjamin trouve que le piano aurait besoin de beaucoup d'autres choses. Il va se replacer près de cette dame qui s'est étendue de nouveau sur son divan, dans une position qui semble annoncer beaucoup de laisser-aller. Elle sourit au jeune homme et passe sa main sur ses cheveux.

— A-t-il les cheveux doux !...

— Vous trouvez, ma... charmante Berthe...

— Ah ! c'est bien heureux qu'il m'appelle Berthe, enfin! Oui, petit Benjamin, vous avez les cheveux d'une finesse... Savez-vous ce que cela annonce?

— Non, madame... non, Berthe...

— Ah ! c'est heureux ! j'allais vous pincer sans cela ! Eh bien , on assure que cela pronostique du bonhair en amour...

— Vraiment!...

— En avez-vous eu déjà Jbeaucoup?...

— Je ne m'en souviens pas... je ne pense qu'à celui que je rêve près de vous...

— Ah ! voyez-vous cela... quand je disais que c'était déjà un roué fini... Mais si on... vous accordait ce que vous désirez... seriez -vous fidèle... aimant... discret...? Je crains tant d'être compromise!... La réputation d'une femme est une glace que le moindre souffle ternit !

— Moi, je trouve que le bonheur est bien plus grand lorsqu'il est caché... D^ailleurs, soumis à vos moindres volontés, je n'agirais que suivant vos désirs...

— C'est bien, cela... Je vous préviens aussi que je suis très-jalouse... Si vous me trompiez, je serais capable de me porter à quelque action grave... je sens que je deviendrais criminelle... j'ai le sang brûlant des femmes de mon pays... je suis Andalouse jusqu'au bout des ongles !...

— Vous ne devez pas redouter tout cela... Être aimé de vous serait un si grand bonheur!

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