AVENTURES DE SOMNAMBULES
— Messieurs, reprend Sinagria après avoir replacé son verre sur la table, je dois d'abord vous avouer que je n'avais jamais ëtë chez des somnambules. Mais pour voir cette dame et faire sa connaissance je serais allé jusqu'aux enfers, comme ce brave Orphée, le modèle des maris. Je répondis à mon inconnue que je serais exact le lendemain à huit heures du soir. Nous étions arrivés rue de Rivoli ; cette dame s'arrêta devant une porte cochère, sonna et me dit adieu. Avant
de la quitter je lui demandai sou nom, elle hésita et me répondit enfin en me disant son nom, puis ajouta :
c — Mais je vous défends de vous présenter chez moi avant d'avoir été chez le somnambule.
« Demeuré seul, après avoir examiné la maison pour la reconnaître au besoin , Je m'approchai d'un réverbère pour déchiffrer la carte que cette dame venait de me donner... Tenez, messieurs, je l'ai encore dans ma poche, permettez-moi de vous la faire lire, pour que vous soyez persuadés que je ne vous conte pas des... des blagues!...
Le grand Grec tire de sa poche une carte imprimée qu'il passe à Achille Rocheville, celui-ci la prend en riant, et lit tout haut :
M. Sanximorty après six mois de résidence auprès du bey de Tunis , et autant de temps dans une illustre famille prineière , qu'il lui est défendu de nommer, est enfin de retour dans la capitale, où Ton peut le consulter tous les jours^ de midi à minuit^ rue de Glichy, 60. »
— Tiens! Sanximort ! c*est le mien, c'est mon somnambule! s'écrie Arthur. Ah ! non... lemieu c'était une femme... elle se nomme mademoiselle Montmort... cela se ressemble un peu... û y a du rapport.
— Il y eo a toujours entre les somnambules.
— Mais mon bi&toire est effrayante...
— Ce Durbinot est terrible ! il est tellevieot pressé de oous frayer ifu'il ne veut pas laisser le gpand homme acbever s^ histoire.
— Messieurs, reprend Sinagria , jie n'ai pas besoin de vous dire que le lendemain soir je fus exact au rendez-vous que l'on m'avait doniaué. le me rendis rue de Clicby chez le somnambule... Si demeurait au quatrième , mais l'appartemeut est fort b^u. On m'introduisit devant M. Sanotimort; il était seul, cette dame n'élait pas arrivée, et quand il n»e demanda ce que je désirais savoir, je lui dis le but de ma visite et lui avouai qu'en l'absence de cette dame je serais bien satisfait s'il pouvait me donner sur elle quelques rens^'gpne-
« M . Sanximort , qui est un jeune homme charmant, rempli de bonnes manières et rais avec une extrême élégance, me répondit en souriant :
€ Je voudrais bien vous satisfaire, mais il me « faudrait quelque ehose qui eût appartenu à eette « dame ou qu'elle eut porté quelque temps. .. n'imu porte quel objet. » J'étais désolé, car je ne possédais pas un seul cheveu de ma belle , lorsque tout à coup je me rappelai la carte qu'elle m'avait
donnée et qu^elle avait tirée d'un porte-monn&ie qu'elle portait sur elle. Je la présentai au somnambule qui s'écria : s Gela pourra peut-être me suffire. » Aussitôt il appela une grande fille fort bien faite , ma foi ! mais qui avait des moustaches... moi je n'aime pas les femmes qui ont des moustaches... et il lui dit : » Julie, endors-moi; «t monsieur t'indiquera les questions que tu dois " me faire. » Aussitôt M. Sanximort se plaça forti son aise dans un fauteuil et la grande fille se mit h faire devant lui de la pantomime... vous savez, ce que Ton appelle des passes... elle y allait ! elle y allait d'un train !... enfin comme quelqu'un qui en fait son état. En fort peu de temps elle endormît le somnambule qui tenait la carte appuyée sur sa poitrine, alors elle me dit : u Que voulez- « vous savoir? » Je répondis :» Demandez-lui ee a que c'est que cette damequi m'a remis sa carte. » « Le somnambule interrogé répondit après avoirpoussé un léger gémissement : » Je nevois pas « bien cette dame... ah ! attendez... je commence à « la voir un peu... oui, à présent je la vois... c'est « une jolie blonde... elle porte ses cheveux on- (c dés... elle a une grande bouche... de belles c dents... elle a beaucoup voyagé... mais elle est u Française... elle est veuve. •• elle a été fort ri-
« che... elle dësîre Têlpe encore... elle est cour-» «( tisée par plusieurs individus... mais elle n'en « aime aucun. »
Tout cela me satisfaisait médiocrement, je transmis cette question à la grande fille : « Que fait-elle en ce moment, et pourquoi ne vient-elle pas au rendez-vous qu'elle m'a donné? »
M. Sanximort consulté se mit à sourire et balbutia : >c Oh ! je ne sais pas si je dois répondre « à cette question... ce que je vois... ce me sem- « ble. . . ce serait indiscret à divulguer. » J'insistai, car cela piquait ma curiosité. Le somnambule se décida alors à répondre : >< En ce moment cette « dame est dans son cabinet de toilette... elle «< s'occupe de sa toilette la plus intime... elle est « assise sur un petit meuble de propreté qui est fait <c comme une guitare et monté sur quatre pieds.»
— Oh! la superbe chose que le somnambulisme!... s'écrie Achille en riant aux larmes. Voyez, messieurs, quel parti on peut tirer de la seconde vue!... Décidément je voudrais être doué de cette faculté, je déclare que j'en userais et même que j'en abuserais en certaines occasions. Pardon de vous avoir interrompu , jeune Grec, vous étiez resté h un endroit bien intéressant.
LA MARE d''autei;il 3. — io. H. 3
— Ma foi, mçssicurs, je vous avoui^ai que je pi'attea(j[ajB si peu à ce que le sompambale venait de me révéler que je restai quelque i^oips tout interdit et sans oser poser de nouvelles questions. I^a grande fille à moustaches, présuçiaatque j'étais satisfait de ce que l'on m'avait appris coïkcernant cette dame et quej'en savais a^ez, réveilla son maître, qui me rendit la carte en, s'éeriant :
« — Eh bien! ai -je répondu à vos désirs? étes-vous instruit de ce que vous désiriez savoir ? >*
«( — Il me semble que vous vous êtes réveillé trop tdt... je vous demande un peu à quoi pott^ rait me servir la confidence que vous venez de me faire, et quel usage vous voules^ que j'en fasise pour m'insinuer dans les. bonnes grâces de cette dame? *
c — Allais est - ce que par hasard vous croye;^ que je sais à présent ce que je vous ai dit^ tout à l'heure en dormant? s'écria M. Sanximort» Je l'ignore complètement; une fois éveillés, noua ne conservons pas le moindre souvenir de ce qiie nous faisons ou disonsen état de somnambulisme.
a Je voulais que ce monsieur se rendormit pour le questiooner encore, mais il prétendit qu'il était fatigué et qu'avec le secours, d'una carte il ne pourrait jamais m'en dire davantage.
« Cependant le temps s'ëcoulai t et cette dame né venait pas ; il me semblait singulier qu'elle persistât aussi longtemps dans Inoccupation où le somnambule prétendait Tavoirvue. je ne suis pas très-patient, et au bout de trois quarte d*hèure, ne voyant arriver personne , je sortis de chez M. Sanximort et me dîi^igeai du côté de la démeure de ma belle. Je reéonnus parfaitement la maison ; je demandai madame utie telle. » Elle « vient de sortir, me dit lé éofncié^gé, il n'y a pas « deux mintite^ qu'elle vient de monter en voi- « ture. yi Je pensai qu'elle était allée chez lé somnambule, et je vis que je n'avais pas eu assez dé patience ; me voilà donc reparti.
u Je me remets en route pour la rue dé Glichy... Comme j'ai de grandes jambes, je me dis : J'arriverai presque aussitôt que cette dame, ce n'est pas la peine de dépenser de fargent eh voiture... Et puis je n'aime pas les voitures, j'y suis trop gêné. J^arrive chez M. Sanximort, je me fais introduire... Cette damé venait de repartir. » Pardieu ! me dis-je, je joue de malheur; retournons chez elle. « Et me voilà qui redescends vers la rue de Rivoli... Du reste, j'aime beaucoup à me promener. TarHve chez ma belle, cette fois elle venait de rentrer. Je monte , une femibede
chambre vient m'ouvrir et me dit d*un ton sec :
« — Madame n*y est pas.
« — Pardonnez -moi, je sais que madame y est, le concierge vient de me dire qu'elle venait de rentrer.
«( — Alors , monsieur , c'est que madame ne peut pas recevoir... elle est occupée.
« — Occupée ! me dis-je, il n'est pas possible que ce soit comme avant de sortir.
« J'insistai près de la femme de chambre et la suppliai de dire à sa maîtresse que le monsieur qui demandait à la voir était celui qui venait de chez le somnambule. La camériste consentit à faire ma commission. J'attendis assez longtemps, enfin cette fille revint; elle tenait un petit billet plié et cacheté qu'elle me remit en me disant :
« — Madame ne peut pas recevoir monsieur, mais voilà ce qu'elle vient d'écrire pour lui.
« Je pris la lettre et sortis; comme vous pensez bien, j'étais fort curieux de savoir ce qu'on m'écrivait ; c'est pourquoi je m'arrêtai encore près d'un réverbère où je lus le billet que voici... je puis aussi vous le moutrer , messieurs , il n'y a pas d'indiscrétion, il n'est pas signé.
— Et si nous reconnaissons l'écriture? dit Achille.
— Ah ! c'est juste , il vaut donc mieux que je lise. Voici ce qu'on m'écrivait :
^i Monsieur, quand un homme se sert du minisu tère d'un somnambule pour lui faire des ques- <( tions aussi indiscrètes que les vôtres, il ne doit (( plus se présenter devant la personne dont il a « trahi la confiance. J'espère donc que vous ne « prendrez pas la peine de revenir chez moi. »
« Voilà le billet, messieurs, jugez de ma surprise. Cette dame était furieuse parce qu'on m'avait dit à quoi elle était occupée pendant que je l'attendais, mais était-ce de ma faute?... pouvais-je deviner, moi, ce que le somnambule me répondrait? et pourquoi me donne-t-elle rendezvous chez un somnambule si elle craint que je ne lui fasse des questions indiscrètes.
— Mais comment cette dame avait-elle su cela ? dit Benjamin, puisque le somnambule prétend qu'éveillé il ne se souvient plus du tout de ce qu'il a dit en rêve.
— C'est aussi ce que je me demandai d'abord, mais ensuite je me rappelai que la grande fille à moustaches avait aussi entendu les paroles du somnambule, et celle-là les retient très-probablement. Cette dame lui avait sans doute demandé ce que j'avais fait en l'attendant chez
M« Sanximort. Cependant je ne me tins pas pour battu. Le lendemain , j'écrivis un billet en vers à cette dame... En voici la copie...
— Il paraît que vousine marefaeE pas sans vos pièces, grand docteur ?
— C'est toujours pour vous prouver que^ ceci est de rhistoire. . . Voici ma missive à; cette ddime, elle devait) , il me semble, apaiser sa> colère... et en lui adressant des vers, je pensais que cela me fepait plus aisément obtenir mon pardo» : car ei^ général les femmes aiment assez qu'on leor fasse^ des vers. Voici les nriieDs :
« Pourquoi donc vous fàcber, vous, pour qui mon cœorbnlle? Si le hasard, quelquefois indiscret.
M'a, par le fait d'un somnambule, jMis de moitié 4atis nu'petit secret; Ce que je sais n'a rien qu'on blâme dans le monde ? Pourquoi donc en rougir et qui s'en défendra? Vénus, quand elle habite l'onde. Doit passer son temps à cela. >
— Bravo!... dit Benjamin, c'est ravissanb!
— C'est digne d'être de Fomnùny s'il vivait encore, ditAlbert.
— Eh bien , messieurs, on ne daigna pas me répondre. Je me présentai encore une fois; on me dit que madame n'était pas visible. Cette fois
je mie tins pour tiattu; Et voilà lâa dernière avtoturè^ danâ laquelle le somriambulîsine m*a jcraé un si mauvais tour.
— Ce pauvre' Sinagrîé'! voué dete2 peu aimei* les somnambules depuis ce temps?
— Je les crains... cép'eil'dÂnt souvent je voudrais bien en avoir un près de moi pour lé consulter; c'e^t si agrëablë desaVbir des'cbo^es... qu\>ti nenotrs dirait paâ.
— Vous y croyez alors ?
— Vouià voye* bien que ce M*.' Santitaort m'avait 'dit Tràf, puisque cela a vexé' cette dame.
— Messieurs; ce que je* vais vôuê^ raébiiter, moi ^ eit bien autrement 'extraordinaire.
— Liaisson» parler Arthur Ihii*binôt, il y a as^et longtemps qu'il en tnèurt d'enVie. ^
— Avèi-vôùs, comme mdti&ieur, leé pièces à ' Fappui ? '
. — ^ J*ai mieux 'que tek... j'ai edCoi^e dds cicatrit^^'i. que je voits' montrerai si vous le désirez.'
— Di^bfô! mais ceîaf prottiet de fdrtes' ém6tion^T nous écoutons;
— MéiésietfrS,' il' fatit ' pour comnïencer que vous sachiez que je demeure aux BatigtiollesVl.
— V6us'tiôtiô^ràvc'!i déjîi'idit tout 'k l'heure.
— Çà ine fait rien. . . Jd ne vôiié' ai' ^as dit qjdt
c'était dans une rue fort déserte... et avant d'arriver à ma porte , il y a un coin à passer... un endroit où ii n'y a pas de maisons... c*est trèsdangereux... on y assassine presque tous les soirs...
— Et vous restez dans ce voisinage-là ? dit le grand Grec.
— Ah!... rhabitude... on se fait à tout.
— Et puis vous oubliez que monsieur porte toujours un pistolet sur lui.
— Je dois aussi vous dire que j'ai une maitresse qui, pour le moment, demeure avec moi. Elle tient ma maison... nous mangeons chez le traiteur, mais ça ne fait rien , elle tient ma maison. C'est une belle brune... je parle de ma maîtresse comme de raison... c'est une jolie fenune... un peu forte... mais moi j'aime les femmes fortes... J'ai deux fenêtres sur la rue et deux sur le derrière... je parle de ma maison... au premier... un premier très-bas, presqu'un entre-sol... Elle a des cheveux noirs magnifiques qui lui descendent jusqu'aux mollets... je parle de ma maltresse... C'est petit, mais c'est trèslogeable...
— Ah! sapristi! Arthur, décidez-vous; est-ce de votre maîtresse ou de votre logement que vous
voulez nous parler? Si vous continuez longtemps comme cela, nous ne nous y retrouverons jamais, ni vous non plus!
— C'est de ma maîtresse que je dois d'abord vous parler... mais j'étais bien aise de vous dire auparavant comment j'étais logé... Alors Nonore... c'est le petit nom de ma maîtresse... je peux bien vous dire son petit nom! elle s'appelle Eléonore , mais moi je la nomme tout simplement Nonore... ou Lénore... ça ne fait rien... Je vous disais donc que Nonore est trèsbelle femme... elle m'aime beaucoup, c^est une femme passionnée! vous savez... de ces femmes nerveuses... qui vous grifferaient dans un accès de jalousie et qui en seraient fâchées l'instant d'après... Quand je rentre tard et qu'elle ne sait pas où je suis, ce sont des crises... des scènes... elle veut se jeter par la fenêtre... Mais je l'embrasse et ça se passe tout de suite.
u Cependant depuis quelque temps, quand je rentrais plus tôt que de coutume, j'avais remarqué que Ton était longtemps à m'ouvrir.... Ensuite j'entendais comme si on ouvrait et fermait des fenêtres... puis comme si quelque chose de lourd tombait dans la rue... c'est-à-dire par derrière où ce sont des marais... des terrains qui
ne sont pas clos. Mais qfoand je qoestionmis Nouore à ce sujet, elle avait l'air de ne |>as comprendre ce que je voulais dire. Ou bien elle me disait que nos voisins étaient bien libres d'ouvrir leur fenêtre et de jeter par là ce qu'ils voulaient... rien ne défendant sur le derrière de se livrer à cette coutume marseillaise. Je me disais: Nonore peut avoir raison..» à quoi vak-je penser? Pomrtaal, étant revenu plusieurs fois dans la jouri^ sans trouver ma maîtresse au logis, je oe pus me défendre de soupçons jaloux. Nonore eut beau me dire qu'elle était allée à son cours de danse... Elle adore la danse, elle fait les pas les plus nouveaux et les exécute avec succès à la salle Bréda en attendant que je la mène chez CeUarim... Vous devez avoir entendu parler des bals q^ie donne en hiver cet illustre professeur.. . ils sont très«élégants , très bien composés, trèssuivis , et Nonore me tourmente toujours pour que je Fy mène. Bref, quoique ma maîtresse m'eût expliqué ses absences... je me figurai qu'elle me faisait des queues... Le mot est populaire... mais il se dit. Je voulus savoir à quoi m'en tenir; j'a^ajs. entendiu parler d'une fameuse somnimi^ bule, mademoiselle Montmort, quii vous disait toutce que vous.aviesfait la veille et ce que vous*
aviez datis votre poebe. . . dans votte portefetiille. . . Enfin des choses extraordinaires. Je résolus d'alter la consulter, mais auparavant je dis à N^nore :
« — Donne-moi donc une belle mèche de tes cheveux.
(I — Pourquoi faire? medemanda ma malCa^esse.
« — Pour me faire faire un braccleti que je porterai sous ma flanelle.
«( Cette idëe plut à Nonore, car le lendemain elle me remit une superbe mèche de ses cheveux... il y aurait eu de quoi feire une ceinture. Ayant mis cela dans ma poche, je nie rendis chez la somnambule.
« Je monte à un troisième étage, dans une assez vilaine maison, où il y a une vilaine portière. Je sonne , une petite naine vient m'ouvHr. L'aspect de cette femme de chambre me cause une sensation peu agréable; figurez-vous une vieille femme pas si haute que ce tabouret et se tortillant en marchant comme une cane incommodée; je me rappelai tout de suite les contes de fées que j'avais lus, et je médis : Si on croyait encore à ces merveilles-là, on se dirait : Voilà une fée.., la fée Urgèle peut-être!... elle va me prier de l'embrasser, et elle se changera en jeune sylphide!... «
Mais la vieille naine ne me pria pas de Fembrassep , elle se contenta de pousser un grognement sourd, puis elle me donna un petit carton sur lequel il y avait un numéro , comme ceux que nous remettent les cochers quand nous montons dans leur voiture. Je dis à la naine : « Qu'est-ce que ça ?. . . des billets de loterie? je n'en t( veux pas, je n'y gagne jamais. » Mais sans me répondre la vieille ouvrit une porte, et me poussa en avant, puis referma la porte sur moi.
u Je me trouvai alors dans une pièce où il y avait beaucoup de monde. La compagnie n'était pas élégante, mais en revanche elle était trèsmêlée. Il y avait beaucoup plus de femmes que d'hommes , et toutes ces personnes tenaient comme moi un petit numéro à leur main. Je compris alors qu'on était là pour attendre son tour.
« J'avais le numéro onze, il me fallait de la patience. Mais quand on est jaloux, on se sent capable de tout pour arriver h son but. J'eus donc le courage d'entendre les radotages de toutes ces femmes rassemblées là. L'une avait amené son petit garçon et venait consulter la somnambule pour savoir s'il avait des vers ; une autre avai( avec elle sa petite fille et voulait qu'on
lui expliquât pourquoi sa petite tirait la langue à son père toutes les fois que celui-ci voulait l'embrasser. Celle-ci venait consulter pour des coliques ; celle-là pour des faiblesses d'estomac ; Tune voulait savoir si elle deviendrait riche, Tautre si elle était susceptible d'avoir des enfants et pour quel motif son mari ne lui en irisait pas. Enfin tout le monde parlait en même temps, chacun ne s'occupant que de ce qu'il disait, sans écouter les autres , mais d'accord pour faire l'éloge du talent extraordinaire de la somnambule qui ne se trompait jamais, ni dans ses prédictions, ni dans ses visions.
<c On appelait les numéros. Je vis avec joie que cela allait plus vite que je ne l'espérais: quand on appela le numéro neuf, il était tellement occupé à bavarder avec le numéro dix , que je pris sa place et fus introduit dans le sanctuaire de la somnambule.
«c Je vis une femme fort laide, peu jeune, et ayant un air revéche, qui me demanda ce que je désirais savoir. Je lui expliquai le but de ma visite et lui remis la superbe mèche de cheveux que Nonore m'avait donnée.
<t Mademoiselle Montmort prit la mèche, se
plaça dans une bergère et sonna.
« Aussitôt parut une jeune femme mulâlre , eoîfiée d'un madras rouge , dont les cornes menaçaient le ciel , et donnaient à cette figure cui- Trée quelque chose de satanique.
« — Azaïa ! endors maîtresse ! dit la somnambule à la mulâtre. » £t celle-ci se mit à sauter, à gambader, à faire une foule de contorsions dans le genre nègre, qui me rappdèrent les ballets que j* avais vus dans les pièces à sauvages.
«( Cependant, tout en se livrant à ses exercices de Caraïbe , la mulâtre faisait aussi des passes pour endormir sa maîtresse; seulement il me sembla qu'elle en faisait autant avec ses pieds qu'avec ses mains. Mais qu'importe par quel moyen on opère? le principal est d'endormir, et ces gens-là y arrivent toujours.
« Mademoiselle Montmort étant endormie en tenant contre son nombril les cheveux que je lui avais donnés, la mulâtre me pria de lui dicter les questions que je voulais adresser à sa maîtresse. Comme de raison, je demandai si ma maîtresse m'était fidèle, et je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête en entendant cette réponse :
¥ — Je vois la personne à qui appartenaient les cheveux que j'ai là sur mon sein... (Je trouvais qu'elle plaçait son sein un peu bas, mais ceci ne
faisait rien à la réponse.) Je la vois... en ce moment, elle est avec un grand monsieur de cinquante ans , mal conservé... mais qui a un coupé... je crois même qu'il a deux coupés... il les a mis à la disposition de cette dame... avec ses chevaux et son cocher. Prends garde à toi ! rien ne séduit les femmes comme les coupés... c'est étonnant comme elles font du chemin dans ces voitures-là ...ta maîtresse se laisse embrasser par ce monsieur... il la mène au bois de Boulogne... chez un traiteur où il y a des cabinets... tout ce qu'il y a de plus confortable... on renvoie le garçon... je ne vois pas bien... il y a quelque chose qui me gène. . .
«(Quant à moi, comme j'y voyais assez, je m'écriai :
«( — Passons à autre chose. Que fait ma maitresse le soir, quand je n'y suis pas?
« — Elle reçoit on monsieur...
« — Celui aux coupés?
a — Non, un' autre, qui a une berline et une américaine.
« — Ah ! mon Dieu ! toujours des hommes à voitures... mais qu'elle se mette tout de suite avec un carrossier, elle aura encore plus de choix.
« — Les carrossiers n'ont pas de chevaux à leurs voitures ; d'ailleurs, ils ies vendent cl ne les offrent pas à des dames.
<( — Enfin... achevez de m'instruire... est-ce que le monsieur à la berline est aussi Taroant de Nonore ?
<c — Il Test aussi...
« — J'espère que c'est tout...
« — Attends...je vois encore un jeune homme qui a un cab... il vient aussi courtiser ta maitresse.
«( — Sapristi... mais il doit y avoir une file de voitures à la porte de Nonore. . . cette femme-là aura un petit Longchamps devant sa demeure... comment ferai-je pour la surpreodre avec un de ces messieurs ?
« — C'est bien facile... elle donne rendez- vous pour ce soir au monsieur qui a le coupe... celui à la berline viendra après... le jeune homme au cab arrivera ensuite.
<( — Elle les reçoit donc tous les trois à la fois?
,( — Quand l'un arrive elle fait cacher l'autre î
« — Mais c'est pis que la Tour de Nesle cette femme-là !
u — Va faire le guet ce soir à onze heures derrière ta maison, tu verras sortir les galants par
la fenêtre qui donne sur les marais. C'est ordinairement par cette route qu'ils déguerpissent quand tu arrives.
« Je vous laisse à penser, messieurs, tout ce que j'éprouvais après avoir reçu les confidences de la somnambule. Cependant je dissimulai mes tourments aux yeux de Nonore, qui, ce jour-là, me sembla encore plus calme qu'il l'ordinaire. Je sortis le soir comme de coutume, en annonçant que je rentrerais tard; mais à onze heures je revins et je fus me poster dans les marais, derrière ma maison. J'avais aperçu une voiture qui stationnait près de la porte , mais je n'avais pu distinguer si c'était un coupe, une berline, ou un cab.
<r J'attendis une demi-heure, puis une autre... le temps commençait k me sembler long , mais personne ne sautait par la fenêtre... Enfin^ je vois de la lumière qui va et vient, je me rapproche... on ouvre une croisée... je lève le nez... et je reçois en plein visage le contenu d'un vase nocturne... Âh! fichtre!... j'étais inondé... dans ma colère je pousse des jurons très-énergiques ; alors j'entends une voix crier : Au voleur ! puis des chiens aboient et viennent de mon côté. Je
me sauve, mais en marchant sans voir clair je me
trouve bientôt dans des couches de melons... je tombe, je glisse sur une cloche, elle se brise sous moi et je me sens blessé à cette partie de mon individu sur laquelle j'ai l'habitude de m'asseoir. Je pousse des cris horribles , un maraîcher arrive avec ses chiens , c'est le propriétaire des melons; il me prend pour un voleur et veut ; m'arréter. Ce n'est pas sans peine que je lui fais comprendre que je suis seulement un jaloux. Enfin, il ne me lâche qu'après que j'ai payé la cloche que j'ai brisée. Je rentre chez moi, en boitant et exhalant une odeur peu agréable* Ma maîtresse se met à rire en me voyant dans un si piteux état. Moi je lui fais une scène , je lui déclare que je sais tout, et qu'elle peut s'en aller dans la voiture qu'elle préférera sans que j'y mette obstacle. Nonore me demande l'explication de mes paroles. Ma foi, je lui raconte ma visite à la somnambule et tout ce que celle-ci m'a appris. Vous croyez que Nonore est confondue... pas du tout! elle se met & rire plus fort... je lui donne les noms les plus odieux... elle rit toujours... Quand je ne trouve plus d'épithètes à lui appliquer, elle se calme enfin et me dit :
« — Arthur, tu n'es qu'un imbécile ; quand tu m'as demandé de mes cheveux, je ne me souciais
pas de m'en couper une mèche, mais je suis allée dans la journée chez une de mes amies, qui\ justement, se faisait coiffer... elle est h peu près de ma couleur , et elle m'a très-volontiers fait cadeau d'une mèche qui gênait ses bandeaux. C'est donc les secrets de mon amie que tu sais. Si tu veux aller faire le guet devant sa porte, tu pourras t'assurer si ta somnambule a dit vrai.
« Jugez de ma joie en apprenant que Nonore ne m'avait pas donné de ses cheveux. Je tombai h ses pieds... j'allai me débarbouiller, elle m'appliqua des compresses sur mes parties blessées , et depuis ce jour, je ne suis plus si béte que d'être jaloux. »
— Et la voiture qui attendait à la porte?
— Nonore m'a expliqué que c'était pour une autre dame de la maison qui va très-souvent au bal.
— Et voilà cette histoire que vous nous annonciez comme si effrayante?...
— Mais je vous assure que j'ai eu très-peur!... et que j'ai encore des cicatrices de mes blessures...
— Tout cela ne prouve rien , ni pour , ni contre les somnambules ; messieurs , je crois
que M. Durbinot a voulu rire k nos dépens...
— Ab! messieurs... par exemple...
— Enfin, mon cber, vous nous annoncez de Textraordinaire, du miraculeux . et tout cela se borne k un pot-de -chambre qu'on vide sur votre tête, et une cloche de melon que vous brisez sous vous.
— Mais tout ce que la somnambule m'a conté était vrai. Nonore a su que son amie avait trois amants à voiture, sans compter ceux en cabriolet...
— A votre tour, Achille, dit Albert, vous nous aviez promis une anecdote sur le somnambulisme.
— Oh ! moi, messieurs, je ne vous entretiendrai pas des faits merveilleux exécutés par ces personnes qui en font leur état... Du moment ' que c'est un métier, cela n'a plus de mérite pour moi ; je me demande seulement comment des gens qui ont le don de voir là où ils ne sont pas, et dont la double vue perce les murailles les plus épaisses, n'ont pas encore eu le talent de découvrir un trésor n'appartenant à personne, et certainement... la terre en recèle... plus d'un ! et dont la possession les mettrait à même de vivre sans le secours du public.
— C'est vrai! dît le grnnd grec, je me suis aussi fort souvent adressé cette question ; mais de quoi nous parlerez-vous, alors ?
— D'un jeune homme qui était somnambule sans le savoir.
— Avcz-vous connu le jeune homme ?
— Beaucoup.
— C'est une blague! dit Sinagria h l'oreille d'Arthur Durbinot. Celui-ci roule ses gros yeux en répondant :
— Puisqu'il l'a connu.
— Du reste cela ne fait rien. Je préfère un conte qui m'amuse h une histoire qui m'ennuie.
— A vous de narrer, Achille.
— Dans un moment je suis à vous, messieurs. Rocheville quitte la table et sort du salon.
— Où va-l-il ? demande Sinagria.
— Je l'ignore ; peut-être nous chercher le héros de son histoire.
— Peut*être nous ménage-t-il quelque surprise! dit Benjamin.
— Il va, je crois, nous amener des dames, dit Arthur.
— Le plus piquant serait quil ne revînt pas du tout, dit Sinagria.
— Mon Dieu, messieurs, il peut être sorti
pour un motil fort simple, dit Albert. Voyez ce que c'est que la réputation : les gens qui en oot ne peuvent faire un pas sans qu'où y attache de l'importance.
Mais au bout de quelques minutes Achille revint seul, et, ayant repris sa place à Uble, dit à la société :
— Messieurs, je vais vous conter ce qui est arrivé à M. Anastase Trot tin.