‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 22 sur 28 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LE GAYALIBA SOMNAMBULE.

Anastase Trottin avait eu dès sa plus tendre enfance un penchant tout h fait prononcé pour les chevaux. A six ans il ne voulait four joujou que des chevaux de bois; lorsqu'on lui en donnait d*assez grands pour qu'il put monter et se tenir dessus, il ne faisait plus autre chose, jusqu'à ce que le cheval fût cassé.

Un peu plus tard, si on le conduisait à quelque

fête, à quelque jardin public, le jeune Anastase ne

connaissait pas d'autres divertissements que le jeu 3. 5

de bagues, et ce n'étaitjamais surles cygnesqu'ilse plaçait. Quand on voulait le mener au spectacle, il fallait que ce fut chez Franconi... Si Thippodrome eût existé alors, il est probable que le petit Trottin n'en serait pas sorti ; bref^ cet enfant semblait né pour devenir un parfait écuyer; où avait-il pris ce penchant hippique? C'est ce que je ne saurais vous dire; son père était un honnête employé qui n'avait pas monté à cheval de sa vie ; sa mère n'avait jamais revêtu un costume d'amazone, elle avait même peur sur un âne ; et la vertu de madame Trottin ne permettait pas de former d'autres conj^ctur,es..« .nous devons ajouter que cette dame était fort laide.

Mais pourquoi vouloir toujours chercher des

causes aux choses que nous ne comprenons pas?

JjB nature, bizarjre dans ses caprice^, neni^usiper-

. met pas de découvrir tous ses secrets. J'ai-^omiu

..un monsieur qui voulait absolument savoir

pourquoi les écrevisses, vertes quand elks sont

vivantes, deviennent r^u^s en cuisant, Qt fi «st

onort sans avoir percé ce mystère ; on assure que

le chagrin qu'il en ressentait avait avancé le

terme de sa carrière. Malheureusement ;P*ur le

jeune Trottin, ses parents, dont le revenu .était

borné, n'encouragèrent point les goûts cavaliers

dé tenir filfi, ou Renvoya* à Técoiie et; rum point au' nianëge. On en lit un noiodeste employé, et non pas un ëcuyer, sous le prétexte que pour aller à son bureau un coiBmis n'a pas besoin de eonnaitve les prineipesde réquîtation, vu qu-ordinaire* ment ces messieurs y vont h pi«d.

Mais ce que nous ne vous avons pas encore dit, c'est que^ outre son goût bien décidé pour réquitation, Ânastase Trottin était aussi siom^ nambule; Fun n*enipéche pas faiitre, le som^ nftmfoulisme a souvent aidé dans beaucoup de cireonstaneesr Tout ce qui semble ext*raordlnaire a de rempire sur le vulgaire.

Dès l'âge 1« plus tendre, le petit Trottin avait parlé %m rêvant, ce qui est du reste une chose si comaïunie qu'il est plus rare d^ trouver des dormeurs parfiiilement tacitumes'qae des personnes^ qui révent tofit haut ; ceci pourrait flaire crohre que le somnambulisme est presque* un état normal, et si Ton voulait se donner la peine de rechercher tous ceux qui' dans leur sommeil' sont susceptibles de posséder ce que li?s Écossais ap* pellent la seconde vue^ on aurait la preuve que les mytmts sont très-communs dans la société.

Mais comme cela> ferait peur à beaucoup de gejM de savioir qu'il» sont etiAmxtéii&voyttnW^ \ï

est probable qu'on ne s'occupera pas d'édaircir cette question.

Revenons au petit Trottin : à six ans, il parlait en rêvant, et quelquefois alors il parlait si baut, que monsieur son père, qui coucbait près de lui, et dont cela troublait le sommeil, se levait, dans un fort simple appareil, et, allant trouver son rejeton, lui administrait une correction cinglante sur certaine partie de son individu, que je ne crois pas avoir besoin de vous nommer.

Était-ce juste de fouetter un enfant parce qu'il parlait en rêvant, parce que, doué d'une nature forte et nerveuse, les sensations qu'il éprouvait dans ses songes se faisaient jour par l'organe de la parole ? Il me semble h moi que cela était au contraire très-injuste; c'est vouloir punir quelqu'un du rêve qu'il fait, et je n'ai point entendu dire, même dans le traité des songes, qu'il y ait jamais eu de tribunal établi pour juger les rêveurs.

Vous allez peut-être me répondre qu'en administrant le fouet à monsieur son fils parce qu'il rêvait tout haut, son père espérait le guérir de cette habitude, et lui procurer un sommeil plus, calme. D'abord je doute que le fouet procure un sommeil calme, ensuite je crois fort peu qu'il

guérisse du somnambulisme ; pour me prouver qu'il a fait de belles cares, je crois que Ton serait aussi embarrassé que ce monsieur rdativeroent au changement de couleur des écrevisses.

Le petit Trottin reçut donc des claques sur une partie bien précieuse de son individu, parce qu'il avait un sommeil trop bavard; le résultat de cette correction fut que plus tard, non content de parler, le petit garçon se levait sur son lit; puis, plus tard encore, il quittait son lit et se promenait dans la chambre; ensuite il ouvrit les portes et se promena dans rappartement.

Et de temps à autre le papa Trottin courait après monsieur son fils, et lui administrait toujours le même remède, pénétré sans doute de cette maxime :

Qui benè amat, benè cattigat .

Mais comme le remède semblait faire un effet contraire à celui qu'on en attendait, M. Trottin finit par y renoncer ; d'ailleurs son fils devenait grand, cl pour lui ce genre de correction aurait eu quelque chose de trop humiliant. Il faut laisser le knout et la schlague aux Cosaques et aux Allemands.

Flw tfirrd , en prenant de Page, en ^ HvMmt aux Iravatiix sî cahnants de la bureauâ*ade , Andâtaee Ti^ottiw ayaH beattcoop motus pratiqué le somnambdlism^e. Le temps, ce grand médecin q&f fait des cures si nierTdlleuses, le temps avait refroidi les sens du jeune homme... le tempsj^efroidit tant de choses... C'est le preioner de tous Ses j^éfrigérants.

Maintenant que vous connaissez cette partscufarité de h jeunesse de M. Anastase Trottin , il feut que vous sachiez qu>n devenant employé dans un ministère, le jeune homme était ailé se loger aux Champs-Elysées , tout près d!e la barrière de l'Étoile ; c'était un peu loin pour un homme qui devait se rendre tous les jours au feubourg Saint-Germain ; mais les commis de bureau aiment assez k se loger loin de leur ministère, ils sont si longtemps assis qu^ils ont besdili de prendre de l'exercice avant de se mettre de faction à l^ur poste.

Ensuite, une autre raison avait décidé ce jeune homnte à se loger sur cette belle entrée de Pai^is ; c'est que là, chaque jour et presque à toute heure, on voit passer des chevaux montés par de^ cavaliers plus ou* moins élégants; et cet amour des chevaux ne s'était pas éteint dans le

cœur #Ana$tase Trottin, d'autaïit plus quMl ne Tavait jamais satisfait, et on assure ({ue ce sont ees amou^là qui durent le phis.

Vous vous étonnerez de ce que , devenu son maître 9 ce monsieur ne se soit point passé (|uelquefoîs la fantaisie d'une promenade* à cheval ; qif'ili n'»it point été an moîïis jusqu^à la porte Maillot ou l'on peut, pendant une betire sellerment (sf on n^en a pas deux à dépenser), se donner le plaisir de galoper dans les allées du buis de Boiriogae.

Mais, fi donc! ce n'était point sur de tettes montures qu'Anastase Trottin ambitionûai^l de galoper; il aimait le$ chevaux, miais il n'aimiaitpRs les rosses; ce qu'il admirait, c'était un bel aieasttn on un andatoux pur sa'ii^g', du un chevai- arabe h Fallure fière, à la janri)e ine, à la crinière flottante; il n'enviait pas le bonheur d'un commis-marchand, monté ser nu coursier à six francs la demi-journée; maïs lorsqu'il apercevait quelques-uns de ces hommes privilégiés qui ont dans kur écurie des chevaux de prix, lorsqu'il voyait le cavalier se lancer dans l'espaee, en fail^nt voler au loin la poussière, que les pieds de son cheval semblaient à peine e£Seurer, alors il suivait des yeux le cavaUer, autant

que ses regards pouvaient Tapercevoir, et il poussait un profond soupir, en disant :

— A la bonne heure! voilà un cheval !... Ah! si j'étais là-dessus , je crois que je ne m'arrêterais plus !

Et Anastase Trottin s'était logé à côté d'une maison élégante, dont le propriétaire avait de délicieux chevaux de selle.

Cette maison appartenait à un certain comte dont vous me permettrez de vous taire le nom ; ce comte n'était plus de la première jeunesse, il commençait même à être assez avancé dans sa seconde, mais c'était encore un homme à la mode, renommé pour son élégance, ses équipages et ses chevaux ; quelque temps auparavant on le citait aussi pour ses conquêtes, ses aventures galantes ; mais plus ce chapitre diminuait, et plus le comte voulait, au moins d'un autre côté, conserver sa renommée.

Gomme il montait fort bien à cheval et s'y tenait toujours avec grâce, avantage que l'âge n'ôte

jamais à un bon cavalier, le comte avait dans ses écuries des chevaux de prix, des chevaux de race, avec lesquels il manquait rarement d'aller aux courses et d'y faire courir, excepté lorsqu'il s'agissait d*une course au clocher ; alors il montait

encore lui-même son andaloux favori qu'il avait nommé Cerf-Folant^ et avec lequel il avait souvent gagné des paris considérables. Car le comte était aussi un grand parieur, un joueur déterminé; il avait toutes les qualités de rigueur chez un homme du grand monde.

C'était tout à côté de ce lion que notre ami Anastase Trottin s*était logé ; il occupait, dans la maison voisine, un petit appartement fort modeste dans les mansardes ; mais il avait une vue superbe ; une de ses fenêtres donnait sur Tave- Due des Champs-Elysées ; il pouvait voir tout à son aise galoper et caracoler les cavaliers, ce qui lui causait tout à la fois du plaisir et de la peine ; mais on assure que Tun ne va guère sans l'autre; le jeune Anastase trouvait plus simple de prendre les deux ensemble.

Une autre croisée de son logement donnait sur la cour de l'hôtel du comte. Cette cour était fermée par une grille ; puis, sur la droite, était Técurie. Le matin le palefrenier ouvrait la porte de l'écurie qui était fort grande, et Anastase Trottin voyait parfaitement quelle, place occupait chaque cheval. Il voyait aussi le domestique seller, desseller les chevaux, nettoyer les harnais, les mors, les gourmettes, enfin tout ce qui concer-

naii^la toiietie d'unchevai. H^se doDimfft'pnes^ii^ chaque jMl^l6 plaisir de oe sp«olade ;^ it'en^'avktt telleneiit l'habiUide, qii^il aurait pu fains Toffiee du paAefreBier, car il voyait où ehaciue ebose ëtaii placée et oi> il fallait chercher oe dont on avait besoin.

Mais parmi les> beaux chevaux? de l'écosie du ccUBte, c*étaiè au6si= Cerf-VoUmt qui avait particuliéreniieiit séduit le jeune voisin; Kencokive fière et superbe de Kaodaloux, le<fea qai sortait de ses naseaux lorsque sott maître le mooCaît j enfin son trot noble,, égal,, son galop Mngant^ coquet, tout cela enchantait Anastase Trotitia; quand il voyait seller Cerf^VoUmt, il manquait rbeure de son bureau pour aivoir le plaisir de regarder le cavalier {Partir sur son fier coumier. Puis, quand il ne pouvait plus l'apercevoir, il s'enallaittristeinent à som ministère en negrettàfnt de n'être point un centaure. Ouf» le pauvre Trottin aurait voulu être un de ces monstres de Thessalte, nés,> comme voua savez, A'ixkin^ et d'u^e nuevqike M. Jupikr avaiit subslitaéeà«sa femme Jtmon^^ et cela dans un moment ou il était fort urgent que madame Juuon fût ailleurs. Ah ! si les maris' saivaient faire des tours de passe-passe comme Jupiter, ce sont les séducteurs qui se-

^TsmA bieo ^Ipapës. 0 prodiges ée4a mythodofîe,>pourqu(ri n'étes^ous pas des réailitës? qit^l -siQr&it'dmix^eTefieoiitFer dans les 'bms des Dympfaes^et^S'dryades, dût-on atrssiyirocrvertiudquefdtsdes faunes et des satyres; Tune ferait pasa^ Tautre ; H quel ayantage, pcmr séduire une i>0lle,4e pouvoir se'métamorpihoser'en flein* tni en béte, en cygne ou en pluie d*or !... ^detout •eelala^plute-d'or €St la seule fnervdlle dont il Hdus soit 'permis de faire usage; de ^k mythologie c^st 4e seul tiih'sman qvti nous ait été ^vanemis. Mais pardonnez -moi cette digresrion'!...

Nous vôioi bienloin d^nastase Trottin, qui ne pouvait pas se i^banger en pluie d'or pour satis- .foiire «ses goûts «questres, mais qui, une après- 90Îdi, en rerenatit de son bureau, rencontra son ;TOflain, lecomle de ***, monté sur Cerf -Volant, -et70veD»nit d<u bois avec quelques autres cavaliers.

lamais ^le bel andaloux n'avait eu une allure plusflère, plus martiale. Les cavaliers seniblaient jouter à qui «rriverait le plus tôt à Phôtel. Tout -à coup une petite ébarrette traînée par un âne ctffui Irarersart lacbaussée se trouve devant le eomle et Ini'fmt obstacle, car à droite et à gau-

— sèche ses compagnons tenaient le chemin ; mais le comte montait Cerf-Volant, et a?ee lui il ne connaissait point de barrière infranchissable : ptr quant son fier coursier en lui enlevant légèrement la bride, il le lance en avant, et la charrette est franchie, aux grands applaudissements des promeneurs et même des cavaliers qui accompagnaient le comte«

Quant à Trottin, témoin de cette audacieuse voltige, il est demeuré ébahi, enchanté, ébloui; il a voulu crier : bravo I il est resté la bouche ouverte ; il a voulu applaudir, il est demeuré les bras en l'air ; enfin il n'y a plus depuis longtemps devant lui ni chevaux ni cavaliers, et il est encore en admiration à la même place.

Trottin va diner h son restaurant habitud, mais il n'a pas d'appétit ; il a été tellement frappé de ce qu'il a vu qu'il ne cesse point d'y penser; aussi au lieu d'un bifteck, il demande un cheval au cresson , pour potage un andaloux purée, et pour dessert une selle anglaise. Heureusement le garçon le connaissait et prenait tout cela pour des plaisanteries du Cirque,

Trottin entre chez lui. Il veut lire, il veut travailler, impossible ; le cheval franchissant la charrette était sans cesse devant ses yeux ; pour ta-

cher de retrouver un peu de calme, le jeune homme se décide à se coucher et à chercher dans le sommeil l'oubli de l'événement de la journée.

Anastase Trottin s'endort ; mais son sommeil, après avoir été quelque temps lourd et profond, devient agité et fatigant ; enfin, que ce soit l'efiFet de son rêve, ou le résultat de la profonde impression qu'il a éprouvée dans la journée, le somnambulisme, dont depuis fort longtemps il n'avait point éprouvé les accès, lui revient alors avec une force surprenante.

Le jeune homme se lève tout endormi, il passe un pantalon, un gilet, met ses bottes, puis, sans endosser ni habit ni redingote, il sort de sa chambre, descend son escalier, arrive devant la porte de sa maison qui s'ouvrait en dedans par un secret connu des locataires. Il pousse le ressort, la porte s'ouvre, le voilà dehors ; il se dirige vers la maison voisine et va sonner à la grille de l'hôtel du comte.

Le suisse de cet hôtel avait l'habitude d'ouvrir toute la nuit sans se déranger de son lit, sans demander qui c'était, parce que les habitants de l'hôtel, étant fort peu rangés, rentraient à toute heure de la nuit.

On tire le cordon : notre somnambule pousse

LA MARE D'aUTEUIL. 3. — ÉD. H. 6

la grille, la laisse toute grande ony&rtej et, se di* rigeant vers la cour du fond, marthe droit à rëcurie. Il n'hésite pas un moment pour prendre la clef qui est pendue à un clou dans une encoignure. II ouvre rëcurie et, sans se tromper, va prendre la selle, le mors, la bride de Cerf^VùlûtU; puis s'approchant du superbe cheval, il le prend par la longe, lui fait quitter sa litière et se met k le seller.

En peu de temps tout est terminé ; Anastase Trottin ne s'est trompé en rien, quoiqu'il fasse très-noir dans l'écurie, mais on sait que les somnambules sont nyctalopes, qu'ils voient clair la nuit, avantage qu'ils partagent avec les chats.

Quand le cheval est parfaitement sellé, bridé, Anastase s'élance dessus avec l'agilité et Taplomb d'un écuyer du Cirque, puis, le pressant des genoux, il sort de l'hôtel monté sur Cerf-Volant.

Une fois dans l'avenue des Champs-Elysées, le cavalier endormi fait tourner son cheval du côté derArc-de-Triomphe, puis stimulant sa monture des genoux, du talon, de toute sa personne enfin, et avec ce tact, avec cet art qui dénotent sur^Ieehamp un parfait écuyer, qui sait dompter l'an!' mal le plus fougueux, notre somnambtile part avec la vivacité de l'éclair ; il ne trotte pas, il ne

galope point; il Tole, il dévore l'espace; il ii^ passerait les wuggons s'il y en avait sur la route ; k peÎQe a^Won le temps de Taperceveir : on l'entend venir, et il est déjà tout près ; on veut le regarder, il est déjà trop loin ; c'est un farfadet qui se joue dans l'espace; e'est une sorcière qui se reud au sabbat ; c'est le roi des Aulnes enle-r vant le pauvre enfant ; c'est le spectre de IV mant de Léonore, répétant à sa belle :

ie$ mort$ vont mUi

Le cavalier somnambule a passé la barrière , galopé sur la route de Neuilly. Puis laissant son cheval suivre ses habitudes^ il est entré dans le bois de Boulogne ; Cerf-Volant prend l'avenue de Madrid; stimulé par son étonnant cavalier, en quelques minutes il est au bout. Hais il ne s'ar^ réte pas, il galope, galope, ou plutôt il vole toujours.

Après deux heures employées à parcourir le bois de Boulogne dans tous les sens , il en est ressorti par la porte Maillot, il reprend le chemin de l'hôtel du comte ; il franchit la barrière sans s'arrêter^ les commis ont vu passer quelque çboie comme un cavalier, mais ils n'oiit pas eu

même le temps d*en approcher, il était déjà loin.

Anastase Trottin , toujours dans sou état de somnambulisme, est rentré dans Thôtel, dont la grille est restée ouverte.

Il ramène le chevai à l'écurie après Tavoir dé^ barrasse de la selle et de la bride ; enfin il remet chaque chose à sa place, referme l'écurie, sort de l'hdtel, rentre chez lui, retourne à sa mansarde, se redéshabille, se recouche, continue son sommeil et se réveille le lendemain matin sans avoir la moindre souvenance de ce qu'il a fait pendant la nuit.

Ce lendemain-là, le comte avait une partie arrangée avec quelques amis ; on devait visiter à cheval les bois de Fleury, de Meudon, gagner Versailles et revenir par Saint-GIoud.

Le comte a dit à son valet de pied de seller Cerf-Volant, avec lequel il compte bien laisser souvent en arrière une partie de ses compagnons.

Mais cette fois, ce qui ne s'était jamais vu encore, c'est Cerf- Volant qui est dépassé par les autres chevaux.

£n vain son maître l'excite, le pousse et lui fait même sentir l'éperon, ce qui jusqu'alors avait toujours été inutile avec le bel andaloux ; le fier coursier prend pour un moment un beau galop,

mais il se lasse bien vite, il n'a plus ni feu ni

vigueur.

— Voilà qui est bien extraordinaire, dit le comte, certainement Cerf- Volant a quelque

chose... il n'est pas dans son état naturel... il faut qu'il soit malade; je vais le laisser reposer quelques jours ; après quoi, messieurs, j'espère bien prendre avec vous une revanche éclatante.

Et le comte fait ce qu'il a dit ; pendant trois jours il ne monte pas son cheval favori, le recommandant aux soins du palefrenier et ne doutant pas que ce temps ne suffise pour remettre le beau coursier dans son état normal.

Mais si M. le comte ne. montait plus Cerf- Volant, il y avait quelqu'un qui se chargeait de le monter pour lui.

Depuis sa première course nocturne, Anastase Trottin se levait toutes les nuits à deux heures du matin en état de somnambulisme ; il s'habillait à peu près comme la première fois, c'est-àdire qu'il restait en manches de chemise ; puis, comme la première fois, il sortait de chez lui, se rendait à Thotel, faisait sortir Cerf-Volant de l'écurie, le sellait, le bridait, le montait, et allait galoper pendant deux heures dans le bois de Boulogne ; ensuite il ramenait le cheval, remet -

— optait cbaque chose à sa place et reniontait k sa chambre continuer son sommeil dans son lit.

Oes deux heures de course nocturne fatiguaient le bel andalous; beaucoup plus que n'aurait pu le (aire uiiie piromenade d'une journée, car, ainsi que nous avons eu déjà rhonn^ui* de vous le dire, monté par le cayalier somnambule qui 1^ conduisait av^c l'adresse et la, vigU(€ur du premier éciQ^er de TEurope, le cheval ne galopait pas, il y^laU dans l'espace ^ ça course avait quelquie chose de magique, de çwrnaturel ; il aemtilait vraii^ent que Cerf-Volant sentait qu'il n'était point inoaté par un cavaUej? ordinaire, et qu'une force supérieure à sa propre volonté le fît ajler (jo^ijouirs et quand piéme!

Les trois jours de repos accordés à Tandaloux étant expirés, M* h comte^ qui a e^ soin d'organiser une course, çt engagé un pari de cent napoléons, a fait seUer Cerf-Volant et le monte avec cette confiance d'un maître qui croit son serviteur iu^capable de le trahir.

Le pari consistait à arriver à Courbevoie dans un temps do^né.

Lorsqu'on est sorti de la barrière, le signal eal donné, les cavaliers partent, mais bien^ loin d^étre vainqueur, Cerf-Volant ayriye le dernier au bui,

et encore y arrive-t^il tout haletant et n'en pouvant plq$.

Le comte est très^vexë^ d*ahord de voir son cheval vaincu par les autres, et ensuite de perdre son pari.

De retour à son h^el> le comte grondé son palefrenier, son piqueur, ses valets, il gvpnde tout le moi^de ; il veut que Ton prenne plus de soins de ses chevaux ; i) prétend que c'est par la faute de ses gens que son cheval n'est plus bon à rien ; enfin il fait venir des vétérinaires, des amateurs, des écuyers; il consulte, il fait voir, exam,iner Cerf-Volant; si l'on croyait eocore aux sorciers et aux sortilèges,, le comte ne mettrait pa;5 en, doute que son cheval favori a le mawmis^ œil,

Gependiant on commençait à parier dans le bois de Boulogne et aux environs de ce cavalier nocturne qui, toutes les nuits, passait avec une rapidité effrayauite et sans se reposer jamais en chemin.

A la barrière, les commis avaient plus d'une foÂs Wa^é de l'arirèter, mais impossible; une nuit le cavafier avajjt* avec son Qheval>, passé pap-des* suns la tête de deux, gabeloux qui voulaient lui barrev le pi^age; depmis ce temps, messieurs

les employés de Toctroi se rangeaient bien vite dès qu'ils entendaient le galopcur nocturne.

Le costume du cavalier prétait encore au merveilleux ; les bonnes gens disaient : « C'est un fantôme qui s'amuse à faire la course toutes les nuits. » Les commis de l'octroi appuyaient cette opinion, pour s'excuser de ne point arrêter à son entrée dans Paris le cavalier nocturne.

Les gens raisonnables disaient : u C'est un fraudeur, ou un amoureux ; dans l'un ou l'autre cas, il ne veut pas être surpris et reconnu ; mais quel qu'il soit, le plus certain de l'affaire, c'est qu'il monte à cheval de manière à défier les premiers écuyers des quatre parties du monde... en supposant que le monde n'ait que quatre parties, ce qui n'est pas mon opinion. »

Ces bruits arrivèrent aux oreilles du comte, qui était toujours d'une triste humeur depuis la dernière défaite de son andaloux, et qui se creusait la tète pour deviner ce qui pouvait avoir privé Cerf-Volant de ses moyens.

D'abord le comte fit peu attention à cette histoire de fantôme, de coursier magique galopant toutes les nuits dans le bois de Boulogne.

Puis une idée le frappa, et, s'étant informé de l'heure où passait ce cavalier, que personne ne

pouvait atteindre, il dit à son palefrenier :

— Ne te couche pas, fais le guet cette nuit , près de l'ëcurie, et si tu vois quelque chose, ne dis rien, mais viens me prévenir.

Le palefrenier exécuta les ordres de sou maître : à deux heures et quelques minutes, par une nuit assez noire, il vit arriver Anastasc Trottin en manches de chemise; il se jeta à genoux, ne doutant point qu*il n*eût affaire à un fantôme ; il vit le soi-disant spectre seller Cerf^Volant, le monter et partir avec lui.

Alors le palefrenier se rendit près du comte, et, d'une voix que la frayeur faisait trembler, lui dit:

— Vous aviez bien raison , monsieur, c'est votre cheval favori, c'est ce pauvre Cerf^Volant que le fantôme du bois de Boulogne vient enfourcher à deux heures du matin... je viens de le voir... Il l'a sellé aussi bien que je l'aurais fait moi-même... Oh ! il ne s'est pas trompé! il sait où chaque chose est placée... le mors, la bride... la selle... ce qui prouve bien que c'est un revenant, car dans l'écurie, il ne fait pas clair du tout. Il est parti dessus... parti... comme le vent!... comme l'éclair... Ce n'est pas étonnant si votre beau cheval n'a plus de force dans la journée, après le métier qu'on lui fait faire les nuits ! car il parait qu'il y

a 4^jl^ pr^ de trois semaines que le diable vient le iponter. Ah ! monsieur, c'est fini, vous pouvez cljre adieu à votre cheval... il est endiablé)... Quant à moi, je ne le monterais pas maintenant pour tout Tar du monde, car je suis bien persuadé qu'il m'arriverait ms^lheur dessus.

Le comte, qui i^e croyait paç aux revenants , mais qui voyait dans tout cela quelqqe chose

dont il voulait avoir la clef, se leva, et se rendit k

son écurie en se disai^t :

— Ce qu'il y a de certain, c'esit que le cavalier n'est pas ua voleur, puisque tous les jours on retrouve Cerf'Vohnt dans son écurie. Par conséquent je le verrai revenir

Lecomtedità son palefrenier d'aller se coucher, et il eut la patience d'attendre seul le retour de son andaloux.

A quatre heures du matin, un galop lointain se fit entendre, le comte écoutait en tressaillant, le bruit se rapprochait si rapidement que le comte eut presque un moment d'effroi ; car il lui paraissait difficile qu'un homme put se tenir à cheval en allant de cette vitesse-l^.

M^is il avait déjà honte de ce mouvement de superstition lorsque le cavalier s'arrêtait à la grille de l'hôtel.

Le comte se tint i Tëcart pour ne point être aperçu, il ignorait que celui qui lui ramenait son cheval ne l'aurait pas vu, lors même qu'il se serait placé positivement en face de lui.

Âpres que Trottin eut ramené le cheval h son écurie et tout remis h sa place, il le vit sortir par la grille, il le suivit, et ne fut pas médiocrement surpris de le voir entrer dans la maison voisine de la sienne.

D'ahord le comte avait eu l'envie d'entrer après ce monsieur, pour lui demander de quel droit il se servait toutes les nuits de son cheval favori ; mais avant d'en venir là, ce qui maintenant était chose facile puisqu'il avait découvert le cavalier mystérieux, le comte, grand amateur d'équitation, ne put résister au désir de juger par lui-même du talent extraordinaire de ce monsieur qui ne permettait même pas aut gabelout de l'arrêter. Il he dit donc rien cette tiuit-li, et rentra se coucher. Le jour venu, il recommanda à son palefrenier d'avoir les plus grands soins de Cerf- Volant et de lui donner double ration, car il comprenait que son andaloux n'avait d'autre maladie que la fatigue.

Le soir, le comte dit à son piqueur :

-— Qu'on me tienne un de mes meilleurs che-

vaux... pas CerfFolanty mais un autre, tout prêt, tout sellé, un peu avant deux heures du matin.

Toutcela se fit comme le comte l'avait ordonné. A deux heures moins cinq minutes il montait à cheval, laissant son palefrenier ébahi de sa hardiesse, car il devinait que son maître avait l'intention de faire une petite course avec le diable.

En effet, le comte était allé se poster à quelques pas de la maison du voisin, bientôt il vit Trottîn en sortir et entrer à l'hôtel. Ce qui sarprenail le comte, c'était le costume léger adopte par son voisin pour aller à cheval. Mais on était en été et il se dit :

— Cela lui est sans doute plus commode pour

galoper.

Le comte n'attendit pas longtemps sans voir le jeune homme en manches de chemise passer avec Cerf-Volant. Aussitôt le propriétaire de l'andaloux piqua des deux pour tâcher de suivre le cavalier nocturne ; vains efforts ! pendant quelques secondes il vit bien au loin galoper Cerf- Vohntj mais quoiqu'il allât lui-même ventre à terre, il lui fut impossible de suivre plus d'une minute l'homme qui montait son bel ëMa-

loux.

— C'est merveilleux ! . .. c'est vraiment admira-

Lie! disait le comte, tout en laissant son cheval reprendre haleine. Ma foi, voilà un gaillard qui va joliment à cheval ! C'est plus fort que tout ce que j'ai vu dans ma vie... et pourtant j'ai assisté à toutes les courses intéressantes qui ont eu lieu. Ce garçon-là éreinte mon pauvre cheval, et pourtant je ne puis m'empécher de l'admirer... Parbleu ! il faudra qu'il me fasse regagner tout ce qu'il m'a fait perdre... maintenant que je connais son talent, je suis bien sûr de mon affaire... Allons jusqu'au bois de Boulogne, j'aurai du moins le plaisir de le voir repasser.

Le comte met son cheval au petit trot et va du côté de la porte Maillot. Il n'est pas là longtemps sans apercevoir le cavalier en chemise qui revient de Courbevoie et entre dans le bois de Boulogne. Mais tout cela s'est fait si vite que le comte n'a pu ni le voir venir, ni le suivre des yeux.*, il lui semble qu'il vient d'avoir une vision et il revient tout doucement à son hôtel en répétant :

— C'est superbe!... c'est au-dessus de tout ce que l'on peut croire. 11 n'y a pas moyen de se fâcher contre un homme qui monte si bien à cheval ; mais il ne pourra refuser à son tour de m'étre agréable, ce sera bien le moins pour s'être ainsi

servi de mon bel andaloux.

Le eemte est rentré à son hôtel et il dit i soo valet de ebdtnbre :

— Quand ce monsieur qui monte Cerf-VolatU sera revenu, tous le suivrez dans la maison voisine où il demeure. Vous vous informerez de sùû nom, vous saurez à quel étage il loge, et demain vous me direz tout cela.

Le valet de chambre parait fort effrayé de la commission qu'on lui donne, car il partageait la terreur* du palefrenier, relativement au cavalier nocturne; cependant, comme avec le comte il fallait obéir sans répliquer, il se met en devoir de faire ce que son maitre lui a ordonné.

Anastase Trottin est revenu suivant sa coutume; il a reconduit Cerf-Volant à son écurie, a remis tout en place et retourne à sa demeiore. C'est alors que le valet de chambre qui le guettait court après lui en s'éeriant :

— Monsieur..* pardon! mais votre nom, s'il vous plait... car mon maitre désire vous parler demain. ». il prétend que vous n'êtes pas un revenant... ni un diable... est-ce vrai, monsieur, étes^vous bien vivant ?

Ces paroles n'obtiennent aucune réponse, te jeune homme ne s'est même pas retourné et il continue son chemin.

-^ Voili un jononsieur qm n'est goèra poli, se dit le domestique; comment ! il neduigae pas même me répondre?... c'est qu'il est sans doute tout eonfus d'avoir été surpris... N'importe, il faut que j 'exécute les ordres de mon mattre.

Et )e valet de chambre suit toujours Trottin; il entre après lui dans la maison voisine; il grimpe après lui les étages. Mais lorsque le jeune employé est entré chez lui et a refermé sa porte, le domestique, ne pouvant aller plus loin, se décide à s'en retourner en disant :

— Si je ne sais pas le nom de ee monsieur, je sais du moins où est sa porte.

Le lendemain, au moment où il se disposait à partir pour son bureau, Anastase Trottin est tout surpris de voir entrer chez lui le comte, son voisin, qu'il reconnaît parfaitement. Celul*>oi salue le jeune commis, en lui disant d'un ton légèrement ironique :

— Permettez-moi, monsieur, de venir vous faire mes compliments pour la manière dont vous faites galopermou cheval andaloux ; en honneur, monsieur, vou^ n'avez pas de rivaux, et moi-^ méme^ qui me croyais ass^z bon écuyer, j'avoue que je ne serais pas de force h lutter avec vous«

Apastase a écouté le comte d'un air tant soit

peu hébëté; lorsque celui-ci a fini, il lui répond :

— Monsieur, je vous demande bien pardon, mais je crois que vous faites erreur en ce moment, et me prenez pour un autre... je n'ai de ma vie monté à cheval... ce n'est pas l'envie qui m'a manqué pourtant... mais je n'étais pas en position de la satisfaire... car je n'aime pas les chevaux médiocres, moi... Je voudrais en avoir comme les vôtres, monsieur, voilà ce qui me charmerait.

Le comte sourit et reprend. :

— Vous avouez au moins que vous connaissez mes chevaux... C'est déjà quelque chose... Vous aviez sans doute remarqué Cerf- Volant,., mon superbe andaloux...

— Oh ! oui, monsieur, celui que vous montez si bien...

— Pas si bien que vous!...

— Ah ! monsieur , c'est une plaisanterie alors...

— Tenez , M. Trottin , il est inutile de nier davantage... tôt ou tard d'ailleurs cela devait se découvrir ; mais puisque vous voyez que je ne me fâche pas, ne persistez pas à vous défendre. J'aurais préféré cependant que vous vinssiez tout franchement chez moi me dire : «Je fais à cheval

des choses surprenantes... permettez-moi de monter quelquefois votre andaloux , et vous en serez témoin. » A la vérité, je ne vous aurais pas prêté Cerf' Volant tous les Jours... car vous la mettez sur les dents, cette pauvre béte ! et quand je veux m'en servir à présent... il n'y a plus moyen.

— Moi, monsieur!... je me sers de votre cheval!...

— Eh ! pardieu , oui !.., toutes les nuits , depuis deux heures du matin jusqu'à quatre!... Mais vous employez bien ces deux heures-là!..* Oh ! personne ne ferait ce que vous faites en si peu de temps...

— Encore une fois, M. le comte, vous plaisantez ou vous vous trompez... Je suis tous les soirs rentré à onze heures, et je ne sors plus que pour aller à mon bureau , comme à présent.

— Encore une fois, monsieur, je ne plaisante pas, et je ne me trompe pas. D'ailleurs de nombreux témoins peuvent affirmer le fait. On vous a vu et suivi, monsieur. Vous sortez de cette maison à deux heures du matin...

-^Moi?

— Vous-même... Vous ne prenez même pas

le temps de passer un paletot. Vous sonnez chez

moi, on oovre la grille, yous alleq^ droit k V^rieM*ob! vous connaissez parfaitement les toeS) vous scellez CerfrVolant.,

-Moi?

— Gh ! oui, vous ! vous-même ! vqus le moatez

et galopa avec lui sur la route de Neoilly, pui^ dans le bois de Boulogne !

— Muisepcore une foi$, c'est impossible, monsieur !

— Mais je vous répète qu'on vous a vu... suivi... moi , mon palefrenier... mon piqueur... çt puisque le fait est avéré, je ne comprends pas que vous vous obstiniez à le nier.

Le pauvre Trottin se donnerait au iiàAe pour devins le mpt de cette énigiae; il se tâte, se regarde dans sa glace, se pince pour être sûp que c'est à lui que l'on s'adresse. Au bout d*un moment, frappé d'une idée subite, il s'écrie :

— Monsieur, si véritablement j'ai fait tout ce que vous dites là, il faut que ce soit en dormant. . . car je me rappelle que j'étais somnambule étant toiit jeune, monsieur, e( cela m'a peut-éire reppis sans que je le sache.

Le comte se met à rire en répondant :

— (.'excuse est fort dvdle. Ab ! vous dormiez en galopant sur mon cheval d^ maoière h dëpas-

$er un eonvoi de chemin de fepl... voilà un rude «ommeil!,., Um JQ crois peu à de teii prodiges. QuQÎ quMl en soit, j'ai compté sur vous, monsieur, pour me faire gagner un pari que je vais engager dès aujourd'hui... Il sera considérable, mais je ^uis tranquille, vous laisserez vos compagnons bien loin derrière voua !. .. Ce sera pour d'aujourd'hui en huit. P*icî là, vpus voudrez bien laisser reposer mon cheval... d'ailleurs je voua avertis qu'on ne vous ouvrira plus. Au revoir, monsieur, je vous ferai savoir au juste le jour, l'heure et l'endroit où la lutte aura lieu.

Xe comte a quitté Trottin; celui-ci se rend à son bureau en rêvant à cette singulière aventure; il est toujours persuadé que l'on ae trompe ou que son voisin veut lui faire quelque mystification. Ce qu'il y a de plus bizarre dans tout cela , e'est que cette nuit^là notre somnambule demeure fort paisiblement couché et ne se lève pas comme il le faisait depuis une quinzaine de nuits... et il reste également dans son lit le lendemain et les jours suivants. Pourquoi? Nous ne nous chap^^e-* rons pas de l'expliquer ; la nature a des secrets devant lesquels notre science doit baisser pavillon.

Six jours s'étaient écoulés ; Anastase Trottin n'avait plus esit^ndu pailler de son voisin; il

commençait à croire que la plaisanterie était terminée et n'aurait pas d'autres suites , lorsque le septième jour le comte vint de grand matin chez lui , et , le saluant d'un air fort aimable :

— C'est pour demain , M. Trottin , c'est fixé ; j'ai choisi ce jour parce que c'est un dimanche, et que vous, employé, n'êtes libre que ces jourslà... Demain à deux heures... J'espère que je puis compter sur vous?

— Sur moi, monsieur, et pourquoi faire?

— Pour courir h cheval sur Cerf-Volant, mon bel andaloux , que vous aimez tant et que vous montez si bien.

— Moi, M. le comte, vous voulez que je monte votre beau cheval?...

— Ëit que vous fassiez dessus deux fois le tour du Ghamp-de-Mars en trois minutes... C'est un tour de force, cela semble impossible, cela ne s'est jamais fait même en quatre minutes ! aussi je n'ai pas manque de parieurs quand j'ai proposé cela ! Mais je gagnerai , car je vous ai vu dans le bois de Boulogne , et vous allez plus vite que le vent. Ah ! cette fois cela en vaut la peine ; il y a mille napoléons d'engagés contre moi... mais je vous en offre le tiers... Vous voyez que ce sera aussi pour vous une bonne affaire.

— Ainsi, M. le comte, vous croyez que je ferai deux fois le tour du Ghamp-de-Mars en trois minutes?

— J'en suis sur.

— ^o\ , je vous déclare que je ne demande pas mieux, mais j'en doute beaucoup, vu que je n'ai jamais monté à cheval !

— Ah! M. Trottin, est-ce que nous allons recommencer?

— C'est vous qui recommencez votre plaisanterie.

— Vous nierez encore que c'était vous qui , toutes les nuits, veniez chercher Cerf-Volant à son écurie et le faisiez courir deux heures dans le bois de Boulogne... Mais alors ^ monsieur, pourquoi donc, depuis que je suis allé vous prier de laisser mon cheval tranquille, personne n'estil venu le chercher? pourquoi depuis ce temps n'a-t-on pas revu passer le cavalier nocturne qui effrayait les bonnes femmes et même les employés de l'octroi ? Car je me suis informé , monsieur , j'avais envoyé du monde partout, et je n'avance pas un fait sans en être certain.

Trottin est confondu, il répond d'un air contrit:

— Alors, c'est moi... Je le veux bien, mais c'est que je dormais en faisant tout cela.

Lie iHH»^ pa?t <}q i;i(ppvea^ 4'up ^lat dp pire et Im dit :

— Comme vous voudrez ; dormez en galopant si cela vous est agréable, mais gagnez notre pari, yoilà l'important, C'est (donc biei^ poqvemyi : trouyezrvpus demain un ppu avant deux heures au Champ-de-Mars. Allez tout domc^ment en vous proiqenant, pe voiis fatiguez pas d'aviance, et habillez- vous légèrement ; au reste , ipes ^ecommUPdatÎQns sont inutiles, car voqs enteiidez tout cela mieux que personne. Je ferai conduire Cerf' Volant 0n piaio par i^on piqqe^r... il est sup^(ie y plein de fpu , bien reposé ! Vous pouvez I^ardimeift le lancer. A demain donc, M. Trottin, et jjB vous certifie que vous allez acquérir une grande renommé^ , car cp qu'il y » de xmn% k Parin, toqt le JockcynClub, tous les amalQurs de courses seront là.

Le opipte est parti* Trottin sç dit :

— Abandonnons-nous à la Providence f... J'ai tQ^jours adoré les chevaux, apparemment que le talent de l'équitation m'est venu en naissant, peuirétre n^tt-on écuyer comme op nait pôtiçseur .

}j^ l^nd^ipaÎQ) dimapchfi, le Champ-de-Mars était de bonne heure epyahi par une foule im-

mense, car on avait entendu parler d'un pari considérable engagé entre des membres du Jockey Club ; d'un écuyer eittraordiâaire qui surpassait tout ee qu'on avait vu jusqu'alors.

Il y avait quelques personnes <}ui parlaienl tout bas, ittystérieusement, d'un cavalier nocturne que les employés de Toctroi n'avaieïit jamais pu arrêter, parce qu'il passait comme un édlair, et qui répandait l'effroi sur soik passage, par la rapidité fabuleuse de sa course, si bien qu'on assurait qu'un habitant de l'autre monde pouvait seul galoper ainsi.

Enfin, parmi tous les causeurs, c'était k qui amplifierait sur ce que son voisin avait dit du cavalier nocturne, si bien qu'on en Viùt à assurer qu'il avait une queue coiiime les singés, ded jambes velues comme un bouc, et des cornes comme beaucoup de personnes en ont dans la société.

Le comte était dans l'enceinte réservée, entouré de ses amis et de ses adversaires,

Cerf-Volantf tenu par un piqueur, hennissait d'impatience à quelques pas de son maître ; le fier animal, entièrement remis de ses fatigues, frappait la terre de son pied, et semblait appeler son cavalier.

Tout le monde se demandait où était i'étonnant cavalier, chacun voulait le voir, le comte lui-même commençait à craiudre qu'il ne fût arrivé quelque chose à son jeune voisin, lorsque enfin Trottin parut.

— Le voilà ! dit le comte en allant au devant du jeune homme.

Et tous les gentkmen riders de s'écrier :

— Gomment!... c'est ce petit monsieur? Qui, diable! se douterait que c'est là un écuyer extraordinaire? il a l'air de ne point oser avancer... et c'est là le cavalier qui fera deux fois le tour du Ghamp-de*Mars en trois minutes ?

£d effet, Trottin, tout confus en se voyant le point de mire de la foule, était très-rouge, trèsgauche, très-embarrassé.

Le comte va à lui, le rassure, lui secoue la main et lui montre Cerf-Volant en lui disant :

— Il vous attend... allons, quand vous voudrez.

Trottin regarde le beau cheval et tourne autour, car il ne sait pas de quel côté il doit le monter; heureusement le piqueur lui présente rétrier, sur lequel il met d'abord son pied droit, ce qui fait surgir un murmure dans l'assemblée.

— Mais il ne sait pas seulement monter à cheval ce monsieur, dit-on de tous côtés.

Le comte rit en s'écriant :

— Il se moque de vous!... vous allez le voir tout h l'heure!...

Trottin est enfin parvenu à se mettre en selle, et il secoue la bride de son coursier en se di-: sant :

— Le sort en est jeté.

Cerf- Volant ne demandait qu'à partir ; à peine se sent-il monté qu'il s'élance rapidement dans l'arène ; mais le pauvre Trottin a bientôt perdu l'équilibre. Éperdu, effrayé, il abandonne les rênes, il se penche sur le cou de son cheval, et se retient h sa crinière.

— Cet homme ne sait pas monter à cheval ! s'écrie-t-on de toutes parts, il va tomber, il est impossible qu'il coure.

Et le comte, toujours entêté, ne voulait pas en croire ses yeux, et disait :

— Il fait semblant, tout ceci est un jeu... Je l'ai vu, moi, dans le bois de Boulogne.

Mais le pauvre Trottin, qui ne faisait pas semblant, est bientôt jeté à terre où il se donne une entorse. Cerf-Volant s'amuse à cabrioler dans le milieu du Ghamp-de-Mars, et au lieu de ga-

— Signer mille napoléons, le comte perd hontetisement son pari, car c'est h qui se moquera du pauvre Trottin, qui, tout en boitant, va se réfugioF dans on fiaere, en murmurant :

— II parait que les facultés que nous donne le somnan>bulisme s'évanouissent avec le réveil !... €e monsieur n*a pas voolu me croire quund je lui ai dit que je dormais, et pourtant c'était lar vérité, à moins que ce ne soit hii qui ait rêvé tout cela.

Page 1