ACHILLE FAIT DES SIENNES
— L'histoire est fort amusante, dit Monbreilly lorsque Rocheville a terminé son récit.
— Fort originale, dit Sinagria, que ce soit un conte, une blague ou une aventure arrivée, j'ai eu beaucoup de plaisir à l'entendre.
— Et pourquoi ne voulez -vous pas que ce soit arrivé? s'écrie le jeune Durbinot, pour un somnambule cela n'a rien d'extraordinaire ! ... ils font quelquefois des choses bien plus fortes î... il y eu a qui restent endormis huit jours^ et quand
ils se rëveillenl, ils n'ont pas plus d'appétit que s'ils avaient dormi deux heures !
Benjamin, seul, ne disait rien, car il n'avait point encore fréquenté de somnambule.
En ce moment le garçon entre dans le salon de ces messieurs, il tient un billet fermé à la main.
— Pardon, messieurs, quel est celui de vous
qui est M. Sinagria?
— C'est moi, répond le grand Grec.
— Voici un billet qu'une dame vient de me prier de vous remettre.
— Une dame! murmure le long jeune homme en rougissant de plaisir.
— Si c'est une jolie dame, faites-la donc monter, s'écrie Rocheville.
— La personne qui m'a remis cela est repartie tout de suite, dit le garçon.
— Âh ! voyez-vous ce Sinagria qui prétendait n'avoir point de maîtresse en ce moment, et qu'on vient réclamer jusqu'ici.
— Messieurs... je vous assure que j'ignore... mais permettez-moi de voir d'abord ce qu'il y a dans ce billet.
Le Grec ouvre la missive, en la lisant sa figure s'anime, le plaisir brille dans ses yeux.
A peine a-t-il achevé qu'il se lève en disant :
— En effet, messieurs, c'est une dame qui m'écrit... Je ne devine pas trop qui ce peut être, mais comme je suis fort curieux de m'en assurer, TOUS permettez que je vous quitte, je reviendrai... Oh ! je pense que je reviendrai. ••
— Allez ! allez! mon cher, liberté entière et beaucoup de bonheur!
Le grand jeune homme est di^k sorti, lorsque le garçon s'approchant d'Arthur Durbinot lui dit :
— Je crois que monsieur se nomme Arthur Durbinot?
— Oui I Pourquoi ? Est-ce que cette dame vous a remis aussi une lettre pour moi?... Ce serait drôle!... mais cela ne me surprendrait pas ! j'ai vu des choses si étranges,
— Non, monsieur, œ n'est pas cette dame, c'est une espèce de commissionnaire qui m'a donné cette carte pour vous, en me disant que c'était très-pressé...
— Donnez donc, alors.
Arthur prend la carte et lit tout haut.
« Pendant que vous dinez en ville, votre Éléou nore est allée au Château-Rouge avec un mon- <t sieur qui est venu la prendre en coupé. »
— Comment ! voilà les coupés qui reviennent rôder devant chez moi ! s'écrie le pâle jeune homme en quittant vivement la table ; messieurs, vous le voyez, ce n*est pas ma faute... mais il faut que je tire cette affaire au clair, et cette fois, si Éléonore est fautive, qu'elle tremble !.. Je lui donnerai une terrible leçon.
— J'espère que vous ne vous servirez pas de votre pistolet, M. Arthur?
— Messieurs, je ne réponds de rien; quand je suis exaspéré, je me fais peur à moi-même... Au revoir, ifaessieurs, il va se passer des choses dont on parlera.
Arthur est sorti de la table en roulant ses yeux comme s'il avait le mal de mer.
— Vous ne craignez pas qu'il ne fasse quelque coup de tête? dit Benjamin en regardant Achille. Si nous allions avec lui ?
— Non... rassurez-vous, c'est inutile, nous connaissons ce jeune homme, il est beaucoup moins redoutable en actions qu'en paroles.
— Quant à moi, je voudrais que Ton vînt me dire que Ton a enlevé Berthe en coupé, ou même en berline, qu'elle est partie pour le Brésil ou la Californie... Je vous certifie que je ne courrais pas après elle.
— Vèns dites cela, mais si vous la saviez avec un autre.
— Je Fy laisserais, puisque je voulais vous demander ce moyen que vous m'avez promis de m'indiquer, pour recevoir moins souvent de ses visites.
— Il est bien simple... ne lui donnez plus d*argent quand elle vous en demandera.
— Bah ! vous croyez que cela suffira pour diminuer son envie de me voir?
— Je suis même persuadé que cela la fera passer tout à fait.
— Si je le croyais !
— Essayez-en ! que risquez- vous ?
— Ce n'est pas agréable à dire que Ton n'a pas d'argent.
— Que vous êtes jeune ! les gens les plus haut placés disent cela tous les jours, et souvent ils ne mentent pas. Tandis que vous, vous avez la consolation de savoir que vous mentirez.
En ce moment, le garçon rentre dans le salon et présente à Benjamin un petit papier sur lequel quelques mots sont écrits au crayon, en lui disant :
— Un petit gamin m'a remis cela pour monsieur.
— »0 — Le jeune homme prend le papier et lit :
« Mon cher Benjamin, ta Berthe est en gage u chez Mabille , allée des Veuves , aux Champsu Élysées, où elle a, en courant, brisé une glaee, «( qu'on a la petitesse de vouloir lui faire payer.
ti Viens me délivrer, je t'attends. »
— Allons, bon, comme c'est agréable!... madame brise des glaces à présent... et il faut que ce soit moi qui paye.;. .
— Ah ! ceci est un accident, vous ne pouvez laisser votre maîtresse en gage pour une glace.
— Mais comment a-t-elle su que je dînais ici?
— EUe aura fait courir chez tous les bons restaurants; on finit toujours par trouver...
— Allons... je vais délivrer cette dame... Mabille, allée des Veuves... Oh! j'y suisalléd^... Au revoir, messieurs, excusez-moi de vous quitter ainsi ; j'irai vous voir, M. Rocheville.
— Je respère bien.
— Ainsi que M. Monbreilly, qui a bien voulu me donner son adresse.
— Vous me ferez plaisir, M. Benjamin.
— Je yals prendre un cabriolet... Cette Berthe ne me laissera pas tranquille un seul jour.
Benjamin Godichon est éloigné.
Achille est resté seul avec Albert, ri se dandine sur sa chaise en riant à en pleurer, lorsque le garçon rentre dans le salon, tenant une autre lettre à la main et s'approche d'Albert en balbutiant :
— Monsieur, ceci vient d'une dame qui... Monbreilly ne laisse pas le garçon achever, il
prend le papier, le roule dans ses mains, et en fait une boulette qu'il lui jette au nez en lui disant :
— Comment ! drôle, et à moi aussi ! ce n*est donc pas assez que monsieur que voilà se soit moqué de ces trois innocents qui étaient là tout à l'heure, il veut aussi jouer un tour de sa façon à son amphitryon, mais je ne tomberai pas dans le piège, moi ; c'est dommage... il doit pourtant être satisfait de sa soirée.
Le garçon s'est sauvé sans demander son reste. Achille rit de plus belle.
Albert, qui a bien envie d'en faire autant, se tourne vers lui en lui disant :
— Vous serez donc toujours le même?
— Eh! mon cher, il faut bien rire un peu!...
D'abord je ne suis pas fâche de m*amuser aux dépens du Grec, qui est très-prétentieux et cache sous sa curiosité certain penchant au persiflage. Je l'ai envoyé au bal d'Âsniëres ; il prendra le chemin de fer, ça le promènera.
u Quant à ce malheureux Arthur, il est bien probable que sans le savoir j'aurai dit la vérité! son Éléonore lui en fait voir de toutes les couleurs, et si elle n'est pas au Château-Rouge, elle doit être dans quelque autre endroit plus ou moins champêtre avec ou sans coupé.
u Reste donc le jeune Benjamin, il disait qu'il n'aimait plus son Ândalouse, j'ai voulu éprouver sa flamme; qu'il coure après elle! si elle ne lui fait pas payer une glace, elle trouvera bien moyen de lui faire payer autre chose I
— Et moi, où comptiez-vous m'envoyer ?
— Oh ! avec vous, je m'attendais bien à ce que cela ne prendrait pas, et pourtant, ingrat, ce n'était pas une farce que je vous jouais, à vous, c'était bien près d'une jeune fille fort gentille que je vous envoyais !...
— Vraiment ! et quelle est cette jeune fille ?
— Ne vous ai-je pas dit que je courtisais une grîsette qui loge dans ma maison sous les mansardes?
— En effet, une fleuriste, n'est-ce pas?
— Oui... Eh bien, mon ami, cette affaire-là est terminée.
— Quoi! déjà?
— Déjà ! il est charmant ! c'est vendredi matin que je vous contais cela, et nous sommes au dimanche! Je vous ai dit que je menais les amours en chemin de fer!... grande vitesse.
— Enfin, qu'ai-je à faire dans tout cela ?
— Voilà : mademoiselle Coralie, c'est ma fleuriste, m'a fait promettre d'aller ce soir la rejoindre au Château des Fleurs. D'abord, mon cher, le dimanche, ce jardin est un endroit très-bourgeois, très-honnéte, on n'y danse pas le cancan et une mère pourrait sans crainte y mener sa fille.
— Et c'est pour cela que vous y envoyez votre Coralie?
— Je ne l'y envoie pas, mais elle y va en compagnie d'une de ses amies... Augusta... une autre belle jeune fille. Âh! mon cher ami, c'est de celle^à maintenant que je veux faire la conquête... et j'y parviendrai, car elle sera jalouse du triomphe de son amie et elle voudra lui enlever son amant.
— Mais vous êtes un monstre , un infâme, je n'oserai plus sortir avec vous.
LA MAKE d'auteur. 3. — ÉD, H. 9
— Je vous ai dit, mon cher, que je ne triomphais jamais que par le sentiment.
— Est-ce mieux de chercher à en inspirer que Ton ne partage pas ?
— Je les partage... pas longtemps ! mais je les partage un peu.
— Encore une fois, qu'ai-je à faire dans toutes vos séductions?
— ' D'abord, je ne puis pas aller tout de suite au Château des Fleurs... il faut que j'aille à une soirée dans le monde... cela ne m'amusera pas beaucoup, mais je tous ai parié d'une eerCaine blonde, ravissante et très^sentimentale, que je courtise.
— Une dame mariée ?
— Positivement.
— Âh ! Achille, n'avez-vous pas assez d'oocu* pation avec vos deux grisettes?
— Mais non! mais non! eh! ë'aillews, me croyez-vous assez niais pour compter sur leur tendresse?.. Mademoiselle Coralie, par exemple, qui marchera sur les traces de Berthe, mai» qui n'a pas son esprit et ses moyens... et quant à l'autre, je n'en ai point encore trioropilié. D'ailleurs, ma blonde est une femme distinguée, tarésrecherchée, trës-courtisée dans le monde. •• fidre
sa conquête, ce sera flatteur; pour lui plaire, je fais le romantique, je parle du murmure des ruisseaux, du gazouillemeat des oiseaux, de mon cœur d'homme, je lève les yeux au ciel en murmurant: Déception!. .. dérision!... damnation !... Ah ! ah ! ah ! C'est à pouffer de rire...
— Mais, si on vous croit, malheureux !...
— Eh! pourquoi une femme estrcUe assez sotte pour croire un homme qui dit de ces bétises-là?
— Ah ! vous avez raison, Achille ; mais vous qui connaissez si bien les femmes, vous devez savoir que ce qui les charme, ce n'est jamais la vérité.
— C'est justement pour cela que je ne la leur dis pas. Voyons , Albert , soyez gentil , allez au Château des Fleurs , je vous jure que cela ne vous compromettra pas.
. •— Et que ferai-je là ?
— Vous y trouverez Coralie et Augusta. Vous reconnaîtrez facilement Coralie, taille moyenne, un peu boulotte, mais bien prise, brune, un nez un peu retroussé, bouche rieuse, des yeux qui ne se baissent pas facilement ; mais ce n'est pas tout, voilà le signalement : Robe blanche, chapeau de paille, rubans bleu tendre et un petit
châle de soie de la même nuance que les rubans du chapeau. Vous ne pouvez pas vous y tromper; de plus, le rendez-vous est sur des chaises à la gauche de l'orchestre.
Albert balance , ses goûts et ses habitudes ne l'entraînent pas vers lesgrisettes; mais à la suite d'un bon repas dans lequel les toasts ont été souvent répétés, on est d'une humeur plus facile, plus conciliante, et on se laisse aller à faire des choses dont en toute autre circonstance on n'aurait pas voulu entendre parler.
C'est pourquoi Albert se lève en disant :
— Ma foi, puisque cela vous fait tant de plaisir, je vais aller au Château des Fleurs !
— Vous êtes un ami ! c'est bien cela, je vous en tiendrai compte.
— Mais ne croyez pas que ce soit dans le but de servir vos amours ! bien au contraire, j'y vais pour dire beaucoup de mal de vous à l'autre... pour la prévenir contre vos séductions !
— Tout ce que vous voudrez, mon cher, plus vous direz que je suis mauvais sujet, plus j'aurai de chance pour réussir.
— Plaisanterie à part... que dirai-je à ces demoiselles que je ne connais pas ?
— D'abord Coralie vous connaît pour vous
avoir vu venir plusieurs fois chez moi; je ne sais pas comment elle fait son compte, mais elle voit, elle sait, elle connaît tout ce qui entre ou sort dans la maison. Vous venez de ma part... vous me devancez... cela suf&ra pour vous faire bien venir... il n'est pas encore neuf heures, avec un cabriolet vous y serez dans vingt minutes ; moi dans une heure je vous rejoins... Ah ! quel dommage ! si j'y avais songé, j'aurais envoyé nos trois innocents au Château des Fleurs, et Goralie se serait chargée de les faire poser tous les trois! ce sera pour une autre fois ; eh bien ! partons vite, et n'oubliez pas la robe blanche, chapeau de paille, rubans bleus, châle bleu...
— Et l'autre grisette?...
— Oh ! pour celle-là je ne puis vous faire son portrait, mais je vous parie d'avance que ce sera la plus jolie du jardin.. • Celle-là... ce n'est point une grisette... c'est une femme ravissante... distinguée... gracieuse... c'est... Mais vous verrez Augusta, et je gage bien que vous serez de mon avis.«
Albert solde le garçon, et les deux jeunes gens sortent de chez le traiteur.