‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · UN FIACRE A STORES · texte numérisé non relu

UN FIACRE A STORES

Âugusta , tenant toujours le bras de Roché^ ville, qui la fait marcher très-vite, est arrivée i la chaussée qui , des Champs-Elysées, monte au jardin des Fleurs. Elle regarde de tous côtés, elle aperçoit beaucoup de voitures, mais ne voit pas Coralie.

— Ou donc sont-ils? demande la jeune fille à son conducteur.

Celui-d continue de l'entraîner, en disant :

— Là -bas sur la route... dans les Champs-

LA MABB D^ADTBOIL. 3. — iSd. H. 13

Élysées... on aura forcé leur voiture à descendre... il ne leur est pas permis de stationner

On arrive dans l'avenue des Champs-Elysées. Il y a une foule de voitures qui attendent qu'on les prenne , et des commissionnaires accourcot de tous cdtés, en criant :

— Voilà, bourgeois... un fiacre... un milord.

— Par ici mon bourgeois... holà ! eh ! cocher.

— Mais ! où donc est^la voiture dans laquelle on a porté Coralie ? s'écrie Augusta avec inquiétude.

— Mon Dieu... je la cherche... je ne la vois plus... je crains qu'on ne les ait obligés à partir. Du moment qu'une voiture est chargée... les agents de police la font partir... Venez par ici, c|ierchpns encore... ils avaiçQt cependant promis de nous attendre.

Achille sait fort bien qu'ils ne trouveront point Coralie, c'est pourquoi il emmène Augusta tout le long des voitures dans lesquelles elle plonge inutilement ses regards.

— Ils sont partis, dit le jeune hominç , nous n'avons plus qu'une chose à faire, c'est de monter aussi en fiacre et de les. suivre ; nous arriverons en méine temps qu'eux.

Augusta hësite, elle ne sait ce qu'elle doit faire; mais déjà Achille a fait signe h un cocher qui a ouvert la portière de la voiture, et la jeune fille est poussée dedans avant de savoir si elle doit y monter. Son cavalier est près d'elle , le véhiculé part. Tout cela s'est fait si lesteâlent que le mouvement de la voiture rappelle seul Augusta à sa situation.

Alors la jeune fille éprouve une secrète émotion en se voyant seule , la nuit , dans une voiture avec un homme pour lequel elle ne peut se défendre de ressentir un tendre penchant, et pourtant aucun sentiment de frayeur ne vient augmenter les pulsations de son cœur.

Achille se tient d'abord fort respectueusement à sa place.

Il veut tâcher d'inspirer de la confiance 4i Augastâ , d'autant plus qu'il sait avoir beaucoup de temps devant lui.

— Vous avez dît que l'on nous conduise chez Coralie, monsieur? murmure Augusta d'une voix émue.

— Oui, mademoiselle... mais que je suis heureux de ce hasard qui me permet d'être quelque temps seul avec vous !...

— Ah ! motlsienr , pouvcz-tous me parier de

ces choses-là quand Coralie souffre... quand elle doit se désoler de ne point vous avoir près d'elle?...

— Oh ! de ce côté je suis très -tranquille... Coralie ne se désole pas du tout !

— Gomme vous dites cela!... comme vous prenez gaiement cet événement ! . . . Mais pourquoi donc y a*t-il des rideaux tirés devant les glaces de celte voiture?...

— C'est l'usage. •• le soir...

— Mais je trouve cela fort vilain, moi... on ne voit pas clair...

— Qu'importe, quand on sait près de qui l'on est ?.*•

— - Je n'aime pas Tobscurité... d'ailleurs on étouffe dans cette voiture. .. Tirez donc ces rideaux, monsieur, je vous en prie...

— J'essaye... mais je ne peux pas, mademoiselle...

— Oh! pour le coup, c'est trop fort... j'en viendrai bien à bout, moi.

Augusta est quelque temps sans pouvoir faire jouer les stores , car ne sachant pas par où ils sont retenus, elle les tirait en vain ; enfin elle a trouvé le bouton, le rideau se relève, elle baisse une glace et jette un regard en dehors.

— Quel chemin prend-il donc?... il fait bien sombre ici... et je ne vois que des arbres.

— Il suit une allée de traverse, sans doute... Soyez tranquille, les cochers connaissent leur chemin...

Achille s'est insensiblement rapproché de la jeune fille, il passe un bras derrière elle, et donne une expression sentimentale h sa voix.

— Que l'on est bien ainsi... près de vous!... Ah! charmante Augusta, si vous étiez sensible k mon amour, que je serais heureux...

— Je vous ai déjà dit, monsieur, que je trouvais que c'était fort mal k vous de vous occuper de moi quand une personne, qui croit que vous l'aimez, est en ce moment blessée et souffrante. . . vous me feriez croire que vous avez un mauvais cœur.

— Oh ! si ce n'est que cette raison qui vous empêche de m'écouter. ..

— Eh bien , monsieur. . . comment ! vousriez?. . . qu'est-ce que cela veut dire?... vous seriez-vous joué dG moi, monsieur?...

— J'ai voulu me procurer cet entretien, ce téte-à-téte après lequel je soupirais depuis longtemps... Vous ne vouliez pas me l'accorder, vous me défendiez d'aller chez vous , il a bien fallu trouver un autre moyen...

— iU —

— Ah! s'il était vraî!... comment! cet accident arrivé à Coralié. . .

— Tôot cela est de mon invention, même le signal du feu df'ai^tilice q'ùè j'ai donné en tira'nt te pistolet de Durbînot. .. ah ! ah ! ah ! Toutie mohde a cru que c'était le feu ! . . .

— Mais c'est affreux... mon Dieu ! et j'ai' cru tout... cela... et je mè suis laissée emmener!...

— C'est bien ce que j'espérais.. .

— Mais vous me perdez, monsieur; que peiisera-t-on de moi si on sait que je m'en suis allée seiiîc avec vous?... Coraliesera furieuse...

— Cela m'est bien égal !

— Maïs cela ne ni'est pas égal à ikioi; quf tiens à ùe poiiit passer pour ce que je ne suis pas... poui* votre màitressé. . .

Dans la foule, dïins ce mouvement qui a eu

lieu, on peut fort bien perdire sa soéiété dans un grand jardin... On ne saura pas si nous sommes partis eilsemble.

— 0 mon Dieu !... mais où soramés-noii§?... où nous conduit ce cocher ? s'écrie Augiista en passant sa tête à la pbftiëre. M. Achille ! diteslui donc de s'arrêter... Nous ne sommes plus dans' Paris...

— Rassurez - vous , nous sommés dans le tidis

de Boulogne... mais il fait si beau temps, n'est-ce i)as un plaisir de s'y promener?... nous sommes no^ maîtres tous les deux... N'a-t-on pas toujours te tenb'ps d'être dans Paris?...

— Itfotisieur, ce que vous avez fait \h est mal... Si c'est ainsi que vous pensez me faire croire à votre amour, vous vous trompez beaucoup. .. Dites à ce cocher de nous ramener à Pariis, mon* sieuir, dites-le-lui sur-le-champ.

— Si vous Texigez... mais j'étais si heureux d'être avec vous... loin du monde... loin de tous les regards!... Âugusta, je vous aime, je vous adore... je vous aimerai éternellement!...

En disant ces ihots^ Achille, qui a passé son bras' autour de IsT taillé d'Augusta, la presse fortement contre lui et cherche à approcher sa bouché de lia sienne ; mais rétrouvant toute son énergie en voyant le danger qui la menace , la jèiine fillé répousse d'une main ferme son séduc- Veùr, et, se précipitant sur la banquette en face, Baissé une glacé et crie au cocher :

-^ Raménéz-nous sur-le-champ à Paris , et déscendez-mol à la barrière !

Puis, se tournant vers Achille, qui est demeuré tout saisi dé ce qu'elle vient de faire, Augusta, s'efforçant de maîtriser son émotion, lui dit :

— J'aime h croire, monsieur, que vous ne recommencerez pas à me tourmenter ... que vous comprendrez que vous m'avez mal jugée j car je ne veux pas être votre maîtresse; je suis honnête, moi... j'espérais que vous me respecteriez*

— Mademoiselle*. • l'excès de mon amour devrait me faire trouver grâce à vos yeux...

— Non, monsieur, bien loin de m'y faire croire, votre conduite me prouve que je m'étais trompée en vous jugeant susceptible d'en ressentir. •• Je n*ai pour seul bien que ma sagesse, et vous voudriez me faire descendre au rang de ces femmes que vous voulez bien courtiser quinze jours. •• tant que dure votre caprice, mais que vous n'aimez jamais et que vo0s méprisez toujours !...

^ — Augusta, croire que je pourrai vous mépriser... vous!...

— Tout comme une autre si je vous cédais. Ah 1 ce n'est pas ainsi que je comprenais l'amour, moi !... je me figurais que Ton était assez heureux de s'aimer, de se le dire... que l'on ne désirait jamais autre chose... tant qu'on n'avait pas le droit de l'obtenir. J'étais une sotte, je le vois bien. Tenez, monsieur, ne me parlez plus d'amour, je vous en prie... cela ne vous avancerait i rien, et

cela me rendrait malheureuse... vous nie vous occuperez plus de moi, n'est-ce pas?...

Achille ne répond rien, il réfléchit, il est tout démoralisé de se voir presque vaincu par une jeune fille qu'il se flattait de vaincre.

Pendant ce temps la voiture est arrivée à la barrière et s'y arrête comme on le lui a ordonné.

Augusta saute en bas du fiacre.

Achille court à elle, en lui disant :

— Vous me permettrez au moins de vous reconduire à pied, puisque vous préférez cela à une voiture?

— Je préfère m'en aller seule, monsieur, et il n'y a aucun danger pour moi. C'est dimanche, vous voyez que le chemin est encore très-fré* quenté... Veuillez donc me laisser partir, et surtout ne prenez pas la peine de me suivre... cela me contrarierait.

— Gomment! vous voulez que je vous laisse seule... si loin de votre demeure!... Augusta, ne soyez donc pas si sévère avec moi qui meurs d'amour pour vous...

— Bonsoir, M. Achille.

Augusta s'est élancée dans la grande avenue et elle marche si vite que bientôt Achille Ta perdue de vue.

Après l'avoir regardée quelques instants s'ëloigner, il remonte dans son fiacre, en se disant :

— Ah ! elle fait trop sa tête... décidément elle ro*embête... Cocher! au café dé Paris!

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