UNE VOITURE SANS STORES
En quelques minutes Benjamin est arrivé à la place des fiacres, il monte dans le premier qu'il aperçoit et dit au cocher :
— J'attends une dame... dès que vous la ver* rez venir, ouvrez la portière et faites-la monter.
— Suffit, bourgeois.
— Où la mèneraî-je dîner? se dit le jeune homme dès qu'il se voit seul dans la voiture.
11 semblera singulier qu'un jeune homme qui court les bals et les belles ne sache pas où il doit mener diner une dame à Paris. Mais il faut vous dire que le jeune Godichon n'habite la capitale
que depuis huit mois , et qu'avant ce temps il était relégué dans la province qui l'avait vu naître. Né à Louviers, où son père avait une grande fabrique de draps, il y avait fait des études légères; mais on le destinait au commerce, et ses parents pensaient avec raison que le latin et le grec ne seraient d'aucune utilité à leur fils dans ses relations commerciales. Bientôt la mort d'un parent éloigné qui avait fait le jeune Benjamin son héritier, et qui lui laissait près de cinquante mille francs de rente, vînt changer les projets que Ton avait formés pour Benjamin. Déjà riche par son père qui avait amassé une assez belle fortune dans son commerce de draps, le jeune homme devenait un grand parti et pouvait porter ses vues très-haut... D'ailleurs tout le monde a de l'ambition maintenant, et il n'est pas nécessaire d'être riche pour cela, au contraire : ceux qui n'ont rien sont en général ceux qui osent le plus: quand on n'a rien à perdre on doit naturellement être plus audacieux ; aussi ce sont plutôt ceux-là qui arrivent , suivant l'axiome latin : audaces fortunu juvat.
M. Godichon le père, homme fort respectable, mais qui iwait mis tout son esprit dans son commerce et n'en avait pas gardé une parcelle à son
service particulier, ne savait n'en refîiser à son fils .qu*il Idolâtrait. Madame Godichon, iemme de tête et de caractère, était morte peu de temps avant le superbe héritage survenu à son fils. Le jeune homme se trouvait donc à peu près maitre défaire tout ce qu'il voulait; du reste il n'abu* sait pas de cette liberté ; né avec un caractère naturellement doux j naïf et confiant, il n'avait jamais causé le moindre chagrin & son père ; c'est celui-ci qui répétait cinquante fois par jour k son fils :
— Tu es très-riche... tu es beau garçon... tu peux aller à tout... tu peux arriva* où tu voudras... tu es sâr de réussir... ne crains rien, va dcTavant!...
Alors le jeune Benjamin, sûr de réussir, voulut apprendre & peindre. Au bout de six mois d'étude, il ne pouvait pas faire un nez, et on prenait ses oreilles pour des yeux.
M. Godichon père s'en prenait au maitre en disant :
— Comment se fait-il que mon fils , qui a déjii cinquante mille francs de rente et qui en aura cent milie après moi^ ne puisse pas faire un nez? Cela ne se conçoit pas... Assurément c'est que vous lui montrez mal !
— Monsieur, répondait le maître, si la fortune suffisait pour donner du talent, quelle consolation resterait'il aux pauvres gens ?
Benjamin renonça au dessin et voulut devenir virtuose. Il apprit le violon. Il faisait ses gammes encore moins bien que ses nez. Il abandonna un iqstrument qui exige de si longues études. Il étudia le piano et parvint à tapoter un quadrille et à accompagner une romance.
Enfin il voulut être poëte, et se donna plusieurs foie la migraine, pour accoucher d'un méchant couplet, qui rimait mal et qui ressemblait pour la force aux devisé^ qu'on lit sur les mirlitons.
La Fontaine Ta dit avec raison : « Ne forçons point notre talmt^ nous ne ferions rien avec grâce, »
Le jeune homme avait du moins le bon esprit de ne rien vouloir forcer ; il renonçait très-facilement à ce qui lui donnait de la peine ; son père avait beau lui répéter :
— Continue, poursuis... Tu réussiras... Tu dois réussir... Tu as cent mille francs de rente ! Va de l'avant!
Le jeune homme souriait et répondait :
— J'aime mieux essayer autre chose.
Enfin, un beau matin, le désir de voir Paris,
de coonaitre tous les plaisirs amoncelés dans cette capitale, se fit jour dans ce cœur tout neuf, qui se sentait le besoin de jouir de sa fortune dans un grand espace et de voir autre chose queLouviers.
M. Godichon ne trouva nullement à redire à la demande de son fils; plus d'une fois lui-même avait été sur le point de lui conseiller d'aller visiter la capitale.
Il répéta donc à Benjamin ce qu'il lui avait dit en mainte occasion :
— Va, mon garçon, va à Paris... va de l'avant! Tu y réussiras... Tu dois réussir, y obtenir de grands succès, car c'est surtout & Paris que Ton apprécie la fortune, le physique, les talents... Je ne te propose pas de t'accompagner ; d*abord tu es en âge d'aller tout seul, tu as vingtdeux ans sonnés, ensuite quand un jeune homme va à Paris pour s'amuser, la compagnie de son père serait pour lui plutôt une gène qu'un plaisir... Oh! écoute donc, j'ai été jeune aussi... mais je n'avais pas cent mille francs de rente comme toi. Aussi je me suis fort peu amusé à Paris. Je resterai donc à Louviers, j'y ai mes habitudes, mes amis... mes réunions, mon café habituel... Tu m'écriras, toi, tu me feras part de
tes succès, de tes triomphes, et quand tu voudras i. e
me voir, tu reviendras... c'est si facile mainte^ nant qu'il y a un réseau de chemins de fer sur la France, on voyage si vite... on est arrivé avant d'être parti!... Va donc, tu reviendras savant dans tous les genres, et j'en serai glorieux.
A la suite de cette conversation , le jeune Benjamin était parti pour Paris $ il n'y avait pas eu autant de succès que monsieur spn père av£|it bien voulu lui ea prédire, cependant il s'y amusait, parce qu'avec de la jeunesse, de la santé et de h fortune, il faudrait avoir sans cesse ipal aux dents pour ne point s'amuser à Paris. Mais depuis huit mois quïl habitait la grande ville, le jeune Benjamin n'avait point encore perdu cet air naïf et candide qu'il avait rapporté de Louviers ; les aventures qui lui étaient arrivées étaient si simples, si ordinaires, qu'il n'avait pas acquis beau* coup d'expérience, et c'est pourquoi maintenant dans son fiacre, il se demande où il pourra conduire sa nouvelle conquête pour être certain d'être avec elle dans un cabinet tout à fait jpar* ticulier.
— J'aurais du demander à ce jeune artiste, qui loge dans ma maison et qui veut toujours m'emmener promener quand je rentre me coucher, se dit Benjamin; les artistes, ce sont des
hommes à bonnes fortunes... et quoique celui-ci n'ait pas Faîr de s'occuper des femmes, il est bien probable qu'il en connaît ; certainement il aurait pu me renseigner... m'indiquer un bon endroit... pour conduire une dame... avec qui on désire... parler d'amour... Ah! que je suis donc fâché de ne point avoir parlé de cela à Tamboureau !
La portière, qu'on ouvre avec précipitation, met fin aux réflexions du jeune amoureux. Ma* dame Saint-Lambert s'élance, tombe presque sur les genoux de Benjamin et dit au cocher :
— Partez vite, et menez^nous leetement.
— Et où allons-nous? demande le cocher, qui tient sa portière entre-bâillée.
Benjamin balbutie :
— Ou nous allons... mais nous allons... je pense que nous pourrions bien aller...
Berthe s'empresse de répondre pour lui :
— £h! mon Dieu... au bois de Boulogne... au Ranelagb... justement il y a bal ce soir... Nous y dînerons... puis nous y danserons. Partez, cocher! filez!
Benjamin voit qu'il a affaire à une dame qui connaît les bons endroits, et qu'avec elle il peut se passer de consulter Tamboureau.
On part. Madame Saint-Lambert se laisse aller au fond de la voiture, en disant à son compagnon :
— Baissez les stores.
Benjamin se penche vers chaque portière ; il cherche en haut, en bas, des glands de cordon ; puis il répond avec un air pénétré :
— Il n'y a pas de stores à cette voiture ! ...
— Pas de stores!... et elles en ont toutes maintenant. Par exemple, c'est jouer de malheur... Et vous choisissez justement une voiture qui n'en a pas... voilà une idée dont je ne vous ferai pas compliment!...
— Mais je n'ai pas remarqué cela en montant...
— Mon cher ami, c'est la première chose que l'on doit examiner lorsqu'on monte en voiture avec une dame...
— Voulez-vous que nous redescendions? Nous en prendrons une autre...
— Oh ! il est bien temps à présent qu'elle roule !... Hais je vous défends de m'embrasser... Et les mœurs !.;. on pourrait nous voir...
— Mon Dieu ! que j'ai été béte de prendre cette voiture...
— C'est vrai... Je veux dire que vous avez été
étourdi... Mais consolez- vous... la journée n'est pas finie...
— Dieu merci... et elle sera charmante, puisque je la passerai avec vous...
— Pourvu que je ne sois pas aperçue dans cette voiture avec vous... On aurait le droit de se plaindre à l'administration des citadines... ils doivent être forcés d'avoir des stores...
— Vous craignez d'être rencontrée par votre oncle ?
— Justement.
— Il est donc bien sévère cet oncle-li?
— Très-sévère... c'est un homme qui est toujours de mauvaise humeur... excellent cœur du reste, mais très-brutal.
— Puisque vous êtes veuve, il me semble que vous devez être libre de vos actions...
— Oh! sans doute, je suis libre... mais cependant... vous savez... il y a de ces convenances... de ces devoirs de famille... Mon oncle ne veut pas que je reçoive personne... Je croi^ qu'il a envie de m'épouser.
— Ah ! bah ! les oncles épousent donc leurs nièces?
— Quelquefois... avec des dispenses... cela s'est vu...
— Et vous consentiriez k épouser votre onde?
— Moi!... oh jamais!... je Fai en horreur... je l'exècre. . . c'est-à-dire je le respecte et le vénère, mais je ne veux point Tépouser... Fi donc ! je ne veux pas être ma tante !
— Oh! tant mieux... restez libre... que j'aie seul le droit de vous aimer.. .
— Est-il gentil ce petit Benjamin... Quelle béte de voiture... que c'est contrariant qu'il n'y ait point de stores... Baisez-moi la main... je vous le permets... regardez-moi... Oh Dieu!... Voyons , monsieur, répondez-moi un peu maintenant, car enfin, il est assez naturel que je désire connaître les antécédents d'un homme qui vient de me voler mon cœur... Depuis quand habitez- vous Paris?
— Depuis huit mois... et huit jours...
— Tant que ça! je n'aurais pas cru... Et avant oùétiez-vous?
— A Louviers , ma ville natale , où mon père est établi fabricant de draps.
- Ah ! votre père fait dans les draps...
— C'est-à-dire que maintenant il ne fait presque plus rien, il s'est retiré ; il peut se reposer^ il est assez riche.
— Ah ! votre père est riche...
— Et moi aussi, j'fti déjà cinquante mille francs de rente...
— En vérité... Oh ! moi je fais peu de cas de l'argent... j'en dépense beaucoup, parce qu'il en faut pour vivre, mais je ne sais pas ce que c'est que de compter... de calculer... Fi ! cela m'ennuie... Regardez-moi encore... dans les yeux !... Petit monstre !... a-til de beaux cils... Ne me regardez plus!... J'ai peur de trop aimer !...
— Ah! Berthe!...
— Oui, appelle-moi Berthe!... ta Berthe !.. je veux l'être toujours... Ah ! que c'est désolant de ne point avoir de stores... vous ne garderez pas cette voîture-là, j'espère, vous la renverrez quand nous serons au bois de Boulogne?
— Oh! certainement...
— Et que venez-vous faire à Paris?
— Rien, m'y amuser, y faire des connaissances...
— Mon ami, je veux vous guider, je veux être votre mentor dans cette ville qui est très-dangereuse lorsqu'on n'a pas une longue expérience... les gens qui en ont s'y perdent bien quelquefois... Il ne faut pas vous lier trop facilement... avec les hommes surtout... il y a des connaissances bien funestes parfois... c'est tou-
jours entre eux que les hommes se perdent. Qui connaissez-vous à Paris?
— Fort peu de monde : quelques anciens correspondants de mon père, auxquels il m'avait adressé et chez qui je dine quelquefois. ..
— Ensuite?
— Un jeune artiste, qui demeure dans ma maison... un peintre qui a beaucoup de talent...
— Les peintres qui ont beaucoup de talent ont rarement beaucoup d'argent... Fait-il le portrait?
— Oui, et fort ressemblant.
— Vous lui ferez faire le mien et vous me donnerez le vôtre... Et en femmes, qui connais* sez-vous ?
— Fort peu de monde... j'ai rompu ayec quelques grisettes parce que...
— Assez ! assez ! je ne veux pas en entendre davantage... vous allez me donner des attaques de nerfs... Ah! mon Dieu... et j'ai oublié de prendre mon flacon... En avez -vous un sur vous?...
— Moi, je n'en ai jamais.
— Je ne peux pas passer une journée sans flacon... je suis tellement impressionnable...
— Gomment faire ?
— Rien de plus facile... vous allez m'en acheter un... Tenez, j'aperçois justement une boutique de fantaisie... faites arrêter le cocher... et descendez m'acheter un flacon... Prenez-le un peu grand, j'aime que cela puisse tenir quelque chose.
Benjamin a fait arrêter la voiture ; il descend, entre dans un élégant magasin et choisit un fort beau flacon en cristal, avec un bouchon enrichi d'une turquoise... Il remonte et présente le flacon à madame Saint-Lambert, qui daigne le trouver à son goût.
— Mais cela ne remplira pas votre but, dit Benjamin, car ce flacon est vide... et si vous aviez besoin de respirer quelque chose...
— Soyez tranquille, répond Berthe en souriant, nous allons sur notre route trouver quelque parfumeur... Oh ! je ne suis jamais embarras-
S>vC ...
En effet, en entrant dans la rue Saint-Honoré, on passe devant un magasin de parfumerie.
Benjamin fait arrêter.
Cette fois madame Saint-Lambert descend avec lui ; elle veut choisir elle-même l'odeur qu'elle fera mettre dans son flacon.
Après avoir flairé une grande quantité de
parfums, la conquête de Benjamin se décide pour de Teau de Portugal. On en met dans son flacon; mais pendant cette opération, elle a senti du vinaigre de BuUy, puis de l'eau de violette, elle en veut aussi et en prend deux fiacons; elle aperçoit ensuite un petit sachet qui est disposé de manière à servir de porte-monnaie et qui embaume le patchouli.
Ce sachet lui plaît tant que Benjamin se croirait indigne de son amour s'il ne lui en faisait pas présent. Il paye le sachet, les essences, les odeurs, et on remonte en voiture avec tous ces objets, que Berthe sait fort bien faire tenir dans ses poches, qu'elle a soin d'avoir toujours très* grandes.
La voiture est embaumée , Berthe met sur le mouchoir de son amant du vinaigre de Bully et de l'essence de violette ; elle fui foure ensuite son mouchoir sur le nez, en lui disant :
— Quel parfum!... n'est-ce pas, petit Benjamin ? Oh ! j'adore les odeurs, moi; il semble que l'on soit entouré de fleurs... que l'on vive dans un bosquet... 0 Dieu... si nous avions des stores !•••
Le jeune Benjamin se laisse parfumer et embaumer ; il calcule qu'il a déjà dépensé qua-
rante-cinq francs deflacons, et cinquante chez le parfumeur.
A ce prix-là, on a le droit de sentir bon. Il y a pourtant des gens fort riches, qui persistent à ne point user de ce droit-là.
Du reste , notre amoureux ne tient point à Pargent, il a seulement peur de se trouver à court si la journée continue sur le même ton. Il fouille donc dans sa poche, regarde dans son portefeuillei et y voit avec joie un billet de deux cents francs, qu'il ne se rappelait pas y avoir mis.
— Ah! bravo!... je craignais de n'avoir plus assez d'argent sur moi, s'écrie Benjamin, mais me voilà rassuré.
— Mon Dieu, mon ami, dit Berthe, si vous n'en aviez pas, je vous en donnerais... Tout ce que j'ai esta vous...
— Vous plaisantez!...
— Moi... je tiens si peu à l'argent qu'aujourd'hui on me donnerait mille écus... et demain je n'aurais plus rien du tout... Je ne sais pas où cela passe... £n ce moment, par exemple... je n'ai pas un sou sur moi... Ah ! mon Dieu ! folle que je suis... à quoi ai-je pensé... où avais-jela titiS?... Vous me l'aves fait perdre assurément.
— Mais vous n'avez pas besoin d'argent pour venir avec moi, j'espère...
— Qu'il est béte!... ce n'est plus de cela qu'il s'agit... c'est mon ombrelle que j'ai oubliée...
— Votre ombrelle?
— Sans doute... je ne l'ai pas... il est impossible que je me passe d'ombrelle quand nous allons être au bois de Boulogne... avec cela qu'il fait aujourd'hui un soleil... d'Afrique...
— Gomment donc faire... est-ce qu'il n'y a pas d'ombre au bois de Boulogne?
— Il est charmant ! nous ne pourrons pas aller continuellement à l'ombre... et je n'ai pas envie de me griller la figure. Il est bien plus simple d'acheter une ombrelle. . .
— Ah! c'est vrai, au fait...
— Il y a justement un très-beau marchand de parapluies par ici... Ah ! je crois que nous l'avons passé... oui, nous l'avons passé...
— Nous en trouverons d'autres.
— Je ne sais pas... il est plus simple de retourner... Cocher... cocher...
L'automédon reçoit l'ordre de retourner sur ses pas, et madame Saint-Lambert, qui connaît parfaitement les bons endroits^ fait bientôt arré-
ter devant une belle boutique où il y a les ombrelles les plus à la mode.
Cette dame est descendue pour choisir ellemême ; elle a fort bon goût et prend ce qu'il y a de plus joli et de plus nouveau.
Benjamin n'en est pas quitte cette fois à moins de soixante et quinze francs.
On remonte en voiture.
— Pourvu qu'elle n'ait plus rien oublié ! se dit le jeune homme, qui a changé le billet de banque pour payer l'ombrelle.
Mais Berthe ne demande plus rien, elle est plus aimable, plus aimante, plus piquante que jamais ; et lorsqu'on arrive enfin au bois de Boulogne, Benjamin s'écriait à son tour :
— Oh ! s'il y avait des stores. . .
LA MAEB D'aOTEOIL. — ^D. H. 1.