M. BOUGAROS ET SA MAITRESSE
A peine a-t-on renvoyé la voiture et fait cent pas sur la pelouse qui fait face au Ranelagh, que la compagne de Benjamin Godichon pousse un cri de joie à Faspect d*un monsieur orné de sa dame qui viennent devant eux, et elle quitte le bras de son cavalier pour courir vers ces personnes, en s'écriant :
— Tiens !... c'est Lucie avec son époux... Ah ! en voilà une rencontre!»... Ah î que c'est gentil... quel heureux hasard !
Le couple que Ton vient de rencontrer semble annoncer un artiste en n*importe quoi, promenant une dame qui travaille en une foule de choses. L'homme est jeune et joli garçon; sa mise est à la mode prise par partie, mais offre peu d'ensemble; son habit lui est trop large, son pantalon trop étroit, son chapeau pose à peine sur sa tête. Il a une longue barbe et un cigare à la bouche. La dame peut avoir de vingt-six à vingt-huit ans; elle n'a jamais été jolie, mais elle a un petit air effronté et une tournure cancan qui font parfois plus de conquêtes que la beauté; sa toilette serait passable si elle était fraîche. Total : le couple a l'air d'être dans la pane et de la supporter très-philosophiquement.
Berthe a couru au-devant du couple, afin de pouvoir leur dire quelques mots tout bas sans être entendue par Benjamin. Lorsque celui*ei rejoint la compagnie, on en est au plaisir de se revoir.
— Cette chère Lucie !... je l'ai reconnue tout de suite!... dit madame Saint-Lambert en prenant la main de son amie.
— C'est pas étonnant, murmure le monsieur, vous devez connaître son chapeau... depuis le temps qu'elle le porte...
—- Est^l béte, ce Boucaros!.., donne-m'en un autre, je ne mettrai plus celuMi...
— Et tu aurais tort, s'écrie Berthe, car il le va fort bien... Du reste, est-ce qu'on fait de la toilette pour venir & la campagne ?... Moi, je ne pensais pas du tout à sortir... aussi, vous voyez comme je suis faite. Mais monsieur est venu me chercher... je me suis laisse enlever... Je vous présente M. Benjamiu , capitaliste , auquel je m'intéresse beaucoup, et dont je compte diriger la conduite à Paris.
Benjamin salue. Le monsieur lui envoie une bouffée de tabac dans l'œil ; la dame fait un petit bond en arrière, puis une révérence à la mazurka.
— Mon ami, reprend Berthe, je vous présente M. et madame Boucaros, des artistes remplis de cœur et de talents, anciennes connaissances auxquelles j'ai toujours porté une amitié sincère, un dévouement de tous les temps !...
— Et qui te l'ont bien rendu, reprend la dame, dans le bonheur comme dans l'adversité... je dis l'adversité... parce que ça rime avec amitié.
— Mon épouse fait des vers, monsieur, s'écrie le fumeur d'un air goguenard, c'est une sapho, un bas bleu qui n'attend pour faire des feuille-
tons qu'un journal qui paraîtra six fois par jour. . .
— Boucaros, vas-tu recommencer tes bêtises... si je voulais écrire, je ferais peut-être des romans tout aussi amusants que ceux de madame A. 9 ou B. ou G. Mais je ne veux pas écrire.
— Tu as tes raisons pour ça... tu n'écris pas méiye tes Mémoires!... Et la petite sœur, comment va-t-elle?
Berthe fait une légère grimace. Son amie s'empresse de dire :
— Ta sœur de lait... voilà ce qu'il veut dire... ta petite sœur de lait...
— Ah ! oui... de lait... Marie, enfin.
— Marinette, vous voulez dire...
— Marinette, Marinade, si vous voulez! je n'y tiens pas.
— Elle est toujours aussi paresseuse, aussi sale et aussi gourmande!
— Le portrait est court, mais il est bien touché!
— Et ressemblant, je m'en vante. Ah ! çà ! vous étiez donc venus, comme nous, vous promener par ici ?
— Oui, ma bonne, Boucaros n'avait rien à faire...
— C'est-à-dire que je n'ëtais pas en train de travailler... Je suis comme Tamboureau, dont je m'honore d'être Télève ; il faut que je sois en train, sinon, il me serait impossible de tenir un pinceau...
— Oui, mais au moins Tamboureau travaille quelquefois, tandis que toi, flâneur, tu ne fais jamais rien, toujours sous prétexte que tu n'es pas en train.
— Voilà bien les femmes... elles croient qu'on fait un tableau comme une paire de bottes... passez-moi le cuir... la poix... pif, paf! ça y est !... Mets cela en vers, chère amie, tu me feras bien plaisir, je les collerai sur un mirliton.
— Que vous êtes taquin, Boucaros! Toujours faire endéver votre petite femme... c'est mal, cela...
— Ah Dieu ! vous n'êtes pas digne de la fidélité que je professe à votre égard...
— Il y a une foule de choses que l'on professe et qu'on ne pratique pas.
— J'ose croire que ce n'est pas pour moi que tu dis cela, ingrat!
— Monsieur connaît Tamboureau, peintre?
dit Benjamin en s'adressant au jeune fumeur.
— Oui, monsieur... qui loge rue du Faubourg- Poissonnière. ••
— C'est cela même. Je suis son voisin, monsieur.
— Et moi son élève et son émule.
— Je logeausecond, dans l'escalier du devant.
— Je suis étonné alors de ne point vous avoir encore rencontré, car il m'arrive assez souvent de coucher chez Tamboureau... quand je me trouve le soir dans son quartier... J'aime assez à coucher de côté et d'autre...
— Oui, monsieur me laissé quelquefois Fattendre jusqu'à deux heures du matin, dit Lucie.
— C'est que ça t'amuse. Est-ce que je t'ai jamais dit de m'attendre, moi?
— Monsieur, dit Benjamin, il n'y a que trois semaines que je suis voisin de M. Tamboureau.
— C'est sans doute pour cela que nous ne nous sommes pas encore rencontrés ; d'autant plus que je viens de faire un petit voyage de quinze jours en Lorraine... j'ai été dans ma famille.
— Et il n'a pas seulement rapporté un jambon, dit Lucie.
— Ma chère amie, vous donneriez à penser que mes parents sont des charcutiers, tandis qu'ils sont rentiers.
— Charcutiers! rentiers I... c'est toujours le pays des jambons !
— Je suis revenu avec des lauriers, c'est bien plus beau !
— Alors c'est toi qui étais lé jambon ! Fichtre ! vous avez une bien jolie ombrelle, madame Saint- Lambert!
— N'est-ce pas qu'elle est de bon goût?. . . C'est un cadeau que mon ami vient de me faire...
— Quand m'en achèteras-tu une comme cela, Boucaros?
— Quand j'aurai tous les grands prix de Rome... ma biche.
— Mes enfants, reprend Berthe qui s'est rattachée au bras de son jeune homme , est-ce que vous ne duiez pas par ici, comme nous?... Car nous avons l'intention de faire un repas agréable... puis de danser un peu au bal... Ah! une bonne idée : dînez avec nous... ce sera bien plus gentil, nous rirons, nous boirons du Champagne frappé, et ce soir vous nous ferez vis-à-vis au bal... N'«st-ce pas, Benjamin, que cela vous sera agréable de diner avec mon amie et son époux?
Benjamin n'est point absolument de cet avis, car il se flattait de diner avec sa bdle dans un cabinet particulier, pourvu de tous ses stores, et
il voit encore reculer le moment de son bonheur ; cependant il n'ose pas laisser paraître sa contrariété et tâche d'avoir l'air content en répondant :
— Mais sans doute, cela me fera... beaucoup de plaisir.
Pendant ce colloque, le jeune fumeur regardait sa maîtresse en faisant une drôle de figure et en frappant légèrement sur ses goussets; sa belle fait un mouvement d'humeur en murmurant :
— C'est gentil, toujours logé au même numéro ! Il serait temps cependant de le changer.
— Eh bien! reprend Berlhe, est-ce que ma proposition ne vous sourit pas, Boucaros?
— Pardonnez-moi, elle me sourirait beaucoup, au contraire , répond celui-ci en se dandinant ; mais c'est Lucie... qui a, je crois, aVaire à Paris...
— Tu veux retourner à Paris, Lucie?
— Moi, ce n'est pas vrai... c'est plutôt... une autre raison... c'est... parce que... c'est à cause de...
Et Lucie, se penchant vers son amie, lui glisse dans l'oreille :
— Il n'a pas le soûl...
Berthe se met à rire en répondant à demivoix :
— Je connais ça... cela n'est point un empêchement !... Je réponds de tout, je suis avec un californien !
— Oh! alors... nous ne demandons pas mieux.
— Ma chère, reprend Berthe en parlant tout haut, tu es une enfant avec ta toilette... je te dis que tu es très-bien ainsi... Figurez-vous, Benjamin, que mon amie ne se trouve pas assez élégante pour dîner avec nous... elle est d'une coquetterie... n'est-il pas vrai qu'elle est à ravir?
— Madame est très-bien...
— Monsieur est trop poli pour dire autrement. . .
— Allons, c'est décidé, nous dtnons tous quatre ensemble... c'est moi qui commanderai... vous verrez que je m'y entends...
— Et moi, vous verrez comme je m'entends à faire honneur à un repas! s'écrie Bouearos en faisant un entrechat et un pas de caractère un peu risqué.
— Allons dinerl... j'ai très-faim, moi.
— Allons dîner! nous boirons à Bacchus et à Vin%t8y comme dans les Porcheroiis, à l'Opéra-
Comique.
— Se —
Madame Lucie, qui est devenue très-gaie ainsi que son cavalier, s'ëlance en avant avec lui.
Berthe, qui marche un peu en arrière avec Benjamin , remarquant la mine passablement contrariée de celui-ci, lui dit avec tendresse :
— Qu'avez-vous, cher ami?... Votre front a des nuages...
— Mais... c'est que... je me faisais une si grande fête de me retrouver enfin en téte-à-téte avec vous... et quand je crois toucher au bonheur... vous le reculez encore...
— Taisez-vous, polisson !... tais- toi, ô mon Benjamin, nous reviendrons seuls tous deux à Paris... je te le promets... es-tu content?...
— Ne dois-je pas l'être , si vous m'aimez un peu?...
— Si je Taime! il demande si je l'aime... ô Dieu! â Dieu! â Dieu!... Ah!... j'ai perdu une jarretière... tant pis! tu m'en achèteras d'autres... des roses avec cette devise brodée : halielà I mais tu ne feras aucune attention & la devise.