COURS DE GALANTERIE ET COURS DE DANSE
On est entré chez le meilleur restaurateur du bois. On choisit un joli petit salon donnant sur la pelouse.
Berthe s'est chargée de commander le dîner ; elle s'acquitte de ce soin en personne qui entend son affaire.
Pendant que le garçon met le couvert, ces dames ôtent chapeaux, châles, ceintures ; elles se mettent à leur aise.
M. Boucaros parait vouloir en faire autant, car
— oeil lâche la boucle de son pantalon, tout en murmurant :
— Diable de pantalon... j'ai beau lâcher la boucle... il est toujours trop étroit... il me gêne... qu'est-ce que ce sera donc après diner !
— Tu devrais bien changer de tailleur, Alfred, dit Lucie à son amant.
— Oui... oui!... c'est aussi ce que je compte faire... un de ces jours... quand je serai en fonds:..
— Le fait est, dit Berthe, que vous avez un habit qui vous est trop large...
— Oui..., dit Lucie, mais comme son pantalon est trop juste, ça se balance...
— Oh ! non, diable, je crois qu'il ne faut pas que je me balance avec... ça craquerait... Mon Dieu que cela sent les parfums... C'est madame Saint-Lambert qui embaume ainsi?
— Mais oui. . . j'adore embaumer !
— Il faudra vous faire ganaliser. . .
— Qu'il est bête, ce Boucaros...
— Tenez... voyez quel charmant flacon mon ami Benjamin m'a donné...
— Oh ! c'est délicieux... regarde donc, Alfred.
— C'est cAico^o... si ce flacon-là était à moi, je mettrais du kirsch dedans !
— Fi !... quel licheur que cet homme*Ui !...
— Tenez, voyez encore ce sachet qui sert de porte^monnaie.
— C est ravissant.
— L'argent sentira bien bon là dedans I...
— U faut en mettre beaucoup.
— C'est encore un présent de mon ami...
— Fichtre! murmure Boucarosen se tournant vers LuciCy il parait qu'il va bien l'ami Benjamin... Quel pigeon !
— Oh oui! il y a des femmes qui sont heureuses... Ce n'est pas toi qui me parfumerais ainsi !
— C'est malsain les odeurs! ça porte h la tète, je ne veux pas que tu aies des attaques de nerfs. . • Je prends trop soin de ta santé pour cela !
Le diaer est servi. Pendant le premier service Boucaros et Lucie parlent peu, mais ils agissent avec tant d'ardeur que l'on comprend qu'ils n'aient pas le temps de soutenir la conversation. Madame Saint-Lambert en fait les frais; elle a la parole facile, et la mémoire très-bien fournie; elle conte une foule d'anecdotes arrivéesà des dames de ses amies : l'une a reçu de son amant sept cachemires indiens de couleurs différentes, afin de pouvoir en changer chaque jour
de la semaine ; une autre ne pouvait pas se mettre à table sans trouver un bijou nouveau sous sa serviette ; enfin une troisième ayant témoigné à son amant le désir de lire les contes de la Fontaine avec des gravures , il lui a envoyé les deux volumes avec des billets de banque en guise de papier de soie sur chaque gravure.
— Oh ! mais c'est superbe ! s'écrie Lucie en s'interrompant un moment devant une aile de volaille, voilà une galanterie raffinée!...
— N'est-ce pas que c'est de bon goût? reprend Berthe; les cachemires et les bijoux sous la serviette, ce sont de ces choses qui se font tous les jours. Tout homme un peu bien élevé pratique ce genre de galanterie... et passerait pour un cuistre s'il n'offrait pas toutes ces bagatelles aune femme... surtout lorsqu'il a de la fortune...
— Il est certain, murmure Boucaros, que s'il n'avait pas le sou, cela lui serait assez difficile d'acheter des cachemires et des diamants... A l'impossible nul n'est tenu !
— Mais ce présent dans des volumes... Ces gravures recouvertes de billets de banque... c'est délicat et coquet. Mon Dieu, ce n'est pas pour les billets de banque.. • cela ne représente tou*
jours que de l'argent... et l'argent n'est bon qu'à dépenser^ sans quoi autant vaudrait avoir du plomb ou de l'étain, tout le monde sait cela!... mais c'est la manière d'offrir les choses qui en fait tout le prix!... n'étcs-vous pas démon avis, cher Benjamin ?
Depuis quelque temps, Benjamin se bornait à écouter et ne disait rien ; la conversation roulait trop sur le même sujet, il aurait désiré que l'on parlât d'autre chose; cependant interpellé par Berthe, il répond :
— Certainement, la personne qui a fait cela agissait avec magnificence... c'est un don princier!... il me semble même avoir déjà entendu conter cette anecdote, et on attribuait cette galanterie à un fort grand personnage.
— Pourquoi donc un homme du monde ne serait- il pas aussi généreux qu'un prince?...
— Après cela, dit Boucaros, l'aventure peut n'être arrivée que depuis que l'on a mis en circulation les coupures, les billets de banque n'étaient sans doute que de cent francs.
— C'est égal, reprend Lucie, même avec des coupures, c'était encore bien gentil! et si j'avais un amant capable d'un pareil trait...
— Tu lui demanderais l'Histoire universelle
avec des gravures, cent vingt volumes inquarto !•••
— Ah ! si j'avais hérité de toute la fortune à laquelle j'avais droit, s'écrie Bertbe en avalant un verre de Champagne frappé, quel bonheur j'aurais éprouvé à faire des heureux !..•
— Vous n'avez pas besoin d'argent pour fiiire des heureux ! dit timidement Benjamin.
— Ah! bravo! le mot est charmant, s'éerie Boucaros, je voudrais l'avoir dit.
— Monsieur est plus aimable que toi, dit Lucie.
— Ça ne m'cmpéehe pas de faire aussi des heureuses, et sans bourse délier, murmure le jeune homme en se servant pour la troisième fois du homard.
Quant à Berthe, elle a tendu sa main àBeojamin qui la baise tendrement,
— Surtout, mon ami, n'allez pas croire que je tienne à la fortune, à la richesse, reprend cette dame en donnant avec sa main des petits coups sur la joue de son amoureux. Ah ! fi donc!... Je méprise l'or... c'est pour cela que je ne comprends pas ceux qui en amassent!... car enfin la vie est si courte... à quoi leur serviront leurs trésors quand ils ne seront plus ?
— A moins, dit Boucaros, qu'ils ne fassent
comme Attila, roi des Huns, qui fut enterre au milieu d'une vaste campagne, dans un cercueil dont la première couverture était d'or , la deuxième d*argent et la troisième de fer. On l'inhuma avec des richesses prodigieuses» et on mit de plus^ avec son corps^ toutes les dépouilles de ses ennemis : des harnais tout garnis d'or et de pierreries, des étoffes magnifiques et ce qu'il avait enlevé de plus précieux dans les palais des rois qu'il avait pillés, et il en avait pillé beau* coup.
— Vraiment! oh ! quelle idée bizarre! dit Berthe. Mais ne pouvait-on pas craindre qu'un jour ce tombeau ne fût aussi pillé?
— On avait pris des précautions pour empêcher cela. Les Huns tuèrent généralement tous ceux qui avaient aidé à inhumer Attila; les Goths avaient fait la même chose pour Alaric mort k Cosenza en Galabre, ils avaient détourné la rivière de Yasento et avaient fait faire une fosse dans l'endroit de son lit où le cours était le plus rapide, ils y enterrèrent Alaric aussi magnifiquement que le fut depuis Attila, et tuèrent ensuite, sans exception, ceux qui avaient aidé à creuser la fosse, après avoir fait rentrer la rivière de Vasento dans son canal.
— Quelle canaille que tout ce monde-là!... C'est égal, je in*enorgueillis de te voir si savant, Boucaros... Est-ce Tamboureau qui t'apprend tout cela?
— Non, Tamboureau ne s'occupe que de l'histoire grecque et du théâtre d'Aristophane , il va te dire tout de suite et sans se tromper quel est le costume que portaient les acteurs à la première représentation des Guêpes ou des Nuées... il te contera aussi la pièce. ^
— Je ne suis pas de sa force... Je n'ai jamais pu retenir par cœur toute la romance de âfalbrouck I
— Savez -vous qu'on dîne très-bien ici? dit fioucaros en versant du Champagne à Benjamin.
— Est-ce que je vous y aurais menés si l'on y était mal? dit Berthe; est-ce que mon ami Benjamin aurait voulu nous offrir un mauvais dîner!... car je suis bien aise de vous dire, mes amis, que c'est lui qui vous offre à diner... Je vous ai invités, et certainement il ne souffrira pas que vous payiez votre part ! N'est-ce pas, mon ami, que j'ai deviné vos intentions?
Benjamin qui ne s'attendait pasi être l'amphytrion de M. et madame Boucaros, fait une légère
grimace en calculant déjà tout ce qu'il a dépense; mais Berthe s'empresse de lui fourrer sa main sous le nez en lui disant :
— Baisez vite!
Benjamin baise la main de cette dame et répond en tâchant d'avoir l'air content :
— Assurément, je suis charmé d'offrir k dîner à monsieur et à madame, c'est un grand plaisir pour moi... c'est même une occasion dont je remercie le hasard.
— S'il en est ainsi, nous acceptons, monsieur, répond Boucaros ; d'ailleurs, moi , je suis très sans façon... les vrais artistes ne les aiment pas!... dès qu'on m'invite, j'accepte...
— Mais ce sera a charge de revanche, dit Lucie, et nous espérons qu'un jour monsieur nous fera aussi le plaisir de venir manger la soupe chez nous...
— Très-volontiers, madame...
— Ah ! mon Dieu , monsieur a avalé de travers.
C'était une envie de rire qui venait de prendre à Boucaros , lorsque Lucie avait fait son invita^tion. Il met cela sur le compte du Champagne qu'il avait voulu ingurgiter.
Enfin le dioer est achevé, il a été splendide et 1. 9
on n'a pas ménagé le Champagne; madame Saint- Lambert a prétendu qu'il ne grisait jamais lorsqu'il était frappé ; ce qui n'empêche pas qu'en sortant de table ces dames n'aient une forte couche de vermillon sur la figure, tandis que Boucaros a les yeux tellement rapetisses qu'il y voit à peine. Benjamin seul a conservé son sangfroid ; mais près de la femme qu'il aime et dont il n'a encore rien obtenu, un amoureux ne pense pas à boire et n'a nulle envie de s'étourdir.
— Maintenant, nous allons faire un tour au bal du Ranelagh, dit Berthe, la société y est fort distinguée, nous risquerons un quadriUe, quelques redowas, ensuite chacun s'en relourhera chez soi.
— Vous savez ce que vous m'avez promis? dit Benjamin en prenant le bras de madame Saint- Lambert; nous revenons en téte-à-téte.
— Oui, cher petit, et même il serait possible que...
— Que quoi? achevez...
— Si vous me promettez de ne le dire à personne...
— Je vous ai dit que j'étais fort discret.
— Tous les hommes disent cela, et ensuite ils se vantât de leurs conquêtes... mais, je t'aime,
moi, et je suis capable de te sacrifier jusqu'à ma réputation...
— Ah, TDadame ! je serai digne de votre amour.
— Je l'espère bien... au reste, vos action^ me le prouveront.
— Mais vous vouliez me dire quelque chose tout à l'heure, et vous n'avez pas achevé.
— Je voulais dire... mais non... je n'ose plus...
— De grâce, achevez î
— Eh bien !... je n'ai pas dit à Marinette de m'attendre... on peut croire que je couche cette nuit à la campagne chez une amie.
— Ah ! je comprends... C'est ravissant f... c'est délirant!..,
— Modérez-vous, cher ami, nous voici dans le monde , et je rencontre souvent des connaissances ici.
Les deux couples sont entrés dans le bal, où il y a déjà beaucoup de monde, car le diner s'était prolongé tard et il faisait nuit depuis longtemps. Un autre que Benjamin remarquerait une grande quantité dejolies femmes, à la tournure agaçante, à l'oeil provoquant, qui saluent Berthe très-familièrement ; mais le jeune homme est tellement préoccupé du bonheur qu'on lui a laissé entre-
— iOO —
voir pour la nuit, qu'il n'a des yeux que pour sa conquête. Celle-ci ne tarde pas à Tentraîner à une place en face de Boucaros et de Lucie en lui disant :
— Dansons, je suis disposée à faire des folies. Le quadrille commence. Benjamin Godichon,
qui ne sait pas encore bien la belle danse que l'on pratique maintenant, dans les bals publics, devient rouge jusqu'aux yeux, lorsque pour figurer sa dame l'enlace, le serre, et s'attacbe après lui comme le lierre après l'ormeau ; il est vrai qu'en face d'eux M. Boucaros et sa partenaire se livrent à une danse encore plus excentrique ; le jeune fumeur fait aller ses bras conxme les ailes d'un moulin, et envoie ses jambes si haut qu'à chaque instant son vis-à-vis manque de recevoir un coup de pied dans l'œil. Déjà deux fois un monsieur de rétablissement s'est approché de Boucaros et l'a prié de modérer sa danse, mais il n'a obtenu pour réponse que :
— Vous m'embêtez !
On a fait cercle pour voir danser les deux couples. Cependant Berthe n'est pas satisfaite de son danseur, et elle lui dit après le quadrille :
— Petit ami, vous n'êtes pas encore fort sur la danse moderne , mais Boucaros vous donnera
des leçons... c*est lui qui a une danse ravissante... aussi kMahUle, au Château des Fleurs , au Château Rouge, au Château d'Asmères, on fait cercle quand il danse... et c'est flatteur pour une femme de l'avoir pour cavalier...
— J'aurais cru que c'était dangereux de danser avec lui... il fait tant de gestes.
— Enfant que vous êtes! il n'y a pas le moindre danfrer!... Ah! si je me livrais... vous en verriez bien d'autres!
— Comment, vous dansez comme cela ?
— Je veux dire que je fais des pas qui font fureur... n'est-ce pas, Lucie?
— Oui, tu vas très-bien quand tu es en train.
— Benjamin, allons prendre du punch, cher ami.
La société va se mettre à une table sous un bosquet. On prend du punch, c'est Benjamin qui le paye. M. Boucaros ne fait pas même semblant de vouloir fouiller à sa poche, ce qui, au reste, serait sans doute inutile. Mais bientôt l'orchestre joue la ritournelle d'une redowa et Berthe se lève en s'écriant :
— La redowa... ma danse favorite. .. oh ! je ne veux pas la manquer. La savez-vous, Benjamin ?
— Oui... oui... je dois la savoir.
Benjamin n'avait jamais redowé de sa vie, mais il ne voulait pas avouer son ignorance, surtout à une femme qui semblait attacher tant de prix au talent de son danseur. Il se flatte qu'il se tirera de la redowa comme d'une valse et il va, avec Berthe, se placer dans l'enceinte réservée aux danseurs. L'orchestre part, les couples se mettent en mouvement, Berlhc veut en faire autant avec son cavalier ; mais à la sixième mesure elle voit qu'il n'y a pas moyen de le faire aller ; elle s'arrête et s'écrie avec dépit :
— Ah! c'est affreux!... vous n'allez pas... vous ne savez pas du tout redower...
— Mais si, cela va venir, vous allez voir...
— Oh non ! je ne veux pas en voir davantage, merci... vous me compromettriez, cher ami, moi qui suis une des premières redoweuses de Paris... Ah!... voilà Bribril... Bribri, voulezvous me faire redower? Je suis disponible.
Ces paroles s'adressaient à un jeune homme qui passait en ce moment près du couple et qui , pour toute réponse, passe son bras autour de la taille de madame Saint-Lambert et se lance avec elle dans l'espace. Benjamin en est réduit à regarder, c'est une triste position pour un amoureux ; il ne peut s'eiiipêcher de trouver assez
peu aimable la conduite de cette dame, qu'il a comblée de cadeaux depuis le matin, et qui le lâcbe pour prendre un autre cavalier parce qu'il ne redowe pas en mesure.
Cependant, lorsque Berthe passe devant lui, elle lui lance de si tendres regards, et puis elle redowe si bien , il y a tant de volupté dans ses poses, qu'il sent sa mauvaise bumeur se dissiper et se dit :
— Après tout ! qu'est-ce qu'une contredanse... une redowa... une faveur que Ton accorde à tout le monde... et même à des gens que l'on ne connaît pas... Mais le bonbeur qui m'attend cette nuit!... ab ! voila ce qui est au-dessus de tout ! ... Décidément j'aurais tort de me fâcher !.. .
La redowa finie , Bertbe est venue rejoindre son amoureux, en lui disant :
— Soyez tranquille , mon petit Benjamin , je vous apprendrai à redower moi , je vous donnerai des leçons particulières, et avant quinze jours je veux que vous soyez un danseur accompli.
— £st*ce que nous n'allons pas partir? 11 est dix heures passées.
— Est-il impatient! eh bien, encore une contredanse et nous filons... Prenons des glaces.
. On prend des glaces, toujours avec Boucaros et
Lucie qui ne manquent pas d'accourir dès qu'ils voient Berthe et son cavalier s'approcher d'une table et qui se lèvent toujours les premiers, lorsqu'on appelle le garçon pour payer.
L'orchestre joue la ritournelle d'une contredanse ; déjà Berthe s'est levée et a pris le bras de Benjamin pour aller se mettre en place, lorsque Lucie, qui allait devant avec son amant, revient précipitamment sur ses pas et d'un air effaré accourt dire à Berthe :
— Sandarac!... Sandarac!... il est là... je l'ai vu là-bas... dans ce groupe au fond...
En une seconde madame Saint- Lambert a quitté le bras de Benjamin et pris celui de Lucie en criant à son jeune amoureux :
— Adieu... bonsoir... laissez-moi... ne me parlez plus... vous ne me connaissez pas... je vous défends de me connaître...
— Comment?... qu'est-ce que cela veut dire? s'écrie Benjamin qui veut suivre Berthe. Pourquoi me quittez- vous ainsi ?...
— Taisez-vous!...
— Mais je ne veux pas vous quitter, moi...
• — Taisez-vous... mon oncle est là... ne le comprenez -vous pas?.,.
— Votre oncle!...
— Oui... adieu... Demain j'irai chez toi... Ne me parlez plus...
— Mais pourtant...
— Taisez-vous... ou je ne vous revois de ma vie!
Et Berthe , entraînant Lucie , se perd bientôt dans la foule, tandis que Benjamin, tout abasourdi de ce qui lui arrive, reste planté à la même place se demandant s'il doit souffrir que madame Saint-Lambert se conduise ainsi avec lui.
Pendant que le pauvre garçon est encore indécis sur ce qu'il doit faire, Boucaros vient à lui, en riant, lui dire :
— Eh bien, nous voilà veufs tous les deux...
— Veufs... comment? qu'est-ce que vous entendez parla?
— Parbleu ! que Berthe vous a quitté parce qu'elle a vu Sandarac et que Lucie en a fait autant pour avoir l'air d'être venue ici avec Berthe. Voilà comme ça se joue.
— Ah ! voilà comme ça se joue... Dites-moi : il est donc bien méchant , l'oncle de madame de Saint-Lambert?
— Quèque c'est que ça... l'oncîe?
— Eh bien, ce M. Sandarac... dont la présence
Toblige à me quitter... Est-ce que ce n'est pas son oncle?
— Ah! si... oui!... c'est son oncle... je n'y pensais plus... C'est un monsieur très-brutal !
— Il a donc des droits sur elle?...
— Dame! il l'entretient... je veux dire, il a soin de sa maison.
— Son mari ne lui a donc rien laissé, à celte pauvre Berthe ?
— Son mari?... Si nous allions prendre des grogs... hein?...
— Merci, je n'ai plus envie de rien prendre... Ah! mon Dieu! la voilà... tenez... elle est au bras d'un monsieur...
— C'est Sandarac... N'ayez pas l'air de la connaître , il serait capable de lui donner un coup de pied... quelque part... de vous faire une scène... il faut éviter cela.
— Je me moque bien de ce monsieur... Hom ! si ce n'était pas son oncle!... je ne le laisserais pas promener une dame avec qui je suis venu
— Je vous assure que cela se voit tous les jours : on amène une dame, elle s'en va avec un autre... c'est bien plus drôle !
— Je ne trouve pas cela drôle, moi.
— Vous vous y ferez.
— Dieu !... ils vont passer devant nous... En effet, Berthe passait, donnant un bras à
Lucie et Tautre k un monsieur d'une quarantaine d'années, très-grand, très-robuste, la figure aux trois quarts cachée sous sa barbe, ses moustaches et ses favoris ; mais l'air farouche et la démarche d'un tambour-major.
En se trouvant à deux pas de sa belle, Benjamin devient tour à tour blanc, rouge et vert. Quant à Berthe, elle passe près de lui sans cesser de sourire, de minauder avec l'homme dont elle tient le bras, et jette i peine un regard en coulisse du côté de son jeune ami.
— Sapristi ! je m'en vais ! s'écrie Benjamin lorsque Berthe est éloignée ; j'en ai assez de votre bal... Cela me fait mal de voir celle que j'aime au bras d'un autre... Il est bien jeune pour un oncle !
— Il y a des oncles de tout âge...
— Du reste, il est bien vilain aussi ! Adieu, M. Boucaros...
— Gomment, vous partez?... Mais je m'en vais avec vous...
— Et votre dame?
— Elle est avec Berthe , Sandarac les recon-
duira... Oh ! je n'en suis pas inquiet... D'ailleurs je coucherai chez Tamboureau.
— Eh bien, partons alors, car je veux m'en aller sur-le-champ.
Les deux jeunes gens quittent le bal. Sur la pelouse ils trouvent des cabriolets ; ils en prennent un et se font ramener à Paris. Pendant la route, Boucaros tâche d'égayer son compagnon par des contes d'atelier; mais celui-ci l'écoute à peine, il est trop contrarié de se voir encore trompé dans ses espérances, surtout après s'être flatté de passer une nuit délicieuse. Aussi en arrivant à sa demeure , après avoir , comme de raison, payé le cabriolet, il se hâte de dire bonsoir à Boucaros et de rentrer chez lui sans écouter le jeune fumeur qui lui crie :
— Montez donc un peu chez Tamboureau, il vous contera quelque trait d'Agathocle ou d'Jlcibiade»