CHAPITRE SIXIÈME
La mare P^AUtBUlL. — BD. H. 1. iO
ÀUGUSTA ET GORALIE.
Laissons quelque temps Benjamin Godichon penser k ses amours ; Boucaros, à l'excellent diner qn'îl a fait ; Berthe, aux mensonges qu'elle dira à ses amants, car vous avez deviné, je pense, que cette dame en a plus d'un. Entrons dans cette petite ehambre du sixième étage, dont la porte s'est ouverte pour laisser paraître une jeune fille qui voulait arroser M. Cotonnet et qui a arrosé le jeune amoureux de madame Saint-Lambert.
Dans une petite pièce fort modestement meublée, et qui n'est pas rangée et entretenue avec
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beaucoup de soin , nous trouverons deux jeunes filles assises et travaillant contre une table.
L*une est mademoiselle Coralie, la demoiselle à la jatte d'eau ; nous savons déjà que c'est une jolie brune, à l'œil noir, vif, éveille; ajoutons tout de suite que son petit nez légèrement retroussé, sa bouche rieuse et son menton arrondi, achèvent de donner à sa physionomie quelque chose de piquant, de mutin, qui fait tourner beaucoup de têtes sur le passage de cette demoiselle.
La jeune fille assise près d'elle semble avoir deux ou trois ans de plus que Coralie ; elle n'est ni blonde, ni brune; ses cheveux châtains ont un joli reflet ; ses yeux sont d'un bleu foncé, ils sont doux et annoncent une âme tendre ; dans leur gaieté même , ils n'ont pas l'expression mutine de leurs voisins ; la figure est ovale, le teint pâle, les traits fins , la bouche gracieuse* C'est aussi une charmante personne, mais dans un autre genre que son amie, et un peintre aimerait à reproduire ces deux têtes, toutes deux jeunes, jolies, inspirant et respirant l'amour.
Une seule lumière éclaire les deux jeunes filles. Coralie fait des fleurs, sa compagne travaille à un ouvrage de tapisserie.
Tout d'un coup mademoiselle Coralie part d'un ëdat de rire. Sa compagne lève la tète avec surprise.
— Qu'est-ce donc qui te fait rire?
— Tu ne devines pas, Âugusta? Je pensais à ma méprise de ce matin... a ce jeune homme k qui j'ai jeté de l'eau au visage, croyant que c'était Cotonnet... Pauvre innocent... il ne s'est pas trop fâché... il était assez gentil... Je ne me rappelle plus quel nom il demandait... Ah ! mndame Saint-Lambert... Je ne connais pas ça dans la maison... C'était peut-être un prétexte pour frapper chez moi...
— Mais pourquoi voulais-tu jeter de l'eau à Cotonnet? Que t'a-t-il fait ce pauvre garçon?... Vous êtes donc brouillés à présent?
— Brouillés à mort !
— Oh! à mort! comme d'habitude, et dans deux jours vous serez raccommodés...
— Oh ! non! celte fois c'est pour de bon ; c'est fini... bien fini...
— Tu as donc un motif bien grave pour te fâcher ainsi avec quelqu'un que tu connaissais depuis près de deux ans, je crois ?
— C'est peut-être parce qu'il y a déjà deux ansqueje le connaisque je veux rompre avec lui.
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— Ah ! Goralie ! ce n'est pas joli ce que tu dis l&... Tu me ferais croire que Ton a raison quand on dit que tu es légère, coquette...
— On peut dire tout ce qu'on voudra, ça m*est bien égal!...
— Mais il ne faut pas ainsi mépriser l'opinion du monde... !« sais bien que lorsqu'il se met à être méchant, il en dit toujours plus qu'il n'y en a... Malgré cela , quand on n'a rien à se repro» cher, on est bien forte contre la médisance...
— Moi, je me moque du qu'en dtra-t-on... Je n'ai pas comme toi la prétention d'être une demoiselle d'Orléans... Mais aussi je ne moralise pas les autres 9 je ne leur fais point de sermon et je ne trouve pas mauvais qu'ils aiment ou n'aiment plus quelqu'un quand c'est leur fantaisie... Il est vrai que j'ai toujours été si mal élevée, moi! Ce n'est pas comme tant d'autres qui ont reçu une espèce d'éducation !
Mademoiselle Ooralie a dit ces derniers mots avec un certain accent de dépit qui n'échappe point à Augusta. Celie-oi ne répond rien; elle se contente de baisser tristement ses regards sur son ouvrage en poussant un léger soupir.
Mais au bout de deux minutes de silence, pendant lesquelles, au lieu de travailler, mademoi'
seMe Coralie froisse et déchire les petits morceaux de batiste qui doivent servir à faire des pétales de roses, ^le se rapproche de soo amie et lui frappe doucement le genou en murmurant :
— Augusta, est-ce que tu es fâchée?
— Moi?... mais non... car je sais bien que tu n'es pas aussi mauvais sujet qu'on le dit. Je sais d'ailleurs que tu as un bon cœur... A la vérité, tu n'as pas la tête si bonne : tu t'emportes trèsvite; tu reviens de même. On doit donc excuser les défauts en faveur des bonnes qualités...
— C'est égal! je t'ai dit une méchanceté tout à l'heure... ^
— Je ne l'aï pas comprise...
— Je suis bien sure que si ! Mais embrassemoi, fM)or me prouver que tu me pardonnes!...
En disant cela , Coralie passe un de ses bras autour dii cou d'Augusta, dont elle attire la tête de son côté, et elle l'embrasse à plusieurs reprise& La paîx est faite, et la jeune fleuriste reprend son ouvrage.
— A présent, Augusta, je vais te dire pourquoi je suis fâchée avec Cotonnet. Figure-toi qu'avant^hier je lui dis que j'aurais bien envie de manger des huîtres et qu'il devrait m'en ré« gakr... Ce monsieur me refuse sous prétexte
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que nous sommes au mois d'août et que les huîtres ne valent rien dans les mois ou il n'y a pas dV... En voilà une bêtise! Je lui ai répondu : Cher ami, les huîtres sont bonnes toute l'année, quand elles &ont fraîches, et les gens comme il faut en mangent pendant la canicule aussi bien que pendant les gelées. Mais tout cela n'était qu'une défaite dont je n'étais pas la dupe; il ne voulait pas me payer des huîtres parce qu'elles coûtent peut-être un peu cher maintenant... Moi 9 je n'aime pas les hommes avares... de fil en aiguille nous avons eu des mots et j'ai défendu à Gotonnet de remettre les pieds chez moi... sous peine de correction... Aussi, tu as vu comme je comptais le recevoir !
— Ainsi, te voilà brouillée avec un homme que tu connaissais depuis longtemps... qui t'avait donné cent preuves d'amour, de dévouement!.*, et cela pour des huttres!...
— Ma chère, on a vu des guerres détruire des empires et qui avaient commencé pour des motifs plus légers que celui-là.
— Je n'en sais rien... je suis peu savante... jnais ce que je n'ignore pas, c'est que ce pauvre Gotonnet ne doit pas être traité d'avare par toi, à qui il faisait sans cesse des cadeaux... légers à
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Jâ vérité ; mais enfin, il n'est pas riche... il ne pouvait pas te couvrir de diamants et de cachemires... Un pauvre petit commis en nouveautés qui gagne tout au plus mille francs par an...
— Il m'a dit douze cents !
— Mettons douze cents!... Je ne comprends pas encore comment, avec cela, il pouvait te donner assez souvent une robe, un chapeau, te mener dîner chez le traiteur et au spectacle! Certainement il devait se priver de tout pour se conduire ainsi avec toi...
— 11 a des parents riches !
— Il nous a dit plusieurs fois le contraire. Son père a une modeste retraite d'employé, et sa mère est marchande au Temple...
— Il peut avoir des oncles en Amérique ou en Californie ..
— Non, Coralie, quand tu devrais encore me dire que je te fais des sermons... que je te moralise... je n'approuve pas ta conduite avec ce pauvre Cotonnet, car s'il n'a pas satisfait ta dernière fantaisie, je suis bien sûre, moi, que c'est parce qu'il ne le pouvait pas.
— Mon Dieu! c'est possible!... mais enfin, si je n'aime plus Cotonnet, moi!... Ecoute donc,
Aogusta, on ne peat pas toujours aimer la même personne...
— Je croyais que si !.. .
— Tu croyais cela parce que tu n'aimes pas, toi ; tu n'as pas encore connu l'amour... tu es très-froide, toi!...
— Mais il me semble que tu n'aimes guère non plus, toi, puisque tu as si vite envie de changer !
— Si vite!,,. Au bout de vingt et un mois... je t'assure que la constance ce n'est pas amusant du tout!...
— Ah ! Coralie , ne dis donc pas de ces choses-là !•.•
— Je les dis parce que je les pense... Plus tard, tu verras que j'avais raison.
— Non! quand j'aimerai, moi, ce sera pour la vie...
— Ah ! ma chère, on croit cela quand ça s'allume... on ne pense plus de même quand ça s'éteint...
— Pourtant cela doit ê(rc si doux de bien s'aimer!... d'avoir sans cesse la même image dans la pensée et de se dire : » Lui aussi pense à moi en ce moment. »
— Oui... ou à une autre... le plus souvent! Ëstce qu'il y a des hommes fidèles?
— Je suis bien certaine que Coionnet ne t'a pas trompée, lui !
— Bon ! voilà qu'elle remet CoConoet sur le tapis... Tu vois bien pourtant qu'il n'est pas venu de la journée, ce monsieur qui m'adore tant.
— Mais il était venu quatre fois bier, sans te trouver.
— Je m'en doutais , c'est pour cela que j'étais sortie. D'ailleurs, c'est fini, c'est décidé! Je ne veux pas renouer avec Cotonnet...
— Prends garde , Coralie , ne va pas faire comme... tant de femmes que l'amour du plaisir entraîne, et qui ensuite font tant de sottises que tout le monde les méprise.
— Tu vas recommencer... Parlons d'autre chose... Tu ne sais pas, j'ai fait une conquête dans ma maison...
— Ah!... et qui donc?...
— Le monsieur d'ici dessous. . . M. fiairigoule. . .
— Comment, un monsieur marié !...
— Est-ce que tu crois que les hommes mariés se géaent pour lorgner les jeunes filles !... par exemple!... ils sont pis que les garçons... Au reste, tu penses bien que je n'ai pas envie d'écouter ce monsieur!
— Je l'espère !
— Jolie conquête ! D'abord il est très-laid cet homme... haut comme une asperge, maigre comme un manche à balai... les cheveux en brosse... je ne peux pas souffrir cela... toujours vêtu à la mode du roi Dagobert... non pas que j'entende par là qu'il met son caleçon à l'envers, mais de vieux vêtements... jamais à la mode du jour... Il n'est cependant pas âgé, c'est un homme dans les quarante-huit au plus... Ils ont pourtant voiture ces gens-là... Dire qu'ils ont une voiture et un cheval, un vrai cheval... et qu'ils demeurent au cinquième... pas le cheval, par exemple!...
— Ils sont donc riches?
— Je ne crois pas... Ils ont un logement de quatre cent vingt francs, toutes leurs bonnes disent que leur maison est une baraque... qu'on n'y mange jamais de pain tendre... Je dis toutes leurs bonnes parce qu'ils en changent toutes les semaines, et quelquefois deux par semaine.
— Maintenant les domestiques disent tou< jours du mal de leurs maîtres, ce n'est donc pas sur de tels propos qu'il faut juger ceux-ci.
— La femme a l'air de faire sa sucrée, sa précieuse... et elle confectionne ses chapeaux ellemême.
— €e sont ses bonnes qui le disent ?
— Oh! c'est bien facOe à voir...
— Et leur Toiture, est-elle jolie?
— C'est une espèce de petite calèche à deux bancs, sans cocher, on conduit soi-même... l'autre jour, me rencontrant seule dans Fescalier, ce scélérat de Barigoule m'a proposé de me mener promener au bois de Boulogne dans sa voiture. M Et votre femme, lui ai-je répondu, est-ce que cela lui ferait plaisir de vous voir m'emmener dans votre phaéton? — Ma femme n'en saura , rien ; j'irai vous prendre à un endroit dont nous conviendrons!... » Tu penses bien que je l'ai envoyé promener tout seul... Quoique ça... ce doit être bien amusant d'avoir une voiture à soi !... de rouler tant qu'on eu a envie!
— Mon Dieu ! quand tu prends un fiacre sur la place , il est à toi , et en le prenant à l'heure tu te fais aussi rouler tant que cela t'amuse.
— Oh! ce n'est plus la même chose!...
— Tu es ambitieuse, Goralie.
— Non, mais je voudrais pouvoir satisfaire toutes mes fantaisies... Ah! j'ai encore fait une conquête.
— Vraiment!... Est-ce toujours dans le genre
de M. Barigoule?