‹ La mare d'AuteuilChapitre 10 sur 35 · UN ORAGE · texte numérisé non relu

UN ORAGE

Gotoanet est parti en refermant avec force la porte sur lui.

— Pauvre garçon!... mais il va être trempé! se dit Àugusta en écoutant la pluie fouetter ses carreaux au point de faire trembler les vitres.

La jeune fille n'a point achevé sa pensée que l'on frappe deux petits coups à sa porte.

— Ah ! je savais bien qu'il serait obligé d'accepter le parapluie! se dit Augusta. Et elle court Tivement rouvrir sa porte.

Mèkj au lieu de Gotonnet, c'est Achille Roche-

ville qui est devant elle, parfaitement mouillé de la tête aux pieds et dont les cheveux imbibés d'eau retombent sur son front comme s'il sortait d'un bain.

Augusta est demeurée tellement saisie à la vue d'Achille qu'elle peut à peine murmurer :

— Gomment... c'est vous, monsieur?...

Le jeune homme profite de la surprise de la jeune fille pour entrer et refermer bien vite la porte sur lui.

Cependant Augusta est toujours là devant lui, et ne lui dit pas d'entrer dans sa chambre. Achille, affectant un air craintif et repentant, balbutie :

— Oui... c'est moi, mademoiselle... Je sais bien que vous m'aviez défendu de venir chez vous... mais cependant je ne pouvais pas rester sans vous revoir... moi qui brule de vous demander pardon de tous mes torts... depuis cette soirée... où je me suis laissé emporter par la vivacité de mes sentiments... mais je sais trèsbien que j'ai mal agi... je m'en suis bien repenti après... Aussi depuis cette soirée j'ai fait mon possible pour vous rencontrer... Bien souvent j'ai attendu dans la rue... mais le hasard ne m'a pas servi... Ensuite en faisant toujours sentinelle

à votre porte, je craignais de vous compromettre... cependant ce soir, j'y étais encore... mais l'orage est arrivé. .. J'ai compris que j'attendrais en vain, que vous ne sortiriez pas... et pourtant il m'était impossible de rester plus longtemps sans vous voir... sans venir vous demander ma grâce... J'ai hésité assez longtemps... puis enfin... je me suis décidé, je suis venu. Mais arrivé à votre porte... je n'osais plus frapper... Ce n'est qu'après avoir vu sortir... M. Gotonnet... qui ne m'a pas vu... car je me tenais dans un renfoncement, et votre escalier n'est pas éclairé... ce n'est, dis-je, qu'après l'avoir vu partir, que je me suis risqué à frapper... et me voilà.

Achille a débité tout cela d'un ton si timide, si tremblant même, qu'on croirait entendre un jeune amoureux qui arrive à son premier rendezvous ; en ajoutant à cela l'état déplorable de sa toilette, ses cheveux d'où l'eau dégoutte, on comprendra qu'une femme se laisse toucher et ne renvoie pas durement celui qui se présente ainsi devant elle.

Augusta, qui n'a jamais entendu Achille lui parler avec cet air craintif et repentant, se sent tout émue et lui fait signe d'entrer dans sa chambre, en disant :

— Enfin, monsieur, puisque vous voilà. •• reposez-vous un moment... car Forage redouble, et vous êtes déj& bien assez mouillé... Quelle idëe de se laisser tremper ainsi !...

— Ah ! mademoiselle, je ne faisais pas attention à la pluie... je ne la sentais pas... je ne pensais qu'à vous...

— Oh ! par exemple, monsieur, vous ne me ferez pas croire que vous ne sentiez pas que tous étiez mouillé.

La jeune fille avance un siège à son noureâu visiteur, puis die va se remettre à sa place ; mais c'est vainement qu'elle essaye de dissimuler le trouble qui l'agite, sa voix est altérée, sa main est tremblante en reprenant son ouvrage qu'elle attire devant elle, mais auquel elle ne touche pas. Achille s'est assis à une distance très^respectueuse d'Augusta ; il tire son mouchoir de sa poche et s'essuie les cheveux.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, si chez vous je me permets d'en agir ainsi.

— Mais il n'y a aucun mal, monsieur. Mon Dieu, je voudrais avoir du feu, cela vous sécherait... mais nous sommes en été et je n'ai pas de bois ici.

— Oh! mes vêtements se séchel*ont sur moi.. ,

ne vous occupez pas de cela, je vous en prie.

— C'est que... c'est fort mauvais de garder sur soi des vêtements mouillés... C'est, dit-^on, capable de donner des douleurs... des fièvres...

— Que n'importe!... vous avez bien voulu me recevoir.. i que ne braverait-on pas pour cela?... La fièvre d'amour qui me dévore... cette passion que je ressens pour vous... voilà ce dont je ne puis guérir.

— Monsieur... j'espérais... je croyais que vous ne me parleriez plus d*iin sentiment... que je ne puis... que je ne dois point partager...

— Que vous ne devez pas!... ah! vous répondez con^me quelqu'un qui n'aime pas, comme quelq^u'un dont le cœur est inscBsibie... Si vous aviez pour- moi... quelque pitié, vous ne me répondriez pas ainsi...

^- Mais, monsieur... pourquoi voulez^vousque je eroieà votre amour?... Pourquoi ne me tromperiez*vous pas comme vous avez trompé Cot>alie... et tant d'autres?...

^- Coralie ! ... ah ! charmante Aagusta, pouvezvous vous comparer à Coralie !...

— Mais, monsieur, Coralie est fort jolie... elle ne manque pas d'esprit.. .

-^ Elle est gentille, c'est possible, mais tout

est commun dans sa personne... Quant k ce qoe vous voulez bien appeler son esprit, c^est tout bonnement le jargon, le babil d'une jeune fille qui n*est rien moins que timide, et dit tout ce qui lui passe par la léte... Alors dans cette grande quantité de paroles qui sortent de sa bouche, il s*en trouve quelquefois de drôles!... mais, s*il lui fallait soutenir une conversation sans y mêler des extravagances, vous verriez à quoi se réduirait cet esprit qu'on veut bien lui accorder. €e sont des éclairs qui brillent par un temps d'orage et que l'on attend vainement quand il fait beau.

— Âh ! monsieur, ce n'est pas bien de dire du mal d'une personne qui vous aimait, qui a cru à vos serments...

— Je n'en dis pas de mal, je désire seulement vous faire voir quelle différence existe entre elle et vous... vous, si distinguée en tout... dans votre tournure... dans vos manières. .. dans votre langage!... Vous ne nierez pas, mademoiselle, que vous avez reçu une autre éducation que mademoiselle Coralie.

— Monsieur .. en effet... j'ai peut-être lu... ou étudié un peu plus qu'elle... J'avais une si bonne mère !... c'est elle qui me faisait étudier,

répéter mes leçons... Ce n'est pas la faute k Coralie, si elle a perdu toute jeune ses par rents.

— De grâce, laissons là Coralie!... k quoi bon nous occuper d'elle?...

— Mais vous ignorez qu'elle est venue me faire une scène ici , le lendemain de cette soirée au Château des Fleurs... Elle était furieuse contre moi, elle est persuadée que c'est moi qui ai cherché à vous détourner d'elle...

— Elle a bien du savoir, depuis, qu'elle s'était trompée... et maintenant je vous certifie qu'elle ne songe plus k moi^ car elle est avec un certain M. Barigoule... son voisin du cinquième... un monsieur qui ressemble comme deux gouttes d'eau à une grienouille... mais qui la promène en voiture. Et vous voudriez que je regrettasse Coralie !... Âh ! je l'avais bien jugée... elle irait avec un poussah, si ce poussah pouvait lui procurer une partie de plaisir.

Augusta ne répond rien ; elle essaye de coudre, mais sa main ne peut pas parvenir à enfiler son aiguille.

Achille, en se remuant et se dandinant sur sa chaise, l'a insensiblement rapprochée de celle d'Augusta.

Quelques instants de silence augmentent encore le trouble de la jeune fille ; car écouter est une occupation , mais lorsqu'on se trouve à côté d'une personne qui nous a parlé d'amour et que cette personne se tait en nous regardant , il y a une foule de pensées qui nous arrivent au cœur ; une foule de choses qui nous troublent l'esprit, ce moment est souvent bien plus à craiùdre qu'une brûlante déclaration.

— Si pourtant vous ne me haïssiez pas, reprend enfin Achille en avançant doucement la main pour prendre celle qu'Augusta laisse repo* ser sur la table, je serais si heureux de vous con« sacrer ma vie!...

Augusta retire lentement sa main.

— Non, monsieur, non... ne me tenez pas ce langage... Je vous ai dit... que je ne voulais pas être votre maîtresse... et je sais bien que je ne puis pas être votre femme.

— Mon Dieu, qui a dit cela?... £st-<se que tout n'est pas possible?... Est-ce qu'il y a des distances entre deux cœurs qui s'aiment bien... qui ne peuvent plus douter l'un de l'autre ?...

Achille a repris la main de la jeune fille qui cette fois ne la retire pas.

— Mais quand on aime bien, doit-on toujours

craindre celui qui mettrait son bonheur k vous prouver sa tendresse?. , * Avant de se lier, de s'engager pour la vie, n'est-il pas tout naturel de se connaître intimement... de se voir à toute heure... quand ce ne serait que pour savoir si l'on se plait ensemble?*.. Et quand on est libre chacun de son côté... pourquoi se priverait-on de ce qui peut nous rendre heureux ?... Ah ! je le suis tant lorsque je me trouve auprès de vous comme en ce moment {

Achille a dit cela avec une expression si tendre, si bien sentie que celle à qui cela s'adresse ne s'aperçoit pas que l'on presse et que l'on couvre de baisers sa main, ou, si elle s'en aperçoit, elle n'a pas le courage de s'y opposer.

— Vous êtes libre, vous, Augusta ; vous n'avez plus de parents.,, h ce que je présume du moins puisque vous vivez seule... vous êtes entièrement maîtresse de vos actions... à moins que déji quelque liaison secrète.,.

— Ah ! monsieur... vous ne pensez pas cela, j'espère!...

— Quand cela serait!.., puisque vous êtes votre maîtresse, je n'aqrais pas le droit de vous adresser le plus petit reproche...

— Mais encore une fois, monsieur, cela n'est

pas. A la maaière dont vous le répétez, on penserait que vous le croyez...

— Moi ! je ne crois absolument que ce que vous dites ; seulement j'ai été surpris, je Tayoue, en apprenant que Ton vous rencontrait , seule f à onze heures du soir, dans la rue de la Tour...

-~ Ah ! on vous a dit cela...

— Oui , on m'a raconté les dangers que vous avez courus... Je vous ai trouvée bien imprudente de vous hasarder si tard dans un quartier désert!... J'ai présumé qu'il fallait un motif bien puissant pour que vous soyez aussi tard loin de votre demeure!...

— Un motif bien puissant!... mais non, monsieur ; c'était un motif fort simple , je vous assure...

— Vous étiez allée voir... une de vos amies. — J'étais allée ehez une personne*. • que j'avais

besoin de voir...

— Ah ! ... le mot personne est fort bien choisi. • . il peut s'appliquer aux deux genres... En tous cas cette personne a bien peu de galanterie, ou vous porte bien peu d'intérêt pour vous avoir laissée retourner seule chez vous...

— On ne pense pas toujours aux voleurs.

— A votre âge, avec votre figure, on peut crain-

dre d'autres rencontres que celle des voleurs... D'ailleurs, H paraît que vous aviez de l'argent sur vous?

— Oui, monsieur...

— Vous veniez de chez un débiteur...

— Mais... peut-être, monsieur...

— Ah! pardon, mademoiselle... je vois que mes questions sont indiscrètes... Je suis bien curieux, n'est-ce pas?

— Mais oui... pas mal... Au reste, M. Achille, vos questions ne me fâchent point... Quand on oe se sent pas coupable, quand on a la conscience oette, on peut supporter toutes les questions possibles. ••

— Surtout lorsqu'on est dans l'intention de ne pas y répondre.

Cependant l'air de franchise avec lequel Augusta vient de parler impose à Achille, qui reste quelques instants sans savoir que dire, et, pour se rendre intéressant, prend le parti de frissonner, de trembler, comme si ses vêtements mouillés lui donnaient la fièvre.

— Vous avez froid, dit la jeune fille; mon Dieu... je crains que vous ne deveniez malade; pour vous réchauffer, si vous voulez, je vais mettre sur votre dos un grand châle h moi, cela vous

serrira de tnaAtean..* Vods virus entortillerez dedans... Oh ! oui, tous serez bien mietix».^

Déjà Augusta s'est levée pour aller cheihibev son châle, mais Achille la retient en l'entourant de ses bras.

— Non. . . no», n'allez pass chercher ce ehâle. . . Pour être bien , peur ne plus éprouver de malaise... il suffit que voos soyez près de mot... tout contre moi... Augusta , ah! restez snnsi^ je vous en prie.

-^Non, monsieur y non... il faut me laisser^au contraire^.. Ne me tenez pas ainsi... je vaîsenc(M*e me fôcher.é.

— Non... oh! vous ne vous fâcherez pas... vous ne repousserez plus celui qui ne respire que pour vous, Augusta... chère Augusta !«...

Le jeune homme ne frissonnait plus... il retenait Augusta dans ses bras, et e'était celle-ci qui tremblait ; fnais en eherchaiit in se dégager^ la jeune fille vient de porter les yeux sur le portrait de sa mère ; il lui semble qu'il s'anime, qu'il va lui parler... Cette vue la fait rougir d'un hkh ment de faiblesse; elle retrouve ses forcés, son courage, et, se dégageant vivemeât des bras qni l'enlaçaient, s'éloigne d'Achille en lui disant d'un ton sévère :

— Monsieur, vous reconnaissez bien mal Thos* pitalite que je vous ai accordée... vous me faites voir le pou de cas que l'on doit faire de vos pronesses*.. Veuillez partir, il est fort tard... et vous devez comprendre qu'il est impossible que vâus restiez ici plus longtemps.

Achille, qui se croyait au moment do triomphe, éprouve un vif dépit en voyant Augusia lui échapper encore ; il se mord les lèvres pour retenir une expressîdn un peu trop cavalière, qui est sur le point de sortir de sa bouche et qui s'accorderait bien mal avec les tendres discours qu'il a tenus à telle qu'il espère séduire. Cependant il ne re* aoQce pas & la vietoire, mais pour l'obtenir il juge nécessaire d'employer d'autres moyens.

Il prend un air désolé, se remet à frissonner et se lève en disant :

—- Pardon, mademoiselle... il y a chez moi un sentiment qui est plus fort que ma raison... et me fait toujours oublier ce que moi-méoie je me buis promis... J'ai eu la sottise de croire que vous n'étiez pas tout à fait insensible à mes tour- Bifints... vous venez de me faire voir que je me me trompais. •• Je vais partir... je vais pi^éloigner.«.

Cependant Achille reste au milieu de la cfaam-

bre , tremblant de tous ses oieoibres comme quelqu'un qui aurait une fièvre violente.

En ce moment Forage semble redoubler. La pluie tombe comme par torrents ; la tempête fait craquer les vitres et semble vouloir ouvrir la croisée. Augusta, effrayée, court s'assurer que sa fenêtre est bien fermée et s'écrie :

— Mon Dieu ! , , . quel orage ! . . . c'est effrayant. . . Attendez, monsieur, attendez encore... il est impossible que vous sortiez par un temps si horrible.

— Qu'importe ! mademoiselle , ma présence vous est désagréable... je ne dois pas rester ici malgré vous...

— Rester ici... vous savez bien, monsieur, que vous ne pouvez pas y rester avec moi... Mais attendez un peu... Gomme vous tremblez !...

— Mon Dieu... c'est vrai... ce n*est pas ma faute , je fais ce que je peux pour m'en empê* cher... cela va se passer...

En disant cela, Achille a bien soin de trembler davantage.

Augusta,qui est loin de se douter que c*est encore une ruse, court chercher un verre, une carafe , elle fait à la hâte de l'eau sucrée avec de la fleur d'oranger et présente le verre au jeune homme, en lui disant :

— Tenez, monsieur, buvez cela, je vous en prie ; cela vous fera peut-être du bien.

— Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle.

Achille boit en tremblant au point que ses dents claquent sur le verre et que sa main laisse tomber une partie de l'eau qui est dedans.

A peine a-t-il fini de boire qu'il balbutie d'une voix éteinte :

— C'est singulier, je ne me sens plus la force de me tenir debout... mes genoux fléchissent malgré moi... Pardon... c'est une faiblesse... cela va se remettre...

Augusta se hâte de donner une chaise à Achille qui se laisse tomber dessus en continuant de faire choquer ses dents et de trembler de tous ses membres.

La jeune fille est aux champs, elle court dans sa chambre, prend un châle, des robes, une pelisse, met tout cela sur le dos d'Achille et l'entortille avec ; celui-ci se laisse faire en fermant h demi les yeux et en balbutiant :

— Que de bonté 1... Je suis désolé... je vais m'en aller^ mademoiselle... je vais vous débarrasser de ma présence...

— Eh! monsieur... est-ce qu'il faut penser à

cela maintfsnant !... Vous êtes malade... très- malade, je le vois bien... Sortir par le temps qu'il fait... dans l'état où vous êtes... oh! ee serait vous tuer...

— Cela m'est égal , roadeoioiseile ^ puisque vous ne m'aimez pas...

— Mais je ne veu^ pas causer voire mort, moi, monsieur!...

Et Augusta recommence a aller et venir dans sa chambre, levant les yeux au ciel comme pour le prier de venir à son aide, tandis que M. Achille, qui a fort peu de foi dans la Provideoisc, se féli^ cite déjà du succès de sa ruse , et se dit qu'ea passant la nuit chez la jeune fille il ne peut manquer de triompher de sa vertu.

Mais tout à coup Augusta s'arrête, son front s'éclaircit, et elle s'écrie :

— Ah! je crois avoir trouvé un moyen... tout pourra s'arranger... Oui... oui, attendez, monsieur, ne vous impatientez pas...

— Mais où donc allez-vous, mademoiselle?

— Je vais revenir. . . restez là... ne bougez pas. Augusta sort précipitamment de chez elle ; elle

a refermé la porte qui donne sur son carré avant que Rocheville ait pu la retenir.

D'ailleurs, jouant le rôle d'un homme qui n'a

plus la force de se tenir sur ses ja«ibes, il ne peut pas se mettre i courir après la jeune fille , ce serait lui foire voir sur-le^hamp que son tremblement nerveux nVsi qu'une comédie.

— Diable! où donc ya-rt-elle? se dit Achille lorsqu'il est seul. Chercher un médecin peutêtre... die en est bien capable... i'ai trop biea fait le malade... Mais il est près de minuit... les médecins ne voudront pas se déranger, ou s*il en vient un il se boraera k m'ordonna des tisanes, des potions que je ferai semblant de boire... A coup sûr il me défendra de sortir, c'est le prin* cipal... il me croira malade* •. ie dirai que je souffine partout. Les médecins ne sont pas plus di^ciles à tromper que les jeunes filles... Pourvu qu'Augusta soit ma garde cette nuit, c'est tout oe que je demande, et me croyant malade certainement elle n'aura plus peur de moi, et ne me laissera pas seul... Elle est bien jolie... et je serais un niais si je ne venais pas à bout de sa résistance... D'ailleurs, cette visite mystérieuse le soir dans la rue du Grand-Prieuré... cette somme de cent cinquante francs qu'elle avait dans sa poche... et elle n'a pas pu me dire ce qu'elle était allée faire là... Oh! mademoiselle Augusta, vous ne valez pas mieux que les autres , seule-

— sèment vous cachez mer?eilleusement votre jeu... car moi-même j'avoue qu'il y a des momeats où... je suis tenté de vous prendre pour Minerve en personne... Mais elle tarde bien à revenir... serait-elle allée elle-même chercher un médecin par ce temps-là?... Ah ! j'entends monter l'escalier... ce bruit de pas... elle ne revient pas seule... Comment a-t-ellepu si vite trouver un médecin?... A moins qu'il n'y en ait un dans la maison... Allons... jouons bien notre rôle.

On ouvre la porte du carré, Augusta ramène en effet quelqu'un , mais ce n'est point un docteur qui l'accompagne ; c'est une vieille femme, toute voûtée, toute ramassée, qui est entortillée dans une camisole de flanelle aussi longue qu'un caban, et coiffée d'un vieux madras à carreaux sous lequel on aperçoit la dentelle d'un bonnet rond.

Cette vieille , dont le nez court et épaté est bourré de tabac comme la pipe d'un invalide , tient sous ses bras des pots de différentes grandeurs, un énorme cabas, une chaufferette et un bocal dans lequel il y a des sangsues.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que cela ? se dit Achille. Je crois que je tremble réellement.

— Me voici, monsieur, dit Augusta ; je me suis

rappelé que mon portier avait une sœur qui est garde-malade, et qui demeure dans cette maison... J'étais descendue pour lui conter ce qui vous est arrivé, et lui demander si par hasard sa sœur n'était point en garde quelque part en ce moment... Justement madame se trouvait dans la loge de son frère quand j'y suis entrée. Voyez comme c'est heureux ! elle est libre, et m'a surle-champ offert ses services...

— Comment donc , mademoiselle ! mais c'est mon devoir... et j'ose dire que partout où j'ai été appelée on n*a eu qu'à se louer de mon zèle; la veuve Fourniment est connue, je m'en flatte... et avantageusement... Et quant à la médecine, je la sais et je la pratique mieux que la plupart de ces docteurs qu'où a tant de peine à avoir. . . et qui se font payer si cher pour se déranger et venir vous regarder la langue... l'enez, voilà mon bocal, je venais justement de poser des sangsues sur Yanus d'un enfant de deux ans... il s'est laissé faire sans crier, ce pauvre chérubin... Si monsieur en a de besoin, il en reste encore plus de quinze dans le bocal. ••

— Merci, madame, merci..* balbutie Achille ; mais il ne fallait pas vous déranger... mon malaise se passera...

— Oui, fSHii, tous les malades disent cela... ça se passera... et s'ils ne nous avaient pas pour les soigner... ils crèveraient comme des pelures d'olgDôn... Voyons ce pouls.

Et fourrant sa main sous les châles et les robes qui enl;ortillaieHt Achille , madame Fourniment s'empare de son bras gauche , et lui tâte gravement le pouls ^puis elle secoue la tête et s'éerie :

— Ah! bigre!... une fièvre féroce... le pouls galope t^nt qu'on ne le trouve plus... je connais ça...up commeneement de fluxion de poitrine... ipais, prise à temps, nous la ferons tourner en bonne courbature... Jeune homme, Il faut vous coucher bien vite... il n'est que temps...

— Commeptl meeoucher, inadame?

— Je vous répète qu'il n'est que temps... Si vous n'avez pas la forcé de vous déshabiller tout seul, je vais vous aider... mamzeile passera dans l'autre pièce pendant ce temps-là...

— Mais, madame, je ne suis pas ici diez moi...

— Oh ! cela ne fait rien, monsieur ; disposez de n» chambre, dit Augusta tout en changeant les draps de son lit ; vous êtes malade, il (but avant tout vous guérir...

— Oui, (Hii , reprend madame Fourniment, il faut que monsieur se couche, il n'est que temps. . •

ensuite il faudra qu'il transpire cofxihie une eaîlle^..

« Parbleu, se dit Achille, il faut voir oe que cela detkndra ! Se eoucber dans le tit de eette charmante fille, cela n'a rien de désagréable... Quand cette vieille aUr» donné ses ordonnances, elle s'en ira... et alors nous vertons.i» »

— Je me coucherai bien seul, madârme, répond le jeone hommes

— En ce cas , nous allons passer dans l'autre pièce, raonsiecnr.

Augusta et madanve Fourniment se retirent dans }fl pîède d'entrée dotvt elles ferment la porte sur elles.

Resté seul , Achille se débarrasse de tout ce qui l'enveloppe et se décide à Se coucher.

Su pda de temps il est déshabillé ; il se fourre dtfns le lit d'Augusta, en se disant :

a Comme on y est bien !... Pourvu que cette maudite vieille ^en aille bientôt !.«. Si elle allait voukir aussi me garder?. . .Bah ! elle s'endormirait.»

— ' Je suis coliché f crie le jeune homme au bout d'oi> moment.

— C'est bien, monsieur, c'est bien.. << couvrezvous beaueoilp... failes'voiissuer... on vavénir...

Achille entend refermer la porte en carré.

— Elles sont sorties, se dit-il ; je gage qu'elles sont allées me faire de la tisane.. • Un peu de patience.

Mais près d'un quart d'heure s'écoule avant qu'on ne revienne.

Enfin, on ouvre la porte du carré, et bientôt Achille voit entrer madame Fourniment armée d'une immense théière.

— Comment... vous êtes seule, madame! dit Rocheville avec inquiétude.

— Eh bien, monsieur, est-ce que vous pensez que je ne saurai pas vous soigner, moi , dont c'est l'état, et qui l'exerce avec tant de succès depuis plus de quarante ans?

— Je ne dis pas cela , madame ; mais où est donc mademoiselle Augusta?

— Eh ! pardi, cette jeunesse vous ayant cédé sa chambre est allée passer la nuit dans la mienne làhaut... Ne vouliez-vous pas qu'elle se rendît malade aussi ? Je lui ai fait comprendre que je n'avais pas du tout besoin d'elle pour vous garder et vous bien soigner... Mon frère lui a répondu de moi... Oh I je ne suis pas de ces gardes qui s'endorment!... Un jour j'ai passé seize nuits sans dormir... et je n'y pensais pas... j'étais éveillée^ je trottais comme une souris.

— Ainsi, mademoiselle Augusta est allée se coucher chez tous?

— Oui, monsieur..* en compagnie de Médor, mon fidèle basset, qui vaut à lui seul quatre hommes et un caporal.

— Sapristi !..• me voilà bien, moi! se dit Achille en se retournant avec colère. Gomment ! est-ce que toutes mes ruses de ce soir n'auront abouti qu'à me faire passer la nuit en téte-à-téte avec madame Fourniment? Ah! ce serait trop fort...

— Vous êtes bien agité, dit la vieille femme en versant dans une tasse de ce qu'il y a dans la théière. Mais voilà qui vous fera du bien... Buvez ceci, c'est une infusion de tilleul... et c'est bien chaud... ça porte à la peau !

Et madame Fourniment s'approche du lit avec la tasse qu'elle présente à Achille; celui-ci la repousse en disant :

— Je ne veux pas boire, madame.

— Ah I jeune homme , avec moi faut que les malades soient obéissants... buvez donc !...

— Je vous dis de me laisser tranquille...

— Moi, je vous dis que ça vous fera du bien, je veux vous faire suer...

— Ah ! fichez- moi la paix !

U MIRE D'àUTSIIlL —ÉD. H. 5. i

Et Achille envoie tout le contenu de la tasse dans le nez de madame Fourniment qui se recale presque effrayée en murmurant :

— Bigre ! la fièvre est terriblement augmentée !... Ga tourne à la tiercephotde.,, mais je sais ce qu'il lui faut... Je vas lui couper son agitation avant qu'elle ne prenne racine... J'ai mon moyen... ça me réussit toujours.

Et madame Fourniment sort de la chambre , puis on l'entend bientôt qui referme la porte du

carré.

— Ah! Dieu merci, cette vieille sempiternelle est partie ! se dit Achille en sautant hors du lit. Maintenant, habillons-nous bien vite et allonsnous-en avant que madame Fourniment ne revienne... J'ai assez fait le malade comme cela... Ah! mademoiselle Augusta, vous vous seriez moquée de moi que vous n'auriez pas agi autrement... £t après tout, qui me dit qu'elle ne s'est pas amusée à mes dépens?... Elle a peut-être deviné que je faisais semblant d'avoir la fièvre... Et moi qui me suis presque laissé prendre à ses grands airs dé vertu!... Voilà qui est fait... partons bien vite... Je demanderai le cordon, le portier m'ouvrira et on cherchera le malade tant qu'on voudra.

Achille, ayant achève de s'habiller, prend son chapeau et veut sortir; maïs lorsqu'il veut ouvrir la porte du carré, il la trouve fermée h deux tours en dehors.

— Enfermé! Gomment, sapristi ! cette maudite vieille m'a enfermé ! elle a donc peur que son malade ne lui échappe?... Oh ! mais voilà qui devient plus contrariant. Pas moyen d'ouvrir cette porte!... Allons, il faut attendre le retour de la garde... Mais en trouvant son malade tout habillé, elle va croire que j*ai le transport, le délire ! elle est capable d'appeler toute la maison pour me forcer k me recoucher... Le portier ne voudra pas me tirer le cordon... Diable!... tout ceci deviendrait peu agréable, et moi, qui ai l'habitude de me moquer des autres, je pourrais bien être le mystifié... Décidément il vaut mieux essayer de tromper la vieille... tâchons d^abord qu'elle croie que je suis couché.

Achille retourne dans la chambre, il fourre un traversin et des vêtements dans le lit en leur donnant une forme humaine ; en furetant dans la chambre, il trouve sur un meuble une de ces grosses têtes que l'on nomme poupard, et sur lesquelles les modistes et beaucoup de femmes essayent les bonnets qu'elles font elles-mêmes.

— Voici qui est délicieux, s'écrie Achille (en s'emparant du poupard qu'il coiffe avec son foulard) , et qui achèvera de me remplacer dans le lit... Ayons seulement soin de tourner la tête da côté de la ruelle.

A peine le jeune homme a-t-il fini de mettre le poupard dans le lit qu'il entend monter l'escalier; il reconnaît les pas traînants de madame Fourniment, il se hâte de se cacher au pied du lit derrière les rideaux.

Cette fois la vieille femme, au lieu de tenir une théière, arrive armée d'une seringue qu'elle tient horizontalement et avec toutes les précautions d'une mère qui porterait un enfant dans ses bras. Elle entre dans la chambre à coucher en disant :

— Me voilà... me voilà... J'apporte ce qu'il vous faut, jeune homme... Ah ! c'est que je m'y connais... j'en ai tant soigné de ces malades !... Dans votre position un lavement est ce qu'on peut prendre de mieux... avec de la graine de lin ; ça vous coupera la fièvre bien mieux que leur fichu quinquina qui vous met le feu dans le corps... Êtes-vous plus calme à présent?...

— Oui, madame, répond Achille d'une voix faible.

— Tant mieux... ceci achèvera de vous guérir... Mais comme je suis extrêmement sévère sur la décence, et que je ne veux pasm'exposer à voir ce qui ne m'appartient pas, vous allez vous mettre tout au bord du lit en me tournant le dos, TOUS comprenez?

— Oui, madame.

— Je soulèverai légèrement la couverture pour glisser la canule dans le lit; vous l'introduirez vous*méme ousqu'elle doit travailler , et quand elle y sera vous me le direz, je n'aurai plus qu'à pousser... vous comprenez ?

— Oui, madame.

— A la bonne heure ! vous êtes docile comme un agneau, maintenant ; voilà comme j'aime les malades... Je vas éloigner la chandelle pour qu'elle ne vous offusque pas les yeux.

Madame Fourniment place la lumière à l'écart, puis die revient se mettre à genoux devant le lit, elle soulève doucement la couverture et introduit la canule en disant :

— Maintenant , jeune homme, placez cela où vous savez.

— Oui, madame.

— Ça y est-il?

— Cela y est...

— Très-bien... alors en avant, marchons!... Profitant du moment où madame Fourniment

est très-occupée à donner un lavement à un traversin, Achille sort doucement de sa cachette, gagne l'autre chambre, ouvre la porte, qui n'est que poussée, et descend rapidement l'escalier; là^ pour demander le cordon, il imite là Voîk de la vieille femme.

— Est-ce que tu vas chercher le médecin, ma sœur? crie le portier qui est couché.

— Oui... il en faut un absolument.

— Tu sonneras deux fois en revenant.

— Ga suffit.

Et Achille sort enfin de la maison en refermant la porte de façon à faire sauter tous les locataires dans leur lit.

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