CHAPITRE PREMIER
LA MAKR D*AVTED1L.~1ÎD. H. 2(.
ENCORE COTONNET.
Le jour venait de finir, une pluie d'orage fouettait avec violence sur les vitres de la fenêtre d'Augusta, qui s'est hâtëe de rentrer ses rosiers, et, après avoir allumé une lampe qu'elle recouvre de son abat-jour, s'est assise avec son ouvrage contre sa table.
Mais la jeune fille ne travaille pas avec calme, avec assiduité ; à chaque instant sa main ^s'arrête inactive ; elle oublie son ouvrage, elle demeure pensive, absorbée par ses rêveries ; son sein se
soulève, une expression de mélancolie est répandue sur ses traits.
Deux petits coups sont frappés à la porte, et presque en même temps une voix s'écrie :
— G*est moi, mamzelle Augusta, moi, Cotonnet; si ça ne vous gène pas, je viens vous voir... Si ça vous contrarie, ne m'ouvi*ez pas, je m'en irai tout de suite.
Mais Augusta s'est hâtée d'aller ouvrir.
— Ah ! comme il y a longtemps que je ne vous ai vu, M. Gotonnet... Ce n'est pas bien d'abandonner ainsi ses connaissances... Entrez donc.
Gotonnet entre avec cet air craintif qui lui est habituel, et va s'asseoir à côté de la table, tenant son chapeau sur ses genoux.
— Mademoiselle... je ne vous avais pas oubliée... mais vous savez... je crains toujours d'être indiscret... de gêner...
— Avec moi , vous ne devez pas craindre cela...
— G'est vrai, mademoiselle, que je ne vous ai pas vue depuis cette soirée... au Ghàteau des Fleurs... où elle était avec vous.
— Ah! oui... Coralie était avec moi...
— Mais elle ne s'en est pas allée avec vous?
— Non, car M. Achille m'a trompée... il m'a
emmenée en me disant que Coralie 8*étaît donné une entorse... qu'elle était souffrante... qu'elle m'attendait. . . J'ai cru tout cela.. . j'ai suivi ce monsieur... Est-ce que je pouvais deviner qu'il se moquait de moi?... Le lendemain Coralie est venue me faire une scène, en me disant que je voulais lui enlever l'amour de ce monsieur... Ah! je vous jure bien, M. Gotonnet, que je n'avais pas cette pensée et que je croyais aller retrouver Coralie quand je suis partie avec M. Achille.
— Oh ! je vous crois, mademoiselle ; vous n'avez pas besoin de jurer avec moi... je sais bien que vous ne mentez pas, vous.
— Coralie n'est point comme vous, elle n'a pas voulu me croire! Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue... et pourtant je n'ai pas non plus revu M. Achille.
— Elle est furieuse, parce que ce monsieur l'a quittée tout de suite... Il ne va plus chez elle...
— Ah! vous êtes sur qu'il ne la voit plus?
— Oh ! oui... bien sûr... ça n'a pas été long... En voilà des amours qui ne durent pas. D'abord j'en étais content, et je me disais : C'est bien fait, ça lui donnera une leçon à cette infidèle... Mais à présent... je vois bien que cela ne sert à rien
et ne la corrige pas... Ah! mademoiselle... si vous saviez avec qui je Tai rcDContrëe dernièrement dans une allée des Champs-Elysées !... avec M. Barigoule !
— En vérité?
— Oui, ce grand vilain laid, son voisin d'audessous... dont elle avait toujours Fair de se moquer... Eh bien, elle était avec lui, dans sa calèche... ou son coucou... car elle est très-vilaine la voiture à ce monsieur... j'aime mieux une tapissière ; eh bien, mademoiselle Coralie se carrait là dedans! avec un homme marié, c'est du joli!... Ah! si madame Barigoule les avait rencontrés... quelle scène!... elle aurait rossé Goralie...
— Tenez, M. Cotonnet, je suis aise maintenant d'avoir entièrement rompu avec elle... et si vous m'en croyez, vous cesserez aussi d'y penser.
— Oui, mamzelle, oui... c'est ce que je fais tous les jours.
En disant cela, Cotonnet se retourne en portant son mouchoir à ses yeux.
Augusta reprend au bout d'un marnent, en ajOPectant un air d'indifférence :
— Mais je ne conçois pas la conduite de M. Rocheville... car enfin, puisqu'il avait fait la cour à Coralle... c'est qu'il l'aimait...
— Oh non, mademoiselle, ces messieurs-là font la cour, mais ils n*aiment pas.
— C'est très-vilain de le dire alors... Ah ! vous ne savez pas, M. Cotonnet?... depuis que je ne vous ai vu, j'ai été un soir attaquée par un voleur.
— Ah bah!... contez-moi donc cela, mademoiselle.
— Figurez-vous que j'étais allée rue du Grand- Prieuré...
— Je ne connais pas cette rue-là...
— C'est derrière Ja rue fiasse du Temple... elle donne dans la rue d'Aogouléme... c'est bien loin d'ici et fort désert le soir.
— Mon Dieu ! et qu'alliez-vous faire là et le soir, mademoiselle ?
— Mais, M. Cotonnet, j'allais chez une personne... qui demeure là maintenant... Elle était sortie.. . il m'a fallu l'attendre, c'est ce qui m'avait retardée...
— Au fait, mademoiselle, puisque vous y étiez, c'est que vous y aviez affaire ; je vous demande pardon de ma question...
— Oh ! il n'y a pas de mal. Je sortais donc de chez cette personne... je marchais vite, je n'avais pas peur, et cependant j'avais hâte de
sortir de cette rue. Tout à coup un homme me barre le passage eu me demandant de Targent...
— Hom ! le misérable !
— Je me suis sentie tellement effrayée... je ne sais ce que je lui ai répondu ; cependant j'ai eu la force de crier : Au secours ! Le voleur s'est jeté sur moi !...oh ! alors j*ai perdu connaissance, je n'ai plus rien vu... rien entendu; mais il parait que mes cris avaient été entendus; des jeunes gens étaient venus à mon secours et avaient mis le voleur en fuite... Quand je suis revenue à moi, j'étais entourée de monde... on me jetait de l'eau au visage...
— Ah! pauvre demoiselle!... Et vous avait-il volée, le gredin ?
— Non, il parait qu'il n'a pas eu le temps... C'est bien heureux! J'avais sur moi... de l'argent. Mais le plus singulier, c'est que parmi ces jeunes gens qui m'ont secourue... ils étaient trois... il y avait... un ami de M. Achille Rocheville... celui qui est venu au Château des Fleurs...
— Ah ! un grand monsieur... assez beau garçon... qui a l'air sérieux... qui est arrivé le premier.
— Oh? non... pas celui-là... vous voulez parler de M. Monbreilly que M. Rocheville avait envoyé en avant?
— C'est possible, je ne sais pas les noms de tous ces messieurs...
— C'est Coralie qui m'avait nommé ce monsieur... sans quoi je n'en saurais pas plus que vous... mais elle sait leurs noms, il lui suffit de les avoir vus une fois pour les reconnaître.
— Celui-là a disparu tout d'un coup... je ne l'ai plus revu ; mais je parle de celui qui est venu après et qui a polké avec Coralie...
— Et qui l'a reconduite ensuite. Oh très-bien! Je me rappelle... oui, je sais... il a un drôle d'air ce monsieur-là... Comment ! c'était un de vos libérateurs?
— C'est-à-dire, il est arrivé lorsque j'avais repris mes sens... il m'a reconnue... Ces messieurs voulaient me ramener chez moi, mais je les ai remerciés ; j'ai pris un fiacre et je suis revenue : voilà toute l'histoire.
— C'est égal, mademoiselle, c'est imprudent d'aller seule le soir dans un quartier si éloigné.
— Je vous assure bien que cela ne m'arrivera plus... la personne chez qui j'ai affaire... tous les trois mois demeurait autrefois ici près, fau-
bourg Poissonnière ; alors je ne craignais pas d'y aller le soir. En m'y rendant cette fois, j'apprends qu'elle a changé de logement et demeure maintenant rue du Grand-Prieuré; j'étais en route, j'y suis allée; j'ai attendu longtemps avant qu'elle ne rentre et voilà comment je me suis trouvée attardée si loin de chez moi.
— Et ces messieurs qui vous ont secourue...
— Ils ont été très*honnétes... et en vérité je ne sais pas si je les ai assez remerciés du service qu'ils m'ont rendu... mais j'étais si troublée !
— Us n'ont fait que leur devoir... secourir une femme que l'on attaque... qui est-ce qui n'en ferait pas autant? Allons, je vais m'en retourner chez moi...
— Il ne faut plus être si longtemps sans venir me voir.
— Non, mademoiselle, puisque vous me le permettez.
— Mais ne partez donc pas encore, M. Cotonnet ; voyez comme la pluie tombe avec violence !
— Oh!... ça m'est égal... je ne crains pas l'eau... ce n'est qu'un orage...
Cependant Cotonnet, qui s'est levé, tourne et retourne son chapeau dans ses mains et reste au milieu de la chambre.
Il est facile de voir qu'il a encore quelque chose k dire et est embarrassé pour parler ; enfin il se décide :
— Gomme ça,., vouf ne la voyez plus du tout, mademoiselle?
— Qui cela^ M. Gotonnet?
— Mais... elle...
— Ah! pardon; j'aurais dû vous deviner... Non, je ne la vois plus... et vous devez comprendre que, puisqu'elle se conduit si mal, je n'ai nullement envie de la revoir...
— Oui... c'est vrai... ce n'est plus une amie digne de vous... le goût du plaisir l'a perdue... C'est dommage, elle avait du talent, et si elle avait voulu travailler... mais elle ne voulait pas travailler... elle voulait s'amuser tous les jours... c'est difficile quand on n'a pas de rentes... Il faut bien q«e ce soit cela qui l'entraine, car enfin elle ne peut pas aimer ce M. Barigoule...
— Oh ! ce n'est pas probable... c'est en cela que je la trouve plus coupable. Gertainement on devrait toujours rester sage, mais enfin si on devient fautive... parce qu'on a cédé à un sentiment profond, n'est-on pas plus excusable que lorsque l'attrait seul du plaisir vous a entraînée?
— Oui , roamzelle, vous avez parfaitement
raison... Et pourtant... voyez ce que c'est!... j'aime mieux, moi, qu'elle soit avec un homme qu'elle n'aime pas... il me semble que cela me venge un peu... Je me dis : Un jour peut-être elle comprendra la différence... c'est-à-dire elle me regrettera... Mais non... elle ne me regrettera jamais... Adieu, mamzelle August^...
— M. Cotonnet, prenez donc mon parapluie. .. cela tombe trop fort... vous me le rapporterez demain...
— Merci, mamzelle, ce n'est pas la peine.