UNE FEMME QUI SAIT CALCULER
Madame Durbalde- occupe un superbe appartement dans une belle maison de la rue de Ponthieu.
Rien ne manque chez la petite-maitresse.
L'élégance y est unie au confortable , la fantaisie à la mode, le bon goût k la bizarrerie.
Dans le salon de cette dame on trouve ces ravissantes chinoiseries, ces bronzes, ces rocailles, ces statuettes, et tous ces joujoux qui ont leur place sur une étagère.
Mais outre cela on y voit encore un grand
nombre de tableaux et qui presque tous ont du prix , soit par le nom de l'auteur, soit par le talent que Ton y reconnaît.
Il en est de même des gravures, des aquarelles, des dessins qui couvrent les petits coins laissés vacants par les tableaux.
La maîtresse de ce séjour, connaissant ou ayant connu beaucoup de monde, et dans le nombre beaucoup d'artistes, a toujours eu le talent d'obtenir d'eux ce qu'elle appelle leur carte.
On ne sait rien refuser à une jolie femme ; nous en connaissons même de laides qui en obtiennent autant, et auxquelles on a eu raison de l'accorder, car il ne faut pas que la beauté accapare tous les privilèges.
En agissant de même avec les hommes de lettres, les poètes qui sont venus déposer à ses pieds leur hommage, madame Dnrbalde n'a pas manqué de posséder bientôt un album de premier choix et qui serait également d'une grande valeur pour un amateur d'autographes et de poésies.
Car, d'après le grand nombre de signatures que possède l'album, il est facile de voir que cette dame a été aussi très-répandue parmi les littérateurs.
Il n'y a «ucun mal , direz- vous, à se faire un album et h désirer posséder un échantillon du talent de ses connaissances.
Non sans doute, lorsque c'est par amitié pour les artistes ou par un véritable goût pour les arts que l'oo agit ainsi.
Malheureusement, il y a quelquefois un autre motif caché sous cette apparence d'amour pour le talent.
Nous avons connu quelques pi^rsonnes qui, après avoir obtenu une galerie de louventV^, l'exploitaient ensuite pour se faire de l'argent!... auri sacra famés!... et les souvenirs de l'amitié, les cartes de l'artiste allaient orner le salon d'un étranger.
En ce moment, madame Durbalde, enveloppée dans une charmante blouse du matin, sur laquelle on trouve à profusion des broderies et des dentelles^ est assise dans son boudoir, et, n'ayant pour coiffure qu'un petit voile jeté en fanchon sur ses beaux cheveux , est à demi étendue sur une causeuse recouverte en perse d'un dessin frais et léger; oette dame tient sur ses genoux un nouveau keepsake dont elle examine les gra-^ Yures qui sont de la plus grande beauté.
A quelques pas devant elle, et adossé contre
l'appui d'une cheminée , M. Valdener cause en portant de temps h autre ses regards dans une immense glace qui est à sa droite et lui fait voir dans ses moindres détails sa toilette qui est irréprochable, et sa taille toujours jeune, surtout vue de trois quarts.
— Est-ce que c'est bien anglais tout cela? dit madame Durbalde"* en arrêtant ses regards sur une nouvelle gravure du keepsake.
— Gomment! si c'est anglais, ma chère Nadellie ! répond M. Valdener en regardant si sa chemise n'a point un faux pli; mais vous oubliez donc que je vous ai apporté moi-même ce keep^ sake de Londres où je suis allé il y a cinq jours...
— Ce ne serait pas encore une raison sans réplique ; je suis persuadée qu'à Londres on vend quelquefois des ouvrages qui n'ont pas été fabriqués en Angleterre.
— Alors, madame, comment faire? et par quel moyen être certain que l'on a quelque chose de véritablement anglais ?
— Gela dépend souvent du prix que Ton met à l'objet que l'on achète.
— Gertainement, Nadellie, ce n'est pas pour me faire à vos yeux un mérite de cette bagatelle,
mais ce keepsake qui reiifcrrae des gravures dont la planche est brisée, qu'il serait impossible de trouver ailleurs... ce keepsake dont les exemplaires sont devenus extrêmement rares, je ne Tai eu qu'avec peine pour vingt-cinq guinées, et quelques heures plus tard un gentleman grand amateur, ne pouvant plus parvenir à se procurer le pareil, m'offrait quarante guinées.de mon acquisition.
— Ah! vraiment!... Mais oui, au fait... c'est joli... fort joli cette gravure... Et le gentleman qui vous offrait cela... est-ce qu'il est venu à Paris avec vous?...
— Non... je l'ai laissé à Londres.
— A propos, monsieur, qu'élicz-vous donc allé faire à Londres?... N'était-ce pas pour une affaire sur des chemins de fer ?... Vous me l'avez dit, mais je ne me rappelle plus bien... je suis tellement dis traite 1
— Oui, belle dame... c'est une spéculation dans laquelle on m'a proposé d'entrer et qui semble devoir être fort avantageuse...
— £h bien, mais alors je pense que vous ne négligerez pas cela... c'est une chose si nécessaire que l'argent ! Ce n'est pas que j'y tienne... Ah ! grand Dieu, personne ne le méprise plus
que moi!.... Mais comme il en faut absoliiment pour vivre...
— Oui, il en faut... et beaucoup même...
M. Valdener accompagne cette réponse d'une légère grimace.
— Avez-vous songé à faire solder le mémoire de ma modiste?...
— Oui... il est acquitté...
— J'espère bien que vous lui avez fait rabattre au moins la moitié de sa note.
— Mais non... elle n'a rien voulu rabattre. ..
— Parce que vous aurez, je gage, été vousmême à son magasin pour voir les demoiselles modistes... Vous êtes si mauvais sujet!...
Cette appellation ne semble nullement fâcher M. Valdener, qui sourit et fait de petites mines, en répondant :
— Ah! Nadellie!... pouvez- vous dire de ces choses-là 1... moi, si sage, si fidèle depuis que je vous connais !•.•
— Fidèle !... vous!... Oh ! je n'ai pas la prétention de faire des miracles... Eh bien, voyons, en avez-vous remarqué quelqu'une de bien parmi ces demoiselles de magasin?...
— Je vous assure que je ne les ai pas seulement regardées... Ah! il y avait peut-être une
petite blonde... au nez retrousë... assez drAlette...
— Voyez -vous!... Allous donc!... quand je vous dis que vous serez toujours le rnâme... Et vous lui avez sur-le-champ donné un rendez vous...
— Je vous jure sur l'honneur que je ne lui ai pas dit seulement un mot!... Votre peintre a-t-il rapporté votre portrait?
—- Oui, il est assez bien maintenant... on le dit du moins... Il a du talent ce jeune peintre ?
— Beaucoup de talent... Oh! c'est un jeune homme qui aura un nom célèbre ! . . .
— II m'a promis une petite esquisse... quelque chose d'original... vous le lui rappellerez en le payant, n'est-ce pas?...
— Je n'y manquerai pas; mais au reste je suis certain qu'il tiendra sa promesse, c'est un garçon qui n'est pas avare de ses ouvrages.
— Il a tort, s'il en donnait moins, ils auraient plus de prix... Il ne faut pas prodiguer son talent. Ah ! M. Taraboureau doit aussi mettre quelque chose sur mon album.
— J'ai une loge au Gymnase pour ce soir, il y a une pièce nouvelle dont on dit du bien, j'ai pensé que cela vous serait agréable...
Madame Durbalde fait un simple mouvement de tète et murmure :
— Oui. .. je le veux bien... mais aller toujours avec vous au spectacle... décidément vous me perdez de réputation, Adolphe... Je suis certaine que tout Paris dit que je suis votre maîtresse...
' — Ehbien, trouvez-vous que tout Paris ait tort?
— Je trouve... Je vous l'ai déjà dit, monsieur... cette existence ne peut plus me convenir... non... Je sens qu'il faut faire une fin... Comme je sais que je puis tenir ma place dans le monde aussi bien et mieux que beaucoup d'autres qui se permettent maintenant de me regarder avec impertinence parce que ma position est un peu équivoque, je veux décidément avoir un nom, un mari, et alors avec de la fortune je suis certaine d'être reçue partout et de faire à mon tour baisser les yeux à ces belles dédaigneuses qui maintenant se tiennent au-dessus de moi.
Le sujet que la belle brune venait d'entamer ne semble pas plaire beaucoup h M. Yaldener, car il a écouté d'un air distrait, puis il va regarder à la fenêtre et s'écrie :
— Le temps est devenu ravissant... il y aura beaucoup de monde au bois aujourd'hui.
— Eh quoi ! monsieur, quand je vous parle d'un sujet aussi intéressant, quand il s'agît de mon avenir, de mon bonheur... c'est ainsi que vous m'ëcoutez, que vous me répondez!...
— Pardonnez-moi, Nadellie; je vous assure que je n'ai pas perdu un mot de ce que vous venez de dire...
— Eh bien, alors, pourquoi venez vous me parler du temps qu'il fait?...
— C'est que. . . il me semble. .. Je ne comprends pas trop ce qui peut maintenant vous causer du déplaisir... nous sommes si heureux comme nous sommes!... Partout on vous recherche, on vous fête... on vous désire.
— Vous mentez, monsieur; car vous savez fort bien qu'il y a des maisons où je voudrais aller, mais ou je ne suis point invitée parce que je ne suis que votre maîtresse... Dernièrement la femme de ce banquier, . . . madame Sauvecourt, a donné une superbe fête... je le sais... Vous avez reçu une invitation... mais moi, je n'en ai pas reçu... Que demain je sois votre femme et tous ces salons me sont ouverts. D'ailleurs, monsieur, il me semble qu'il doit suffire que tel soit mon désir pour que vous vous empressiez de le
satisfaire;... mais songez bien, au reste, que ce
n'est point une prière que je vous adresse ; en TOUS accordant ma main, en me donnant entièrement h vous, c'est une faveur que je vous fais. . . Si cette faveur ne comble pas tous vos vœux, oh ! il ne faut pas vous gêner, vous êtes libre... Je serais désolée de vous contraindre. Mais alors, comme je veux me choisir un autre époux, nous cesserons toutes relations, parce que vous sentirez fort bien que votre présence continuelle près de moi empêcherait les autres prétendants de se déclarer... et voiià ce que je ne veux pas... Mais nous nous quitterons bons amis... Omon Dieu, je ne vous garderai point rancune pour cela, et au contraire je. ..
— Assez, madame, assez, de grâce ! s'écrie M. Valdener en se rapprochant de madame Durbalde et la regardaat d'un air suppliant. Que parlez-vous de nous quitter. •• de ne plus nous voir ! ... Ne savez-vous pas qu'il me serait impossible de vivre sans vous?... que vous êtes tout pour moi?...
— Eh bien ! faites donc ce que je désire.». Ne dirait-on pas que le mariage vous fait peur? ... Cependant vous avez déjà été marié, i ce que je crois.
M. Valdener fronce le sourcil, et s^BiUe embarrassé pour répondre.
-— Voyons, moosicur, cessons donc, je vous en prie, tous ces petits détours^ bons tout au plus avec une petite fille que vous voudriez enlever de sa pension, et veuillez répondre franchement i mes questions. Avez-vous été marié ?
— Oui, madame... en effet... je l'ai été..,
— Et vous êtes veuf?
— Oui, madame.
— En étes-vous bien sûr?... C'est que je ne voudrais pas vous entraîner dans une bigamie au moins!...
— Oh! je suis parfaitement veuf, madame... vous pouvez être tranquille ; j'ai d'ailleurs l'extrait mortuaire de ma femme.
— Alors, d'où viennent toutes vos hésitations?... Votre premier mariage a donc été bien malheureux ?.. . Voyons, monsieur.. . confiez-moi cela... je suis curieuse de connaître cette histoire... Il me semble que j'ai bien le droit de la sa¥oir... Venez vous ipettre là, Adolphe, à côté demoi... Vous avez un charmant gilet, mon ami, il est de bon goût... et vous va fort bien.
Ces derniers mots ont ramené une lueur de satisfaction sur le visage de M. Valdener, qui va s'asseoir sur la causeuse près de madame Durbalde, et après avoir choisi une pose qui met en
évidence son pied qui est très- petit et fort bien fait, il se décide à répondre, tout en cherchant ses paroles :
— Ma chère amie, si je ne vous ai jamais parlé de ce mariage... c*est que ce fut une faute de ma vie... une erreur de ma jeunesse!...
— Eh! mon Dieu, mon cher, je ne vous ai jamais cru un Gaton! rassurez-vous de ce côté.
— J'étais devenu amoureux... excessivement amoureux d'une jeune fille... de rien... qui n'avait pour elle que sa beauté et sa sagesse... car elle était fort sage, je dois en convenir. .. trop sage même, puisqu'elle ne voulut jamais me céder, et que pour satisfaire ma folle passion... je me décidai à l'épouser.
— Que faisait votre jeune fille?
— Elle... brodait, je crois... elle travaillait à l'aiguille.
— J'entends... une grisette enfin ?
— Ma foi... à peu près... Ce mariage conclu, vous comprenez que je ne tardai pas à me repentir de ce que j'avais fait.
— Votre amour dura donc bien peu?
— L'amour ne dure jamais quand il y a disproportion d'éducation... de manières... de goûts!... Je ne tardai pas à sentir que je ne pou-
vais pas présenter ma femme dans le monde, où elle eut été gauche... embarrassée... ridicule peut^tre...
— Ah ! ridicule ! c'est là le pis!...
— Enfin, une année était à peine écoulée depois ce malheureux mariage... que je quittais ma femme...
— Âh! ce n'est pas gentil... Quels monstres que ces hommes!... Mais vous lui fîtes une pension au moins?...
— Oh! naturellement... une pension trèssuiSsante... J'allais même la voir quelquefois... m'informer de sa santé... jusqu'à ce qu'enfin... elle tomba malade... et mourut...
— Et vous ne fûtes point absolument désolé de vous retrouver libre...
— Oh ! je vous avoue que cela ne m'avait donné aucun goût pour le mariage... et je m'étais promis de ne jamais recommencer... et voilà pourquoi vous m'avez vu témoigner moins d'empressement que vous n'en attendiez pour cet hymen que vous désirez...
-— Mais, monsieur, parce qu'on n'a pas été satisfait d'une chose une fois, est-ce donc une raison pour y renoncer à jamais?... Quand un joueur perd une partie, est-ce que cela le fait
renoncer au jeu?.., Âb! une question s'il vous plait... Avez -vous eu des enfante de votre mariage ?
M. Valdener pince fortement ses lèvres et regarde le bout de ses pieds en répondant d'un ton bref :
— Non, madame, pas d'enfant... aucun enfant...
— C'est que ceci est un point sur lequel je tiens à être fixée... car lorsque Ton accomplit un acte aussi important... lorsqu'on engage sa liberté, il n'est pas défendu de songer à ses intérêts... Certainement, je méprise l'argent... cela m'ennuie horriblement de m'occuper de tous ces détails... Bfais cependant... quoique nous soyons jeunes tous deux, la mort peut nous surprendre au moment où nous la craindrions le moins... Vous avez une jolie fortune... n'est-ce pas, mon ami?...
— Mais oui, madame... je n'ai point à me plaindre du sort... et depuis que vous me connaissez, j'aime à croire que vous n'avez pas eu UQ désir qui n'ait été satisfait.^. C'était du reste le plus cher de mes vœux...
— Oui... oui... certainement... vous êtes galant... vous êtes comme doivent être tous les
hommes bien ëlevés près de la femme à laquelle ils veulent plaire. Mais il n'est pas question de tontes ces misères... laissons de côté la galanterie... nous parlons d'affaires maintenant. Vous êtes d'une grande discrétion sur l'état de votre fortune ; quand je vous questionne à ce sujet, TOUS ne faites que des réponses évasives... On dirait que vous Craignez que je ne vous demande vos millions...
— Ah! madame!...
— Car on assure que vous possédez des millions... Peu m'importe... je fais peu de cas des richesses ; je veux seulement me mettre h l'abri du besoin... voilà tout. Moi, je serai très- franche, je ne cache pas l'état de mes finances, j'ai sept à huit mille francs de rente... qu'est-ce que cela?... Tout au plus de quoi payer ma toilette!... Eh bien, je désire pouvoir y ajoute^r de quoi vivoter en cas d'événements... Je ne veux plus vous «dresser la moindre question sur votre fortune.. . vous êtes cachottier.. . Mon Dieu ! je vous le pardonne... nous avons tous nos manies; mais je veux, en vous épousant, quelque chose de réel, de positif... comme cent vingt mille francs, par exemple, pour mes épingles... ce qui ne vous empéoherâ pas, par contrat, de me déclarer
héritière de tous vos biens si vous décédez avant moi...
— A quoi bon alors ces cent vingt mille francs... pour vos épingles... puisque toute ma fortune sera à vous?
— Ohl il est charmant!... Mais est-ce que je la connais, moi, votre fortune?... Est-ce que je sais où sont situées vos terres, vos propriétés. .. et si elles ne sont pas grevées d'hypothèques?...
— Ah! madame... quelle idée!...
— Encore une fois, je ne doute pas que vous ne soyez fort riche... c'est pour cela que cela ne doit nullement vous gêner de me donner cent vingt mille francs comptant le jour de notre hymen...
— Cent vingt mille francs... mais c'est une somme, madame!...
— Ah 1 fi donc. . . voulez- vous bien vous taire ! .. . Vous parlez comme un pauvre petit commis, comme un surnuméraire!...
— C'est que... en Ce moment... j'ai une grande partie de mes fonds engagés dans cette opération en Angleterre...
— Un homme riche a toujours du crédit et trouve de l'argent lorsqu'il le veut<
— Aussi, je compte bien avant peu que tous vos désirs et les miens seront satisfaits...
— J'y compte aussi, monsieur ; sans quoi je penserais que vous n'avez voulu que vous jouer de moi... que vous ne me trouvez pas digne de porter le nom de votre épouse, et, je vous le le répète, toutes nos relations seraient rompues.
Le bruit de la sonnette met fin à cet entretien, qui semble avoir rembruni Fhumeur des deux causeurs. Une femme de cbambre vient demander si M. Tamboureau peut entrer.
— Mon jeune peintre! Mais certainement!
s'écrie madame Durbalde. J'y suis toujours pour les hommes de talent.
Tamboureau entre, tenant sous son bras un petit tableau encadré et un carton à dessins, et de plus quatre gros volumes en assez mauvais état. Le peintre est dans un négligé qui n'est pas élégant ; suivant son habitude, il n'a ni brossé son paletot, ni épousseté son chapeau, ni dé-^ crotté son pantalon. Mais comme on est habitué k le voir ainsi, on a la bonté de prendre ce vilain désordre pour un effet de l'art.
— Bonjour, madame et monsieur.. .Pardon, je vous dérange peut-être...
— Pas du tout, M. Tamboureau...Mais eomme vous Yoîlà charge!
— Ah! c'est que je reporte un tableau. •• et puis j*ai pris quelques livres chez mon lihratre... et j€ vous apporte votre petit dessin, madame...
— Ah ! que vous êtes aimable, M. Tambonreau !...0h î voyons... je suis bien curieuse, moi...
Le peintre ouvre son carton et en tire une aquarelle représentant un charmant paysage avec plusieurs figures.
— Oh ! que c'est joli !... Voyez donc, M. Valdener...
— Oui, c'est extrêmement joli...
— Mais en vérité, M. Tamboureau, je ne sais comment vous remercier...
— Madame, je suis enchanté que cela vous fasse plaisir.
— C'est ravissant... j'y ferai mettre un cadi^ bien élégant.. . Vous entendez, monsieur, je veux un cadre digne du paysage... Et ce tableau que vous avez là tout encadré... qu'est-ce donc?
— Ceci, madame... c'est quelque chose que je vais porter à un amateur... c'est à peu près vendu...
— Montrez-nous donc cela...
Tambourcau présente un tableau «lonC le sujet
an peu gai est une scène d'oi^e du temps de Louis XV . Madaifte Durbalde pousse un eri d'admiration.
— Oh! c'est délicieux cela... Voilà des figures ■de femmes adorables... Et puis ces costumes... C'est bien exact, n'est*ce pas, monsieur?
— Oui, madame, oh ! je v^us garantis tous ces costumes de la plus grande exactitude jusque dans les moindres détails.
— C'est précieux des tableaux comme cela, car lorsqu'on veut se déguiser on voit tout de suite ce que l'on doit mettre pour cette époque... N'est-ce pas, mon ami, que ce petit tableau est jcharmant?...
— Oui... il est plein de mérite... Seulement le sujet est un peu scabreux...
— Oh ! par exemple ! est-ce qu'on fait attention à cela dans les arts?... Après tout, ce sont trois courtisanes qui soupeni avec des seigneurs de ce jtemps-là... où est le mal?...
— €es dames sont passablement décolletées !
— Eh! monsieur, si l'on vous faisait voir des baigneuses, elles seraient bien autrement décolletées, et vous n'y verriez aucun mal parce que ce seraient des baigneuses...
— Madame a parfaitement raison, dit Tam-
boureau en riant. On nous trouve quelquefois indécents parce que nous aurons relevé une partie de robe, de manière k laisser voir une jambe jusqu'à la jarretière, mais on ne nous fera jamais la guerre si nous peignons une odalisque nue sur un divan ou devant une glace.
— Ah ! c'est que l'aspect d'une jolie jambe dont nous n'entrevoyons qu'une partie nous produit bien plus d'effet que la vue d'une femme comme votre odalisque.
— Voyons, messieurs, il n'est pas question de tout cela... Ce petit tableau me plait, me ravit... J'en suis folle, je le veux... M. Tamboureau, vous en ferez un autre pour votre amateur, moi je garde celui-là...
— Mais, madame, cependant j'avais promis...
— Je vous dis que je veux ce tableau... De quel prix est-il?
— Trois cents francs, madame.
— C'est pour rien... Valdener, vous m'offrez ce tableau, n'est-ce pas? et vous donnerez trois cents francs à M. Tamboureau?
Le lion mûr dissimule assez mal une moue dont il ne peut parvenir à faire un sourire, en répondant :
— Madame... du moment que ce tableau vous
fait envie... que vous désirez le posséder...
— Vous êtes trop heureux de me l'offrir n'est-ce pas?... Je devine votre pensée...
M. Valdener sort de son portefeuille deux petits billets de banque, un jaune et un blanc, il les remet à Tamboureau, non sans étouffer un léger soupir, et en lui disant ;
— Voici vos trois cents francs.
Madame Durbalde s'empresse de s'écrier :
— Ah ! ce qui me ferait plaisir aussi, mon ami, c'est que votre pantalon ne fit pas ce pli sur le côté... voyez-vous, à gauche?... Quand on est aussi bien fait que vous, il faut être parfaitement habillé... N'est-ce pas, M. Tamboureau, qu'il y a peu d'hommes à Paris aussi bien faits que M. Valdener?
— C'est vrai, madame, répond le peintre en s'inclinant.
M. Valdener est redevenu radieux ; il prend le tableau, l'examine et s'écrie :
— Le fait est que ceci est une charmante composition... pleine d'esprit... Gela vous fait le plus grand honneur, M. Tamboureau.
— Quels sont ces livres que vous tenez là ?
demande madame Durbalde.
La figure de Valdener redevient inquiète, il
craint que sa mattresse ne veuille aussi acheter ies Uvresl
— Ça, ma^lame, c^est un nouvel abrège sur rhistoire grecque... mais je le crois plus fidèle que d'autres...
— Ah! je comprends, ce sont des bouquins. Que faites-vous de oela?
— Je tenais à auroir de plus grands détails sur le siéde de Périclès ; vous savez, madame^ qu'il eut pour père Xantippe et pour mère A^arisie; qu'élevé par Zenon d'ÉUe et Anaxagorty il se laoça dans la carrière politique el devint chef du parti populaire ; l'ostracisme l'ayant délÎTré de ses antagonistes, il régna seul à Athèûes et...
— Oh! assez, par grâce, M. Tamboureau..« je n'ai jamais eu le moindre penchant pour les Grecs... Gardez vos livres, je ne veux pae en savoir davantage...
— Alors, madame, je vous demanderai la permission de vous quitter... Je ne sais pas quelle histoire je vais faire à M. Rocheville...
— Rocheville ! s'écrie Valdeoer ; qu6i! c'est kd qui voulait acheter ce tableau?...
— Oui, monsieur... Vous le connaissez ?..»
— Qui ne le connaît pas?... Vous lui direz que
je l'ai acheté pour madame, il me pardonnera... j'en suis certain.
— Très-bien, alors ce sera mon excuse.
Madame et monsieur, je vous présente le bonjour...
— Au revoir, cher peintre. Mille remercîments, et vous n'oublierez pas mon album, n'estce pas?
— Non, madame, je vous le promets.