‹ La mare d'AuteuilChapitre 12 sur 35 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

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LBS MBNCOirrRES.

En sortant de chet madame Durbalde, Taraboureau^ a^ayant plus de tableau à porter, est revenu à son atelier. Il y trouve Benjamin^ assis tristement devant Boucaros h qui il sert de modèle, pour une élude de berger^trumeau, et Arthur Durbinot qui se fait donner une leçtm^de dessin par le jeune Buridan.

Tambourcau entonne, en rentrant ehez lui, le (prand chœur de Bobin de$ bois :

n Victoire 1 Tictoire I Tietoire !. . . « Pour loi quelle fête... victoire i...

— Fichtre ! comme nous sommes en voix ! dit Boucaros ; quelle victoire viens-tu de remporter?

— Ma foi, messieurs, je suis assez content de ma journée ; j'ai fait une bonne affaire.

Et le jeune peintre raconte le résultat de sa visite chez madame Durbalde.

— Ne voilà-t-il pas une belle affaire ! dit Boucaros 3 ton tableau valait cinq cents francs pour un connaisseur !

— C'est possible, mais nous sommes dans un temps où il y a très-peu de connaisseurs; s*il y en a, ils gardent leur argent... L'amateur qui voulait me Tacheter ne m'aurait certes pas donné cette somme... et puis, payé comptant, c'est gentil... Voilà comme on devrait toujours traiter. •• Victoire ! victoire ! victoire !. . .

— Ainsi, vous venez devoir cette damei murmure Benjamin en poussant un gros soupir.

— Oui, M. Godichon...

— Savcz-vous que je suis furieux contre Achille, moi?...

— Parce que ?

— Comment! il me fait jouer le rôle d'un sourd-muet en me promettant qu'il me fera faire la connaissance de cette femme adorable...

— Et il n*a pas tenu parole...

— Le délai qu'il m'avait fixé pour cela expire après-demain... et je ne le vois plus.,, je ne le rencontre plus... il ne vient plus ici...

— Quelque nouvelle intrigue l'occupe sans doate !

— Ce n'est pas une raison pour oublier ce qu'il m'a promis...

— Pauvre M. Benjamin, qui croit aux promesses d*un blagueur!...

— Messieurs, dit Durbinot en abandonnant un nez qu'il recommençait pour la quatrième fois sans pouvoir le mener à bien, moi, je suis plus heureux que vous, j'ai vu M. Roche ville ce matin et je sais même ou il est en ce moment.

-^Ah bah!... vous savez où il est! s'écrie Benjamin. Oh! dites-nous-le donc, je vous en prie.

— Messieurs, voici ce que c'est... Je soupçonne qu'il y a là-dessous une intrigue mystérieuse... mais comme M. Achille ne m'a pas recommandé le secret...

— Parlez ! parlez ! d'ailleurs Achille ne tient pas à ce qu'on soit discret sur son sujet.

— Eh bien, messieurs... il y a une heure, pas davantage, avant de venir ici j'étais allé chez mon armurier pour faire raccommoder mon pistolet. . .

LA MAHE D^AOTBVIL.— BO. H. 5.

il n'allait^plus... il ratait... et dans un danger pressant une arme qui raterait, ça ne serait pas gentil.

— D'autant plus que vous vous en servez souvent... Allez toujours.

— Je sortais donc de chez mon armurier avec mon pistolet... Il va très-bien maintenait... je l'ai essayé avec une capsule. ..

— Âh! sapristi, M. Durbipot! dit Boucaros, est-ce que nous ne sortirons pas de votre pistolet?... Buridan, au lieu de faire faire des nez & monsieur, fais-lui donc dessiner des pistolets, et que cela finisse.

— Eh bien, messieurs, j'arpentais la rue pour venir ici, quand je me sens frappé sur l'épaule...

— Vous tirez aussitôt votre pistolet... et vou$ faites feu avec la capsule...

— Ah! par exemple!... Je me retourne, je reconnais M. Rocbeville qui me dit :

«c — Tiens, je vous rencontre à propos, Durbinot; venez donc avec moi, je vais à la cam<pagne.

« — Où cela? lui dis-je.

« — Je vais à Auteuil ; je viens de recevoir un billet anonyme par lequel on m'engage à me trouver sur les trois heures, tout près de la mare ;

on m'y attendra, on a des révélations & me faire... Vous comprenez bien, cher ami, que ceci doit être une attrape ; mais comme je n'ai rien de mieux à faire, j'y vais. Venez avec moi ; si la femme est gentille, je vous la cède ; d'ailleurs elle aura probablement une amie avec elle. Venez, nous dînerons à la porte du bois. »

— Voilà, messieurs, ce que M. Rocfaeville m'a proposé ; mais comme je suis toujours préoccupé de mon Éléonore, je l'ai remercié et n'ai point accepté.

— Messieurs, s'écrie Benjamin aussitôt que Durbinot a terminé son récit, je vais à Auteuil, moi; car je suis très-curieux de savoir ce qu'y fait Achille.

— Parbleu , messieurs, allons-y tous ! dit Tamboureau. D'abord, moi, je n'ai nullement envie de travailler aujourd'hui.

— Ça va, dit Boucaros ; allons diner à Auteuil, c'est Tamboureau qui régale... il est en fonds.

— Moi, messieurs, je ne demande pas mieux, je r^alerai.

— Ma foi, j'ai bonne envie d'être des vôtres, dit Arthur. Après tout, quand je me désolerais chez moi, ce n'est pas cela qui fera revenir Éléonore.

— Bien au contraire ; mon cher, les femmes ne retournent jamais qu'aux hommes qui les ont oubliées.

— Mais je crois que je n'ai que peu de monnaie sur moi..., reprend Arthur en se tâtant.

— Ne vous inquiétez pas de cela, puisqu'on vous dit que c'est Tamboureau qui régale.

— Allons, messieurs, en route... Il n'est que deux heures, nous serons à Auteuil pour le rendez-vous qu'on a donné à Achille, et s'il s'agit d'une affaire d'honneur il ne manquera pas de témoins.

En quelques minutes les jeunes gens ont pris leurs chapeaux, rajusté leur col, mis leurs gants; ils abandonnent l'atelier, montent dans un fiacre et se font conduire au bois de Boulogne ; arrives là, ils quittent la voiture et se dirigent du côté d'Auteuil.

— Moi, dit Boucaros, je suis bien persuadé d'une chose, c'est que nous ne rencontrerons pas M. Rocheville; c'est encore une blague qu'il a contée à Arthur.

— Gomment, une blague! puisqu'il m'offrait de m'emmener?

— Qu'est-ce que cela prouve ? Si vous aviez accepté, il vous aurait conduit dans le bois, posé

en faction contre quelque arbre, et laisse là pour reverdir.

— Il ne se serait pas permis une chose pareille... ou alors!...

— Vous auriez tiré votre pistolet ! nous le savons bien, mais cela ne l'eut point arrêté.

— Messieurs, dit Tamboureau, je ne sais pas si nous rencontrerons M. Achille, mais je suis enchanté de me trouver ici !... La campagne est superbe... Ces feuilles qui commencent à jaunir... d'autres à rougir... cela nous annonce l'automne...

— Triste annonce ! et qui ne plait qu'aux peintres.

Benjamin ne disait rien ; il marchait seul et semblait contrarié de ne point apercevoir Rocheville.

Tout à coup, au détour d'une allée, les jeunes gens se trouvent devant un monsieur qui s'avançait seul. Benjamin et Durbinot vont à lui en poussant un cri de surprise.

— M. Monbreilly!...

— Quel heureux hasard!... Voilà un siècle qu'on ne vous a vu, et à votre logement à Paris on nous a dit que vous étiez en voyage.

— En effet, messieurs, répond Albert en pre«

nant la main des deux jeunes gen's et salaaat leurs compagnons, j'ai voyagé un peu... Je suis allé passer quelques semaines en Angleterre ; je ne suis de retour à Paris que depuis avànl-hier; aujourd'hui, voulant profitei^ du beau temps, j'ai dirigé ma promenade de ce côté... Je m'en félicite, puisque cela m'a procuré cette hei^reuse rencontre.

— Ce cher Albert... Vous étes-vous amasë en Angleterre?...

— Pas tropi mais j'y ai rencontré des gen» qui s'y amusaient beaucoup.

— Ah! y auriez-vous par hasard rencontré Éléonore?

— Quelle Éléonore?

— La mienne... Vous la connaissez bien, vous nous avez vus plusieurs fois ensemble...

— Est-ce qu'elle est en Angleterre ?

— Eh ! mon Dieu, je ne sais pas où elle est!

Et Arthur fait k Albert le récit de ses chagrins, récit que celui-ci ne peut pas écouter sans laisser échapper un sourire, et auquel il répond:

— Non, je n'ai pas vu en Angleterre votre Eléonore, je n'y ai rencontré que notre grand Grec Slnagria.

— C'est donc cela qu'on ne le voyait plusà Paris !

— Mais il a quitté l'Angleterre avant moi; il ne s'y plaisait pas : les Anglais sont peu communicatifs, et pour an homme curieux comme Sinagria^ cela ne suffisait pas d'entendre nommer chaque personne à qui on Je présentait. Mais vous, messieurs, est-il indiscret de vous demander si la promenade seule vous a conduits dans ce bois?

— La promenade, un peu ! cependant nous avions aussi un motif: nous sommes à la recherche de Rocheville, qui a, soi-disant, un rendezvous mystérieux dans les environs de la mare d'Auteuil.

Au nom de Rocheville, le front d'Albert se rembrunit et il murmure :

— Ah! Achille a un rendez- vous par ici?... avec quelque belle, cela va sans dire!... Beaucoup de plaisir, messieurs, moi je n'aime pas à troubler les rendez- vous.

— Comment ! vous nous quitteriez ainsi ? dit Benjamin ; restez donc avec nous, nous diuerons ensemble dans les environs... Rien ne vous presse, puisque vous vous promeniez.

— Nous ne vous laissons pas partir, dit Arthur.

— £t quant à M. Achille avec sa belle ano-

nyme, blague! blague!... et toujours blague! Albert réfléchit un moment;, puis enfin il répond :

— Allons, messieurs, vous êtes trop aimables pour qu'il soit possible de vous refuser... Je reste avec vous, je suis des vôtres 1

— Ah! bravo !... voilà qui est parler...

— Mais n'est-ce pas la mare que j'aperçois ji travers les arbres?

— Oui... et pas plus d'Achille que de hannetons.

En ce moment un coupé de remise venait par la route que les jeunes gens côtoyaient. Arthur, qui s'est retourné au bruit de la voiture et a regardé dedans, devient pâle, tremblant, bouleversé et empoigne le bras de Boucaros qui est près de lui en s'écriant :

— Ah ! cette fois j'en suis sûr... je ne me suis pas trompé... je l'ai vue!...

— Qui avez-vous vu?...

— Là... dans ce coupé qui passe...

— Achille est là dedans?...

— Non... c'est Ëléonore... c'est bien elle... Dieu ! ça m'a donné un coup...

— Et vous m'avez serré le bras d'une force ! . . , U m'a fait mal...

— Vous tn*oycz que votre Élëooore est dans ce coupé?...

— Je ne le crois pas, j'en suis sûr...

— Seule? Eh bien, répondez donc... était-elle seule?

— Non... il y a un homme avec elle... Je croîs bien que c'est un homme...

— C'est peut-être le saumon qu'elle est allée chercher que vous aurez pris pour un homme...

— Messieurs, ne plaisantez pas... ceci est plus grave que vous ne pensez... Ma maîtresse est dans cette voiture... Je n'entends pas qu'un autre me l'enlève et qu'elle me quitte ainsi...

— £h bien, alors, courez donc après le coupé. Tenez, justement il ne va pas vite maintenant, vous pourrez facilement le rattraper.

— Vous croyez?... C'est que je n'ai plus de jambes...

— Alors dites adieu k votre maîtresse...

— Oh! non... non... je veux Éléonore... J'ai la tête montée... malheur à la perfide !... Je vais courir... je monterai derrière la voiture...

— C'est cela, elle finira toujours par s'arrêter...

— Attendez-moi , messieurs , la colère me donnera des ailes !...

Durbinot se met à courir dans la direction de la voiture, mais il n'a pas fait soixante pas qu'il s'arrête et revient en courant vers ses amis.

— 11 a oublié quelque chose, dit Tamboureau.

— Non, non, au contraire... Je devine ce que c'est, dit Boucaros.

Arrivé contre Tamboureau qui est devant les autres, Durbinot sort son pistolet de sa poche et le remet au jeune peintre en lui disant :

— Tenez, mon cher ami, gardez-moi ceci... parce que, dans la situation d'esprit où je suis... vous comprenez... je serais capable de me porter à quelque acte de violence... La jalousie ne connaît rien... Je suis terrible, moi... et unmalheur est bientôt fait... il vaut mieux que je ne Taie pas sous la main.

Après avoir remis son arme à Tamboureau, Durbinot reprend sa course vers le coupé, laissant les quatre jeunes gens rire comme des fous en se regardant.

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