EN SE PROMENANT
Pendant quelque temps, Augusta marche au bras de son cavalier sans échanger avec lui un seul mot : aux gros soupirs qui lui échappent, aux sanglots qui viennent par moments entreeouper sa respiration, Albert deyineque la jeune fille verse encore des larmes ; il respecte son chagrin, il craindrait d'être indiscret en lui offrant de banales consolations, et il la connaît trop peu pour lui demander sa confiance. Les pleurs sont de ces choses auxquelles il n'est pas permis à tout le monde de toucher.
Enfin le chagrin d'Augusta se calme, elle a essuyé ses yeux, et quoique bien émue encore par tout ce qui lui est arrivé, c'est elle qui entame Tentretien :
— Mon Dieu, monsieur, je vous demande pardon... vous devez me trouver bien malhonnête de ne point vous remercier pour la bonté que vous avez eue... pour Thonneur que vous me faites en m'offrant votre bras... Veuillez croire cependant que je suis vivement reconnaissante de votre conduite â mon égard... mais dans Jes premiers moments... je ne pouvais pas parler... cela m'était impossible... j'avais tant besoin de pleurer!...
— Aussi, vous devez voir, mademoiselle, que de mon côté j'ai respecté votre douleur. . . car vous pourriez croire que, ne vous disant pas un mot, je restais froid et insensible à votre peine... Ce serait mal juger mon silence... Je pensais que cela vous soulageait de pleurer. .. et je craignais de vous faire souvenir que j'étais avec vous.
— Oh! oui, monsieur... ces larmes ont soulagé mon cœur... Je 'm'attendais si peu à tout ce . qui vient de m'arriver !... car je n'avais rien fait pour être traitée ainsi... pour être insultée publiquement... Je n'aurais jamais cru M. Roche-
ville capable d'une si lâche action... car, je le répète, c'est une action lâche que d'insulter une pauvre jeune fille qui n'a commis aucune faute...
— Et alors même qu'elle en aurait commis, mademoiselle, ce serait encore très-mal de les lui reprocher devant témoins...
— Oui, monsieur, vous avez raison.... mais moi*., je n'ai rien à me reprocher... Ah! une seule chose peut-être... c'est de n'avoir pas toujours fermé l'oreille aux galanteries... aux discours de M. Rochevilie... oh! je l'avoue, j'ai eu grand tort !... mais est-ce que je pouvais deviner, moi !... Je vais vous dire comment cela s'est fait, monsieur...
— Mademoiselle, songez bien que je ne vous demande rien.
— Je le sais, monsieur, mais moi je désire que vous connaissiez toute ma conduite avec M. Achille... tout ce qui s'est passé entre nous... Vous verrez, monsieur, si cela autorisait ce jeune homme à me traiter comme il l'a fait tout k l'heure devant vous et ses amis!... et peut-être ne vous repentirez-vous pas de m'avoir protégée, de m'avoir offert votre bras...
— Je vous prie de croire, mademoiselle, que je ne m'en repentirai jamais...
— C'est égal, moosieur, cela me fera plaisir que vous connaissiez toute la yérité.
— Alors, je vous écoute, mademoiselle.
— J'étais amie de Goralie, monsieur; Goralie est une jeune fleuriste fort gaie, fort aimable, mais trop légère... trop coquette... quand j'ai fait sa connaissance je ne savais pas tout cela...
— Celte Goralie n'est-elle pas la personne qui était avec vous au Château des Fleurs et qui paraissait si passionnée pour la danse?
— Oui, monsieur... oui... en effet... c'est elle... Ah ! je vous remets à présent, monsieur ; mon Dieu! dans le trouble où j'étais tout à l'heure, je ne vous avais pas reconnu... et cependant il me semblait bien que votre figure ne m'était pas inconnue... que ce n'était pas la première fois que je vous voyais... C'est vous qui êtes venu au Château des Fleurs ce soir-là avant M. Rocheville... Vous êtes venu nous parler... de la part de M. Rocheviile...
— Oui, mademoiselle, c'est bien cela... et j'ai eu même le plaisir de causer quelques instants avec vous pendant que votre amie dansait ; car vous ne dansiez pas, vous.
— Mon Dieu ! et moi qui ne vous avais pas reconnu !... excusez-moi, monsieur.. •
— Mais il n'y a aucun mal à cela... Pour mV voir vu une seule fois, vous ne pouviez pas avoir gardé un grand souvenir de moi...
— En ce cas, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire quelles relations existaient alors entre Coralie et M. Rocheville... il est probable qu'il vous en aura fait confidence...
— C'est vrai, mademoiselle, sa vertu n'est pas la discrétion.
— Coralie ne m'avait pas avoué positivement qu'elle était la maîtresse de M. Rocheville , elle me disait seulement qu'il lui faisait la cour. Eh bien , monsieur , croiriez-vous que malgré cela ce monsieur me faisait aussi la cour à moi ?
— Je le crois d'autant plus, mademoiselle, qu'il ne m'avait pas caché non plus ses desseins sur vous et l'espoir qu'il avait de vous séduire.. .
— Il serait possible?... Ah! c'est affreux... avoir prémédité tout cela!... Enfin, ce même soir, au Château des Fleurs, M. Rocheville, pendant le feu d'artifice, inventa une ruse pour m'emmener sans Coralie, il vint médire qu'elle s'était blessée et m'attendait dans une voiture; je crus à tout cela, je le suivis sans défiance...
— Et ri vous emmena dans un fiacre qu'il fit aller au bois de Boulogne... je le sais encore.
— Mon Dieu... vous savez donc tout, monsieur?
— Par hasard... j'étais près de la voiture quand il vous fit monter dedans. . .
— Oh ! monsieur , j'espère que vous savez aussi que les projets de M. Rocheville ne réussirent pas, que je ne succombai pas, malgré tous les discours... tous les serments... tous les mensonges qu'il employa pour triompher de ma résistance... Lorsque je vis dans quel piège j'étais tombée, il fallut bien qu'on me ramenât sur-lechamp à Paris... et grâce au ciel je pouvais sans rougir revoir mon modeste logement... Vous saviez aussi cela, n'est-ce pas, monsieur?
— Non... tout mon savoir s'arrêtait après vous avoir vue monter en voiture, car depuis ce soir-là... jusqu'à aujourd'hui je n'avais pas revu M. Rocheville... Mais je vous crois, mademoiselle, je vous crois... car s'il avait triomphé de vous , il n'aurait pas éprouvé tant de dépit en vous voyant tout à l'heure avec M. Valdener.
— Pardon, monsieur, mais vous ne savez pas tout encore... II y a quelques semaines, un soir, par un orage épouvantable, M. Achille osa se présenter chez moi... Je ne voulais pas le laisser
entrer... mais il était tellement mouille... et puis il avait un air si repentant!... Il venait, disait-il , pour me demander pardon de ce qu'il avait fait au Château des Fleurs... comment aurais-jc pu refuser de l'entendre ?. .. Tout cela semblait si naturel!...
— Et puis... votre cœur ne vous parlait-il pas aussi en sa faveur, mademoiselle?...
Augusta se tait un moment , elle pousse un gros soupir et répond enfin :
— Eh bien, oui, monsieur, je ne veux pas vous le cacher... j'ai promis de vous dire toute la vérité... Oui, mon cœur me parlait en faveur de M. Rocheville... je ne pouvais me défendre d'être émue... attendrie en l'écoutant... il sait si bien feindre l'amour! Enfin, monsieur... je crois que je l'aurais aimé... Persuadée qu'il venait pour s'excuser de sa conduite au Château des Fleurs, j'avais donc consenti à l'écouter ; mais au bout de quelque temps, comme il recommençait à me parler d'amour... comme il oubliait les promesses qu'il m'avait faites, je le priai de s'éloigner; alors il se mit a trembler, à frissonner comme s'il avait une grosse fièvre... et la pluie tombait toujours h torrents... C'était bien embarrassant, n'est-ce pas, monsieur?...
— Oui, mademoiselle... et je vous avoue que votre position m'inquiète!...
— Eh bien, monsieur, j'en suis sortie sans accident*.. Ne voulant pas mettre à la porte un jeune homme que je croyais bien souffrant, je suis allée chercher une vieille garde-malade qui demeure dans la maison et je l'ai ramenée avec moi pour veiller près de M. Achille... Gela vous fait rire, monsieur...
— C'est que je vois d'ici la figure que dut faire Achille en voyant arriver la garde !...
— Je ne remarquai pas la figure qu'il fit; j'allai me coucher dans le logement de cette bonne femme que je laissai près de ce monsieui*... Ah! si vous saviez quel tour 11 lui joua... Mais je n'ose pas vous dire cela... Enfin, monsieur, le lendemain matin en descendant , je trouvai la garde qui avait passé la nuit à veiller... près d'un traversin!... Quant au malade... il s'était sauvé... Ainsi il s'était encore moqué de moi... c'était une nouvelle ruse pour essayer de m'entraîner à ma perte... Eh bien, monsieur... je crois que je lui aurais encore pardonné cela... mais maintenant...
— Votre cœur plaide 'encore en sa faveur...
— iZI —
Augusta s'arrête , relève la tète et regarde fixement Albert en s'écriant :
— Ah ! maintenant je rougis d'avoir pu aimer cet homme... Maintenant... je le vois tel qu'il est, et, je vous le jure, il ne pourrait plus être dangereux pour moi... Ah! monsieur, c'est qu'il y a aussi quelque fierté au fond de mon cœur... Je pourrais excuser une trahison... je ne pardonnerai jamais une insulte... D'ailleurs je ne saurais oublier la manière dont il a parlé de M. Valdener...
— Il parait, mademoiselle, que vous êtes... bien attachée à M. Valdener?...
T-î- Oui, monsieur... je l'aime... et je le respecte...
— Vous le connaissez depuis longtemps?...
— Oh l oui... depuis bien longtemps...
Augusta a dit ces mots tristement, puis elle se
tait et semble toute à ses souvenirs. Albert, qui a écouté avec beaucoup d'intérêt tout ce que lui a raconté la jeune fille, réfléchit de son côté et se dit : Elle m^a très-bien expliqué toute sa conduite avec Achille, mais elle est beaucoup moins expansive pour sa liaison avec M. Valdener... Il parait qu'elle ne peut pas la raconter aussi facilement. • • c'est dommage.
Après un silence assez long, Augusta dit d'une voix tremblante :
— Monsieur , je vous demande pardon si je vous adresse une question... Mais... tout à . l'heure... M. Rocheville vient de me dire que M. Valdener devait bientôt se... se marier... Est-ce vrai cela ?... ou ne serait-<;e pas plutôt un nouveau mensonge inventé par M. Rocheville pour me faire de la peine ?. . .
— Mademoiselle, ayant été absent de Paris quelque temps, et n'étant de retour que d'avanthier, je ne suiis pas encore bien au courant des nouvelles... J'ai beaucoup négligé le monde; mais cx>mme je connais un peu M. Valdener... comme je vois plusieurs personnes de sa connaissance, si cela vous intéresse... je pourrai m'informer et vous dire ce que j'aurai appris à ce sujet.
— Oh! oui, monsieur... cela m'intéresse... et si vous daignez avoir cette bonté... je vous en aurai beaucoup d'obligation...
«< Allons! se dit Albert, elle ne cache pas l'attachement qu'elle éprouve pour M. Valdener... C'est de la franchise au moins. »
Tout en causant, on était arrivé dans Paris et la route n'avait semblé longue ni à l'un ni à
Tautre, car la jeune fille racontait les secrets de son cœur et le jeune homme écoutait avec intérêt ses confidences.
— Nous voici dans Paris, dit Augusta en regardant tout à coup autour d'elle, et déjà près de la place de la Concorde... Mon Dieu, monsieur, pardonnez-moi d'avoir abusé de votre complaisance... J'aurais déjà dû vous quitter... car... dans Paris... il peut ne pas vous convenir de donner le bras à une ouvrière...
— Je ne rougirai jamais, mademoiselle, de donner mon bras à une modeste ouvrière... il me sufiSt qu'elle soit honnête...
— Alors, monsieur, je puis continuer à aller avec vous... si vous n'êtes pas pressé... et si cela ne vous dérange pas...
u Cette jeune fille est fort singulière, se dit Albert en continuant d'être le cavalier d' Augusta; ce qu'elle fait ne s'accorde pas du tout avec ce qu'elle dit!... mais après cela, elle pense peut-être qu'une femme est honnête lorsqu'elle n'a qu'un amant et qu'elle lui est fidèle. »
On arrive devant la demeure d'Augusta.
Albert va prendre congé de la jeune fille, mais au moment de la quitter il lui dit :
— Comment vous ferai-je savoir, mademoi-
U HARB O'AUTEUU.— ÉD. H. 5. i3
selle, ce que j'aurai appris relativement à M. Valdener?
— Monsieur, je n'ai pas l'habitude de recevoir... des visites; mais vous... qui avez été aujourd'hui mon protecteur... qui m'avez montré tant de bienveillance... si vous voulez bien prendre la peine de venir chez moi... ce sera m'honorer... ou...si vous n'aviez pas le temps de vous déranger et que vous voulussiez bien m'écrire...
— J'aurai le plaisir de vous revoir, mademoiselle, puisque vous me le permettez.
Albert salue et Augusta rentre chez elle.