‹ La mare d'AuteuilChapitre 17 sur 35 · LE COUPÉ · texte numérisé non relu

LE COUPÉ

Après avoir vu Augusta s'ëloigner au bras d'Albert Monbreilly, Achille avait rejoint les jeunes gens qui étaient un peu plus loin, en leur disant :

— Eb bien! messieurs, que pensez-vous de tout ceci ?... et la conduite d'Albert ne vous semble-t-elle pas tant soit peu ridicule?. . . Aller prendre fait et cause pour une petite fille qui sort d'une partie fine...

— Pas déjà si fine! murmure fioucaros, le Valdener commence h se culotter...

— La jeune personne est bien jolie ! dit Tambourcau, je voudrais la peindre en Athénienne...

— Moi, je préférerais la peindre en Adam et Eve... avant le péché î...

Benjamin seul ne disait rien, il se contentait de faire la moue ; Achille court à lui et, lui frappant sur l'épaule, s'écrie :

— Cher ami, vous êtes sûr maintenant de votre triomphe...

— Comment... que voulez-vous dire?

— Je veux dire que votre cause est devenue la mienne... Du moment qu'il s'agit de supplanter le Valdener, vous devez comprendre que cela m'intéresse... Je vous aiderai à lui soufSer sa maîtresse; ce sera une revanche que je prendrai... Après-demain je vous présente chez madame Durbalde.

— Vous ne la connaissez pas...

— Raison de plus...

— Et sous quel prétexte?...

— Soyez tranquille, j'en ai un!...

— Si nous trouvions un {prétexte pour dîner? dit Boucaros.

— Il a raison... où dinons-noos?

— N*irnporte où... pourvu que ce soit chez un bon traiteur... C'est Tamboureau qui régale;

commençons par sortir du bois... nous ne sommes pas loin de la Porte-Maillot.

Les jeunes gens se mettent en marche.

Benjamin est redevenu radieux depuis qu'on lui a promis le succès de ses espérances.

Au sortir d'un sentier qui mène sur une route, un coupe passe très- rapidement devant eux.

Un homme est accroupi sur le strapontin de derrière, afin de ne point être vu du cocher ; les stores sont fermés.

— Eh mais ! c'est Arthur qui est derrière cette voiture! dit Tamboureau.

— En efiFet... il ne doit pas être à son aise comme cela, et s'il se promène ainsi depuis qu'il Dous a quittps... ! Il nous a vus... il nous fait des signes de détresse... Je crois qu'il demande son pistolet...

— Ce n'est pas probable... mais le coupé va comme le vent...

— Pauvre Arthur ! je crois qu'on l'enlève avec sa maîtresse. Si j'étais à portée d'être entendu, je crierais au cocher de taper derrière, ce serait rendre service à Durbinot en le forçant de renoncer à faire le chasseur.

Le coupé disparait aux regards des jeunes gens qui continuent leur marche en se demandant

quel peut être l'espoir d'Arthur en se laissant emmener avec la voiture.

La société arrive a la Porte-Maillot, et s'arrête pour dtner chez le traiteur qui est li.

Tout à coup, Boucaros montre à ses compagnons le coupé qui portait Arthur remisé derrière la maison.

— Les amoureux sont là ! dit Achille ; alors l'infortuné Arthur ne doit pas être loin.

— Messieurs, il y a du monde dans le coupé, dit Benjamin, j'ai aperçu une tète à la portière...

— Voyons cela.

On approche du coupé que le cocher avait abandonné sans crainte pour aller soigner son cheval à l'écurie ; la portière, qui n'était que pou8sée,-s'entr'ouvre doucement et Arthur se montre à ses amis en mettant un doigt sur sa bouche.

— Que diable faites-vous là, Durbinot?

— Chut!... messieurs !... d'abord jemerepose, je suis moulu d'avoir été près d'une heure derrière ce coupé... et qui filait d'un train !...

— Comment avez-vous fait pour grimper là, vous?

— Quand je vous quittai, vous savez bien qu'il n'allait pas vite. Je le rattrapai facilement, et le

devançai même... Je pus voir dans l'intérieur... je reconnus Élëonore; mais alors un cri partit du coupé, puis sans doute on donna ordre au cocher de fouetter son cheval... Je devinai qu'on voulait m'échapper et j'eus assez d'agilité pour l'atteindre et grimper derrière... Ils ont couru le bois de Boulogne dans tous les sens... toujours pour me perdre sans doute. Mais je tenais ferme à mon poste... c'est bien fatigant... Enfin, ils se sont arrêtés ici, je Jiie suis tenu à l'écart, ils sont entrés chez le traiteur... et lorsque le cocher a eu fini de dételer et d'emmener son cheval, je me suis glissé là dedans... on y est très-bien... ça sent très-fort le patchouli... Je crois respirer Éléonore...

— Et pourquoi n'entriez-vous pas diner là?...

— Ah ! parce que je me suis souvenu alors que je n'avais que treize sous sur moi... et j'ai craint d'être en affront !

— Pauvre garçon!... en effet, il nous avait prévenus qu'il était sans argent! Comment ! imprudent, vous poursuivez une femme avec treize sous dans votre poche... et vous espérez l'emporter sur un homme qui l'enlève en coupé?... Ceci est bien audacieux...

— C*est probablement pour cela qu'il nous

faisait des signes de détresse derrière la voiture...

— C'est vrai... c'est ce que je tâchais de vous faire comprendre...

— Vous ne pouviez pas espérer cependant que nous nous mettrions tous à courir après le coupé pour vous faire passer des fonds. Voyez-vous d'ici le coup d'œil!...

— Et voir sa belle entrer chez un traiteur!...

— Je crois qu'ici vos treize sous ne suflSraient pas... Comme c'est heureux que nous soyons venus vous déprisonner ! .. .

— Le dé-couper plutôt!

— Bravo!... le mot est joli...

— Ah ! messieurs, je ne vous ai pas tout dit. . . Le monsieur qui est avec Éléonore... je ne l'ai vu que par derrière, et pourtant à sa taille je crois bien que c'est ce grand Grec qui a été du dîner que nous a donné Monbreilly.

— Sinagria! Oh! ce serait ravissant!... Entrons chez ce traiteur, messieurs, et laissez-moi conduire toute cette affaire...

— Qui est-ce qui a mon pistolet, messieurs?

— C'est moi, dit Boucaros en prenant un air tragique, mais par la mordioux! vous m'arra-

cherez la vie avant que je vous le rende, car vous feriez des atrocités ici...

— Vous avez raison, gardez-le.

Les jeunes gens entrent chez le traiteur, s'installent dans un petit salon particulier, et, après avoir commandé leur dîner, se font donner de Tabsinthe et des cigares.

Alors Achille reprend la parole.

— Vous êtes bien certain, Arthur, que c'est votre Éléonore qui était dans le coupé?

— Que trop certain. . . Si j'avais pu en douter. . . tenez, regardez ce mouchoir qu'elle a oublié sur la banquette... Je reconnais les vignettes, c'est moi qui le lui ai donné... et voilà bien son chiffre : £. C. Éléonore Chifflet !

— Ceci enlève jusqu'au plus léger doute...

— Est-elle gentille, votre Éléonore ?

— Que trop... Oh! que trop!... C'est-à-dire cela dépend du goût... Mais si, elle est très-bien... baissant les yeux... ne regardant qu'en coulisse... un air ang«liquc et fripon tout à la fois.

— Peste ! vous me donnez l'envie de vous l'enlever aussi...

— J'aurais préféré que ce fût vous à un autre, parce qu'entre amis...

— Ces choses-là se font.

— Si c'est Sinagria qui est avec elle, pensezvous qu'il ait pu vous voir?

— Ce n'est pas probable... Quand j'ai couru regarder à la portière, la dame s'est justement penchée pour y regarder aussi... elle masquait le monsieur... C'est alors qu'elle m'aura reconnu et aura ordonné au cocher d'aller au grand trot.

— Croyez-vous que votre Eléonore aura conté son passé à son nouvel adorateur?

— Elle ! le plus souvent ! elle lui aura fait des histoires indignes.

— Bon! sonnez le garçon, s'il vous plaît. Le garçon accourt.

Achille commence par lui mettre cinq francs dans la main, ce qui donne sur-le-champ beaucoup d'amabilité à sa physionomie.

— Garçon, pourrîez-vous nous dire où dînent le monsieur et la dame qui sont descendus de ce coupé qui attend en bas?

— Oui, messieurs, c'est facile... Mon Dieu, ils ne sont pas bien loin de vous, la porte au fond du couloir... la dernière...

— Très-bien... Ah! garçon... sont-ils... enfermés en ce moment?

— Non, monsieur... ils ne le sont plus... Je commence à leur servir leur dîner...

— Comment! ils ne le sont plus!... s'écrie Arthur d*un air suffoqué, ils l'ont donc été?

— Oui, monsieur... ils n'ont ôté leur verrou que tout à l'heure... J'ai bien entendu... nous sommes au fait de cela, nous autres...

— Sapristi ! et dans quel but s'étaient-ils verrouillés?

— Arthur ! vous faites des questions stupides... C'est bien, garçon... nous sommes satisfaits pour le moment... allez...

Le garçon sort.

Achille se lève et ouvre la porte du petit salon.

— Où allez-vous ? crie Durbinot.

— Parbleu, je vais voir le couple au fond du couloir... j'ouvre leur porte... j'ai l'air de m'être trompe... je fais des excuses; si c'est Sinagria, je le reconnais... c'est simple comme bonjour.

Et Achille enfile le couloir, puis va ouvrir la porte qu'on lui a indiquée.

La dame était alors assise assez négligemment sur le genou de son cavalier, elle saute d'un bond sur une chaise, tandis qu'Achille s'écrie :

— Ah ! mon Dieu ! que je suis distrait I... Mille

pardons, madame et monsieur... je me suis

trompé de porte... recevez mes excuses.

Mais aussitôt le cavalier se lève à son tour et 6. 3

court rejoindre Roclievillc, qui est déjà dans le couloir, en lui criant :

— Eh !... quel hasard !... c'est M. Rocheville.

— Gomment ! c'est M. Sinagria. Ma foi, je ne vous avais pas même regardé... j'étais si désolé d'avoir été indiscret!...

— II n'y a aucun mal...

— Ah çà , mais , mon cher, recevez mon compliment... vous êtes avec une fort jolie femme...

— N'est-ce pas qu'elle est très-bien?,.. Et puis c'est une personne fort comme il faut... extrêmement distinguée. Oh ! c'est toute une aventure... Elcs-vous seul ici?

— Non, je suis avec de vos connaissances, Benjamin... Arthur Durbinot et deux artistes, deux peintres... charmants garçons... Avez-vous le temps d'entrer prendre un verre d'absinthe?... vous nous conterez votre bonne fortune...

— Ma foi... je le veux bien... Je vais seulement prévenir ma dame que j'ai un peu & vous parler... Où êtes- vous?

— Là-bas... à gauche. ••

— Je vous rejoins tout de suite.

Achille retourne près de ses amis qui lui crient :

— Eh bien ?

— C'est lui, c'est bien Sinagria... Au reste, vous allez le voir, il va venir.*.

— Venir ici ?

— Sans doute, nous conter comment il a fait la conquête de cette dame... Le jeune Grec est vaniteux comme un paon... Il est enchanté que sa bonne fortune soit connue !... €a va être amusant, surtout pour Durbinot.

— Comment!... il va venir... lui-même ! murmure Arthur en pâlissant.

— Eh oui !. .. et il sait que vous êtes des nôtres; cela vous prouve qu'il ne se doute pas que c'est votre maîtresse qui est avec hii!...

— C'est vrai... mais...

— Mais vous allez écouter tout ce qu'il nous dira, sans vous permettre la moindre réflexion .. . Votre position sera du plus haut comique !

— Vous croyez ?

— Cela ne fait pas le moindre doute!...

— Savez- vous bien, messieurs, que Ton ferait un charmant vaudeville là-dessus!...

— Mais après ?

— Soyez donc tranquille, le dénoumcnt me regarde... Chut, messieurs! voici Sinagria!

Le grand Grec entre dans le petit salon, salue

la société, et va donner une poignée de main à Benjamin, puis à Durbinot; celui-ci fait des yeux de chat, tout en donnant sa main.

— Bonjour, messieurs, enchanté de vous revoir... Nous ne nous sommes pas trouvés ensemble depuis le diner de chez Vachette.

— C'est vrai... et il y a déjà du temps !... Achille prépare Tabsinthe, en disant :.

— Messieurs, Sinagria est dans un cabinet voisin avec une des plus jolies femmes de Paris... et il veut bien nous conter comment il a fait cette délicieuse conquête, ceci pour notre instruction... Parlez,beau Grec, digne descendant d'Alcibiade ; nous vous écoutons.

— Messieurs... c'est pour vous être agréable, car ma modestie se refuserait à ce récit...

— Oubliez votre modestie, et parlez...

— Il y a huit jours environ... j'arrivais d'Angleterre... où j'ai même laissé M. Monbreilly... Je me trouvais donc vers la fin de la journée sur les boulevards du côté du Châteaud'£au.

— Comment ! il n'y a que huit jours ? s'écrie Arthur.

— Taisez-vous donc, Durbinot!... est-il insupportable avec ses interruptions!...

— Est-ce que le temps fait quelque chose à l'affaire?... Continuez, Athénien.

— Je vis une dame dont la tournure me frappa... Elle semblait inquiète et tremblante... Gela me rappela l'aventure de cette dame... vous savez... qui m'envoya chez un somnambule?...

— Oui, oui... qui vous apprit quelle espèce d'occupation la retenait.

— Je marchais près de cette dame en la regardant avec intérêt , lorsque tout à coup , après avoir regardé derrière elle , elle poussa un cri , me prit le bras qu'elle serra très-fortement en me disant d'une voix émue :

u — Àh ! monsieur, par pitié, protégez-moi, sauvez-moi, emmenez-moi... S'il m'a vue, je suis perdue!...

« Je commençai par rassurer cette dame que je fis marcher très-vite ; quand nous fûmes un peu loin, je lui demandai ce qui l'avait tant effrayée, et voici ce qu'elle me répondit :

« — Je suis née à Moscou... J'arrive de Wilna... où mes parents possèdent de grands biens. J'ai eu la faiblesse d'écouter les protestations d'amour d'un jeune Polonais, le comte Polotosky... Il me jura de m'épouser, et nous partîmes pour la France. Mais je m'aperçus bien-

tôt que j'avais affaire à un homme jaloux, despote, cruel. Arrivés à Paris, il me tint enfermée^ me priva de tous les plaisirs... moi qui, par ma position, suis appelée à briller dans le monde, à mener un train de priuœsse! Je sentis la faute que j'avais faite, Polotosky me devint odieux, et je ne songeai plus qu'à lui échapper. Il y a deux jours, j'en ai enfin trouvé l'occasion ; je me suis sauvée chez une de mes amies... où j'attendrai que l'on m'envoie des fonds de Russie, mais en attendant mes roubles, je suis un peu gênée... ce qui m'oblige d'aller h pied, moi qui aime tant les voitures...

— Oh! oui!... murmure Durbinot en kvant les yeux au ciel.

— Silence donc, là-bas... Achevez, Sinagria.

— Eh bien, cette jeune femme venait d'apercevoir, sur le boulevard, le <;omte Polotosky ; c'est pourquoi elle avait eu peur et m'avait saisi le bras... Ma foi, messieurs, vous devinez la suite : je fis monter œtte dame en voiture et la reconduisis chez son amie«.. rue lean Beausire...

— Je sais ! je sais ! dit Arthur.

— Que savez-vous ? demande le Grec.

— Parbleu, il sait où est celte rite-là, et nous

^ il ~

aussi, c'est près de la place de la Bastille : assez vilaine rue, par parenthèse.

— Justement. Cette dame me dit qu'elle ne pouvait pas me recevoir chez son amie, mais j'obtins un rendez'vous, et, ma foi, messieurs... j'ai triomphé!...

Arthur pousse un rugissement sourd.

— C'est moi qui viens de marcher sur son œil de perdrix, dit Boucaros.

— Voilà ma bonne fortune, messieurs...

« Lisiska... c'est le nom de baptême de cette dame, m'a fait louer aujourd'hui un coupé pour la journée... D'abord, elle ne veut sortir qu'en voiture.

«( C'est une conquête qui me coûte beaucoup d^argent...

(c Mais on n'a pas tous les jours de grandes dames...

•( Et si sa fortune est aussi considérable qu'elle le dit... on ne sait pas.,.

« Elle est folle de moi cette femme-là.

— Vous l'épouserez ?

— Pourquoi pas, et au lieu de m'établir sur les rives d«i Bosphore, j'irai habiter celles un peu plus fraîches de la Neva, mais les roubles réchauffent si bien !

« Â propos, je ne vous ai pas tout dit : en nous promenant tantôt dans le bois de Boulogne, Lisiska est persuadée qu'elle a vu le comte Polotosky courant après notre voiture...

«( Nous avons été comme le vent...

(c J'aime à croire qu'elle s'est trompée ou que nous aurons dépisté ce monsieur.

c Mais il faut que je vous quitte...

— C'est juste, vous ne pouvez laisser votre Moscovite seule plus longtemps...

— Adieu, messieurs. M, Rocheville, avant de partir vous viendrez bien prendre uq verre de Champagne avec nous?...

— Avec plaisir, puisque vous me le permettez.

— Au revoir donc; adieu, messieurs.

Le .Grec est sorti du salon.

Les jeunes gens rient beaucoup, tout en attaquant leur diner avec appétit.

Arthur mange aussi, mais au lieu de rire il s'écrie à chaque instant :

— Quelle infâme rouerie!...

«(Mais est-elle menteuse, cette Éiéonore!... l'est-ellel... Moscovite!... de grands biens... une grande famille... Oui, elle est belle sa famille... c'est sa sœur qui demeure rue Jean Beausire... où elle estgiletière...

«( Je lui avais défendu de la voir, c'est un très-mauvais sujet...

— Vous êtes devenu, vous, le comte Polotosky !... vous voilà Polonais, mon cher...

— Et autre chose aussi !...

— J'espère que vous n'attendrez plus le poisson qu'ÉIëonore devait vous rapporter.

— Ah!... il y a des moments où... M. fioucaros, avez-vous toujours mon pistolet?...

— Plus que jamais.

— Très-bien... Je ne veux pas encore le reprendre, mais nous verrons plus tard... M. Rocheville, vous m'avez promis de me venger.

— Et je tiendrai ma parole.

— Mais dînons, d'abord... et dînons bien, dit Boucaros. Ah! les femmes, messieurs, les femmes ! Quelle belle étude à faire !...

— Pour un peintre.

— Et pour un physiologiste, et pour un moraliste.

— Et pour un naturaliste !

— Benjamin, prenez des notes, mon ami, prenez des notes.

— Il aime mieux prendre du Champagne...

— M. Godichon , connaissez - vous l'histoire

d*Aspasie? dit Tamboureau, de cette célèbre courtisane grecque, née à Milet en lonie?,.. Ce fut elle qui fit entreprendre la guerre de Samos et de Mègare d'où naquit celle du Péloponèse«.. d'où...

— Assez!... assez!...

— Si Tamboureau reparle encore àes Grecs, je demande qu'il lui soit défendu de toucher au dessert.

— En fait de Grec, nous avons Sinagria, c'est bien suffisant.

A peine le dessert est-il servi que Rocheville se lève en disant :

— Il est temps d'agir.

— Qu'allez-vous faire? dit Arthur.

— Vous le saurez... Mais surtout, messieurs, ne laissez pas Durbinot sortir d'ici...

— Vous m'en répondez sur vos cheveux.

— Nous le jurons.

Achille quitte ses amis, prend son chapeau et court frapper au cabinet de Sinagria.

— Entrez! cric le jeune Grec.

Achille entre, il salue profondement Éléonore, qui, prévenue par son amoureux, lui fait un sourire gracieux, tout en tâchant de se donner des airs de grande dame.

Sinagria verse, du ehampagne.

Achille boit, mais en aiîcetant un air inquiet et troublé.

— Qu'avez-vous donc? lui dit le grand jeune homme, vous ne me semblez pas aussi gai que tout à l'heure...

— Je désirerais vous dire deux mots... si madame permet.

— Je suis à vos ordres.

Sinagria s'empresse de sortir dans le corridor avec Achille, qui lui dit à demi-voix :

— Je n'ai pas voulu parler devant cette dame, de crainte de l'effrayer ; mais tout h l'heure, j'étais en bas, un étranger, fort bien couvert, est entré dans ce restaurant; il s'est informé du propriétaire du coupé...

— C'est le comte Polotosky !...

— Cela m'en a tout l'air.

— Diable !... qu'est-il devenu?

— Il est toujours ici... dans ce cabinet... à côté du vôtre...

« Il est probable qu'il guette... qu'il attend... tant qu'il vous saura près de lui, il sera tranquille...

« Mais si vous partiez , je crains un guetapens. • .

— Bigre !... ceci est pea agréable...

(( Je n'ai pas peur de ce monsieur... mais une scène... dans cette auberge... Si cet homme est barbare comme le dit Lisiska... un mauvais coup est bientôt reçu... Que faire?... Aidez-moi de vos conseils, je vous en prie.

— Je ferai mieux, je vous sauverai tous les deux, car je crois ce Polotosky capable de trèsvilaines choses... Descendez vite... dite^ & votre cocher d'atteler sur-le-champ, payez votre dépense, puis revenez. Moi, pendant ce temps, je préviens avec ménagement votre dame... Le Polonais, qui entend toujours parler dans votre cabinet, reste tranquille dans le sien. Quand vous êtes revenu, j'emmène votre dame et je la fais monter dans le coupé. Pendant ce temps, vous continuez de parler tout haut dans le cabinet... toujours pour tromper l'autre.

— Oh ! je comprends !

— Je remonte. Alors, vous allez rejoindre votre dame et vous partez avec elle... Mais moi j'ai pris votre place dans le cabinet, j'y parle tout seul très-haut, comme si je causais avec vous... et j'y reste assez longtems pour que vous ayez le loisir de partir et d'être bien loin avant que le Polotosky n'iait découvert la ruse.

— Oh! charmant! parfaitement combiné...

Laissez-moi vous embrasser!...

— Plus tard l quand nous serons à votre dernière sortie...

— Alors je cours faire ce que vous m'avez dit...

— Faites atteler, surtout.

— Vous, prévenez Lisiska.

Sinagria descend vivement l'escalier.

Achille rentre près d'Éléonore, qui commençait

à s'inquiéter de l'absence de son cavalier.

— Madaïue, dit Achille en abordant la jeune femme, prenez votre chapeau... votre châle, dis- Qosez-vous à partir bien vite!...

— Ah! mon Dieu, monsieur, et pourquoi donc cette précipitation ?

— Parce que, madame, il y a là, ici près, quelqu'un qui vous guette... Ce n'est pas le comte Polotosky, comme je viens de le dire k Sinagria pour ne point vous démentir, mais c'est ce pauvre Arthur Durbinot qui trouve que vous avez été beaucoup trop longtemps pour lui acheter du saumon et veut vous demander des explications à ce sujet.

— Ah! l'imbécile!... ah! le jobard! Gomment! il est ici... Je ne m'étais doncpas trompée

ce matin dans le bois de Boulogne... Quoi ! monsieur... vous savez...?

— Oui, belle Élëonore... tout ce qui vous concerne...

— Mais je connais Arthur! Quoiqu'il porte toujours un pistolet sur lui, il est incapable de s'en servir... C'est un poltron...

— C'est possible, mais vous ne sauriez empêcher ce poltron d'apprendre & Sinagria que vous n'êtes point une grande dame russe... D'autant plus que Sinagria connaît justement Durbinot !

— Âh ! quel ennuil... que c'est embêtant tout cela!... Cela prenait si bien avec ce Grec... Monsieur, est-ce que vous voulez qu'il sache que je lui ai dit des bêtises?...

— Vous voyez bien que non, puisque je lui ai assuré que c'était un étranger, un Polonais qui vous guettait...

— Ah! vous êtes gentil... et que vais-je faire à présent pour éviter l'auti'e imbécile?...

— Ce que va vous dire Sinagria...

— Le voici.

Le grand Grec rentre dans le cabinet, tout essoufflé, tout ému.

-^ J'ai fait tout ce que vous m'avez dit, M. Rocheville; le coupé est attelé... le traiteur'

payé. Ma chère Lisiska, descendez avec monsieur qui va vous conduire jusqu'à la voiture...

— Et vous, mon ami?...

— Moi, il faut que je reste encore un peu dans ce cabinet, pour tromper votre tyran... mais bientôt j'irai vous rejoindre... Ce digne ami va revenir prendre ma place... Allez, allez, ne perdez pas de temps* ,

Éléonore a déjà son chapeau et son châle; Achille lui prend la main, Tentraine, lui fait descendre l'escalier, gagner le coupe; elle monte dans la voiture, Achille en fait autant et s'installe à côté d'elle en disant au cocher :

— A présent, partez!... A Paris, rue Jean Beausire... mais vous n'avez pas besoin de vous presser... donnez-vous le temps.

— Comment! nous partons? dit Éléonore en regardant son compagnon avec surprise.

— Nous partons.

— Rien que nous deux?

— Rien que nous deux.

— Et mon Grec ?

— Est-ce que vous avez cru, par hasard, que c'était pour lui que je me donnais tant de peine?

Éléonore part d'un éclat de rire et se rejette au fond de la voiture en s'écriant :

-— Ah ! je voudrais voir la figure qu'ils vont faire tous les deux ! «

En effet, pendant que le coupé roulait mollement sur la belle avenue de Neuiily, Sinagria, resté seul dans son cabinet, s'escrimait à parler très-haut, k tousser, à rire, k pousser des ho! ho! ha ! ha ! persuadé que cela était indispensable pour entretenir l'erreur du comte Polotosky.

Cependant, après dix minutes employées à cet exercice, le grand Grec commence à se fatiguer, il en a mal à la gorge! Au bout d'un quart d'heure, n'en pouvant plus et ayant une extinction de voix, il se décide k sortir de son cabinet et à aller trouver les jeunes gens dans leur salon. . Ceux-ci riaient aux larmes, parce que de leur table ils entendaient Sinagria parler tout seul ; Arthur seul ne riait pas, il attendait toujours avec impatience le dénoument.

— M. Rocheville n'est pas remonté? dit Sinagria aux jeunes gens.

— Non, c'est nous qui voulions vous demander ce que vous en aviez fait...

— Ce que j'en ai fait... Je n'y comprends rien... Je l'attends moi... Ah! voilà le garçon... je vais l'interroger... Garçon, dites-moi d'abord, ce monsieur étranger qui dine dans le cabinet

auprès du mien... est-il sorti... ou est-ii toujours là?...

Le garçon ouvre de grands yeux en répondant :

— Comment, monsieur?... quel étranger?..* Je ne comprends pas...

— Il me semble pourtant que je m'explique.. • Le monsieur seul... qui a pris ce cabinet... au fond à côté du mien... est-il toujours là?

— Mais, monsieur, il n'y a personne à côté de vous... Il n'y a absolument dans ce corridor que ce salon et votre cabinet d'occupés.

La figure de Sinagria s'allonge considérablement, d'autant plus que les jeunes gens continuent de rire.

— Garçon, ètes-vous bien sûr de ce que vous médites là?

— Parfaitement sûr, monsieur ; d'ailleurs donnez-vous la peine d'ouvrir toutes les portes.. • vous verrez vous-même.

Sinagria se décide à suivre ce conseil, il prend une lumière, va ouvrir les cabinets, examine partout, pince ses lèvres, enfle ses narines, et retourne vers les jeunes gens qui continuent de rire et de boire.

— Messieurs*. • en vérité... je n'y conçois

rien... M. Rocfaeville est venu tout à l'heure me dire qu'il avait aperçu un étranger qui me cherchait, moi et cette dame russe... que cet étranger était probablement le comte Polotosky, et qu'il nous guettait dans un cabinet près du nôtre où il s'était établi... Est-ce que M. Rocheviiie m'aurait fait quelque blaguerie?,..

— Franchement, j'en ai peur! dit Tamboureau...

— Mais alors... qu'a*t-il fait de Lisiska... Holà, garçon!...

— Voilà, monsieur.

— Cette dame qui était avec moi m'attend toujours dans le coupé, n'est-ce pas ?

— Oh ! monsieur ! il y a longtemps que le coupé est parti avec cette dame et ce monsieur qui dînait avec ces messieurs î...

— Parti?... il aurait emmeiké Lisiska I...

— Gomment, il a gardé Éléonore pour Imî!... s'écrie à son tour Durbinot, tandis qu€ les témoins de cette scène rient à se tenir les côtes.

— Que parlez-vous d'une Éléonore? dit le grand Grec en s'adressant à Arthur.

— Parbleu, je parle d'Éléonore ou de Lisiska... comme vous voudrez!... c'est la même chose...

— Qu'est-ce que vous dites?

— Je vous dis que votre grande dame russe est mon Éléonore, qui m'a quitté un beau malin pour aller acheter du saumon... Je ne l'avais pas aperçue depuis... lorsque tantôt dans votre coupé... je l'ai reconnue, et clic m'a reconnu aussi... c'est moi qui suis son comte Polotosky... c'est une Moscovite de la rue Jean Beausire.

Sinagria se jette sur un siège et cache sa figure dans ses mains en trépignant des pieds de colère.

Arthur arpente la salle en s'écriant qu'il veut son pistolet et qu'il veut courir après le coupé.

— Allons, messieurs... calmez-vous! dit Boucaros ; est-ce que vous allez, comme des enfants, vous désoler pour une femme qui se fiche de vous deux?... Par exemple, voilà qui serait coquet... Benjamin, versez du champagiie à ces messieurs, versez à plein bord!... et qu'ils oublient cette aventure, ou plutôt qu'ils soient les premiers à en rire, ce sera encore mieux.

Sinagria hésite, il regarde Arthur; celui-ci fait la moue, mais se rapproche de la table ; enfin l'un et l'autre se décident à prendre leur verre, à trinquer, a boire, puis à recommencer, parce que Boucaros à soin de remplir leurs verres dès qu'ils sont vides.

Si bien qu'une heure plus tard ces messieurs sortent de chez le traiteur ayant chacun une pointe assez prononcée, et que Durbinot, pendu au bras du grand Grec, avec lequel il était devenu très-intime, lui dit d'une voix pâteuse :

— Mon ami... à présent... vois-tu,cela m'est égal... Je ne l'aime plus... tu l'aimes... Tu ne, l'aimes plus, je l'aime... Éléonore... Lisiska et vice-versâ.,. Ah ! bigre ! qu'est-ce que j'ai fait de mon pistolet?...

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