LE PETIT TABLEAU
— Êtes-vous prêt? dit Acliillc en se présentant un matin chez Benjamin Godîchon qui achevait sa toilette.
— Parbleu! il y a longtemps que je suis prêt et vous attends... depuis huit jours que vous deviez me mener chez madame Durbalde...
— Ah! mon bon ami... on ne fait pas toujours ce que l'on veut... j*ai tant d'occupations !
— Je le crois... et qu'avez-vous fait de la dame de ces messieurs, Éléonore-Lisiska que vous leur
avez soufflée à tous deux, il y a huit jours?... C'était fort amusant !
— N'est-ce pas? Oh ! quant à celle-là... je ne m'en suis pas occupé longtemps... C'est ma dame blonde qui m'inquiète...
— Cette dame que vous courtisiez pendant que je faisais le sourd-muet?...
— Justement... je n'ai que trop réussi à lui tourner la tête...
— Pourquoi trop?...
— Parce que c'est une femme exaltée... romanesque... elle prend la passion au sérieux... elle prétend qu'elle ne peut plus vivre sans moi...
— Eh bien ! cela vous déplait?...
— Ça ne me déplait pas, si vous voulez... et pourtant cela ne m'amuse plus guère... Je crains qu'Amélie ne fasse quelque coup de tète... Mais laissons cela ! il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin!... Vous voilà prêt, avez-vous garni votre portefeuille de billets?...
— Oui... mais pourquoi?...
— Parce que cela vous servira probablement. J'ai un cabriolet en bas... partons...
— Il n'est que midi et demi... serons-nous reçus si matin chez cette dame?
— Pourquoi pas? nous n'y allons pas en visite,
nous allons pour affaire, et d'après les renseignements que je me suis procurés, c'est une dame qui entend les affaires.
— Ah! mon ami... si vous mettiez votre main sur mon cœur... il bat d'une force! ...
— Tant mieux pour vous, c'est que vous êtes amoureux et on dit que c'est un plaisir...
— Est-ce que vraiment vous n'avez jamais connu ce sentiment-là?...
— Je ne dis pas... peut-être... et même je croirais presque en ce moment... Oh ! mais non, ce serait trop bête...
— Qu'est-ce qui serait bête ?
— Rien, partons.
Les deux amis sont bientôt devant la demeure de madame Durbalde.
Le concierge a dit que cette dame était chez elle.
Achille monte lestement en disant à Benjamin:
— Vous savez ce que je vous ai dit... c'est vous qui tenez absolument à ce tableau...
— Je ne sais pas seulement si je le reconnaîtrai ce tableau...
— Soyez tranquille, je le connais, moi. Achille dit à la suivante d'annoncer deux mes-
LA MARS D^ACTBOIL.— ^D. H. 6. i
sieurs qui viennent de la part de M. Tamboureau.
On les fait passer dans un beau salon où on les prie d'attendre.
Achille aperçoit bientôt le prétexte de leur visite accroché dans un coin du salon.
Il le montre à Benjamin, en lui disant :
— Voici le tableau que vous tenez à posséder... vous ferez des folies pour l'avoir...
— C'est entendu.
Madame Durbalde arrive, sa toilette est simple, mais parfaitement assortie à sa taille et à sa figure.
Elle salue les deux jeunes gens avec une certaine dignité presque imposante.
En portant ses regards sur Benjamin, elle pa- 'rait chercher dans ses souvenirs où elle Ta déjà vu.
Achille s'empresse de prendre la parole.
— Mille pardons, madame, si, sans être connus de vous, nous nous permettons de nous présenter chez vous... Je pense devoir vous faire connaître qui nous sommes... Voici M. Benjamin Gpdiehon, capitaliste, qui, je crois, a eu le plaisir de se rencontrer avec vous, madame... à l'atelier de Tamboureau...
— Ah ! oui... en effet.. . je me souviens main-
tenant! dit madame Durbalde, c'est monsieur dont on avait fait le portrait dans un paysage... avec...
— Avec des animaux, murmure Benjamin en baissant les yeux.
— Oui... oui... c'était une fantaisie... une gageure! s'écrie Achille. Quant à moi, madame, je me nomme Achille Rocheville... j'ai l'avantage d'être assez lié avec M. Valdener...
Madame Durbalde sourit, en répondant :
— Je vous connais beaucoup de nom. Mais veuillez vous asseoir, messieurs.
— £h bien, madame, maintenant que nous ne sommes plus tout h fait des étrangers pour vous... nous allons, si vous le permettez, vous expliquer le motif de notre visite. Je vais droit au but. Vous avez là un tableau délicieux que je comptais acheter à Tamboureau... mais ce n'était pas pour moi que je voulais faire cette acquisition, c'était pour mon ami que voili.,. Il m'avait chargé de ce soin parce qu'il n'entend rien à tout ce qui est peinture... et quand il aime un tableau il le payerait tout ce que le peintre voudrait... Il parait qu'il y a dans celui-ci des figures qui se trouvent ressembler parfaitement à des personnes que Benjamin a beaucoup connues...
— Ah I les figures de femme, sans doute? dit madame Durbalde en souriant.
— Oui, madame, oui justement... ce sont lés femmes. ••
— Elles sont toutes les trois fort jolies, et je TOUS fais compliment, monsieur, si vous avez connu les modèles.
Benjamin s*incline en faisant une petite mine coquette qui frise beaucoup la sottise* Achille reprend bien vite la parole :
— Si bien donc, madame, qu'en apprenant que Tamboureau avait vendu ce tableau, mon pauvre ami a poussé des cris de douleur, de désespoir... On lui aurait enlevé sa maîtresse qu'il n'en eût pas éprouvé plus de chagrin!...
— Peut-être, monsieur, en eut-ii eu moins ! dit madame Durbalde eu souriant; mais enfin, messieurs, où voulez-vous en venir ?
— Madame, c'est bien simple, et nous espérons que notre démarche ne vous offensera en rien, car nous commençons par vous dire que votre désir, votre plaisir même, seront toujours très-respectables pour nous !...
— Oh ! oui, madame... vous serez très-respectable... pour nous, murmure Benjamin en se levant pour saluer.
H Mon Dieu ! que cet animal-là est béte quand il veut être galant ! » se dit Rocheville en réprimant difficilement un mouvement d'impatience.
— Bref, madame, vous avez acheté ce tableau, mais peut-être n'y tenez* vous pas extrêmement... Nous venons vous proposer une aiSaire... comme nous ferions à un courtier de commerce. Gela ne vous fâchera pas, madame?
— Pourquoi donc?... Je m'occupe d'ajQTaires quelquefois... Une femme seule doit veiller à ses intérêts. ..Gomment a été la bourse hier ?. .. Je n'ai pas vu de journaux...
— Madame, le trois pour cent a monté...
— Ah! tant pis, j'avais joué sur la baisse... Monté de combien ?
— De quarante-cinq centimes...
— Ah! que cela me contrarie!... Pardon, monsieur, revenons à ce que vous vouliez me proposer...
— Madame, quel que soit le prix que vous ayez payé ce tableau, mon ami vous en offre le double...
— Oui, madame, le double.
Madame Durbalde se penche dans sa causeuse et chiffonne son mouchoir dans sa main
tout en répondant avec une certaine hésitation :
— Mais je crois que ce tableau a été payé... cinq cents francs... Je ne suis pas bien sûre... peut-être un peu moins... mais enfin... c'est mille francs que tous m'en o&ez?...
— Oui, madame...
— Ahl je vous avoue que je tiens à ce délicieux tableau. . . Je ne m'en déferais qu'avec peine.
— Alors , madame , n'en parlons plus , dit Achille, et recevez mes excuses...
— Je veux dire que pour consentir à me priver de ce tableau... il faudrait^ au moins, que la somme en valût la peine... Ah ! je suis très-contrariée que le trois pour cent ait monté...
— Madame, j'ofiEre deux mille francs du tableau, dit Benjamin.
La jolie brune réprime un mouvement de satisfaction qui a brillé dans ses yeux, et répond en souriant :
— Gela me semble fort drôle de faire ce commerce... Tenez, monsieur, je ne suis pas marchande... Mais j'ai perdu à la bourse trois mille francs par la hausse des quarante-cinq centimes... Il faut que je paye cette différence... sous peine d'être exécutée,., comme on dit, je crois, en style de bourse!... £t quoique femme je tiens à ne point me laisser exécuter î • . .
— Et moi, madame, je serai trop heureux de vous faire oublier votre échec à la bourse en payant mille ëcus pour le tableau...
— Eh bien, monsieur, prenez-le donc... et que ce soit un marché fait... Mais je vous certifie que sans ma différence à payer à mon agent de change, je n'aurais pas cédé le tableau.
— L'histoire de la perte k la bourse a été trèsadroitement trouvée! se dit Achille, pendant que Benjamin fouille dans son portefeuille. Cette dame est une fine mouche... je plains ce pauvre garçon d'en être amoureux.
Madame Durbalde vient de recevoir les trois billets de mille francs que Benjamin lui a présentés en la regardant assez tendrement.
Et comme un jeune homme qui paye mille ëcus une fantaisie est toujours un personnage essentiellement distingué, elle répond à son regard par une œillade tout à fait andalouse, lorque la porte du salon s'ouvre et M. Yaldener parait.
Ce monsieur demeure tout surpris en trouvant deux jeunes gens chez sa maîtresse, et surtout en reconnaissant dans l'un d'eux Achille Rocheville.
La rencontre ne lui plait que médiocrement ;
mais, en homme qui sait vivre, il salue la société d'un air très-gracieux.
— Eh! voilà ce cher M. Valdener! s'écrie Achille en allant offrir sa main au nouveau venu.
— Comment, c'est M. Rocheville que j'ai le plaisir de voir ici! Quelle heureuse circonstance...?
— Mon ami, je vais tout vous expliquer, s'empresse de dire madame Durbalde. Ces messieurs se sont présentés chez moi... l'un en s'autorisant de votre connaissance, l'autre... comme nous ayant déjà rencontrés à l'atelier de M. Tamboureau...
— Àh! oui... oui... Je me rappelle y avoir vu monsieur...
— Nous nous sommes aussi rencontrés au bois de Boulogne... il y a huit jours..., répond Benjamin en saluant M. Valdener.
Celui-ci se trouble et balbutie...
— Oui... c'est vrai... il faisait un temps superbe... comme aujourd'hui... plus chaud cependant... Je venais vous proposer une promenade, madame...
Madame Durbalde regarde M. Valdener d'une façon qui annonce qu'elle s'aperçoit très-bien de son embarras.
— Mais , monsieur , avant de me proposer une promenade , laissez-moi donc vous dire ce qui m'a procuré l'avantage de recevoir ces messieurs...
— Ah! c'est juste; parlez, madame.
— Monsieur... que voilà... est, à ce qu'il parait, amateur passionné de peinture; il avait remarqué chez M. Tamboureau le charmant tableau que... nous lui avons... acheté, il y a quelques jours...
Valdener fait un léger clignement d'yeux en entendant ce nous lui avons acheté^ mais il se tait.
— Monsieur est venu me prier... me supplier de lui céder ce tableau... et vraiment cela eût été barbare de le lui refuser. Les figures de femmes ressemblent à des personnes que monsieur a connues... et connaît peut-être encore...
— Oh! non, madame!... je ne connais personne! s'écrie Benjamin.
La jolie brune sourit, Valdener se mord les lèvres en murmurant :
— D'après cela, madame, il me parait que vous avez fait assez peu de cas du cadeau que je vous avais fait.
— Peu de cas! s'écrie Achille d'un ton gouail-
leur. Mais au contraire ! madame en faisait trèsgrand cas, puisqu'elle n'a consenti à le céder que moyennant nfille écus.
Madame Durbalde regarde Achille d'un air qui signifie : « Vous êtes bien bavard ! »
M. Yaldener porte ses regards sur Benjamin en disant :
— Mille écus !..• Gomment... monsieur a payé ce petit tableau trois mille francs!...
— Oui, monsieur, et je ne les regrette pas...
— Oh ! il faut vous dire aussi , mon cher M. Valdener, que mon ami Benjamin ne sait que faire de son argent (...Quand, à son âge,onadéjà quatre-vingt mille francs de rente et plus du double en espérance... on peut se passer quelques petites fantaisies...
Valdener change de couleur, il prévoit sur-lechamp toute la séduction qu'un jeune homme aussi riche peut exercer sur une femme comme madame Durbalde ; celle-ci tâche de paraître indifférente à la grande fortune de ce monsieur qui est si troublé en lui parlant, mais elle donne un coup d'oeil dans une glace, arrange les boucles de ses cheveux, et fait de ces jolies mines coquettes dont on sait si vite la traduction pour
peu qu'on ait l'habitude de la société de ces dames.
M. Valdener est évidemment très-contrarié, et les efforts qu'il fait pour le dissimuler produisent un effet tout opposé ; il se jette sur un divan en s'écriant :
— Ah! madame!... vous vous faites marchande de tableaux !... J'ignorais que vous eussiez du goût pour le commerce... Après tout... vous vous y entendez fort bien... Votre coup d'essai est un coup de maître...
— Ah ! monsieur! que vous êtes méchant !.... Vous voyez, messieurs : on me fait une scène parce que j'ai cédé le tableau de M. Tamboureau... Je devais m'y attendre... En effet... j'ai cru pouvoir disposer de ce qu'on m'avait donné. . . Il parait que j'ai eu tort.
— Pas du tout ! dit Achille, puisque cela comble le déficit que vous avez éprouvé à la bourse.
— A la bourse? s'écrie Valden^ en ouvrant de grands yeux. Gomment! Nadellie, est-ce que vous joueriez à la bourse?... En voilà la première nouvelle...
Madame Durbalde lance sur Achille des regards courroucés, en répondant :
— £h bien... après, monsieur... quand cela
serait?... Ne suis-jc donc plus maîtresse de mes actions?... Est-ce que toutes les femmes n'ont pas leur petit secret?...
— A propos, mon cher M. Valdener!... s'écrie Achille, qui est enchanté de mettre le feu partout, qu'avez-vous fait de cette jolie grisette qui sortait de votre petite maison d'Auteuil? ... Elle est fort bien cette jeune fille !...
M. Valdener devient pourpre.
Madame Durbalde redevient rayonnante ; comme l'amour n'entre pour rien dans sa liaison avec ce monsieur, elle n'éprouve pas le plus petit sentiment de jalousie, mais elle est enchantée de pouvoir la simuler.
— Ah ? monsieur ! . . . vous recevez des grisettes h votre maison de campagne ! s'écrie cette dame en affectant un vif dépit. En vérité, j'apprends aussi des choses nouvelles aujourd'hui ... Je trouve cela beaucoup moins innocent que de céder un tableau... pour obliger quelqu'un.
— Ah ! sapristi ! est-ce que j'ai commis une indiscrétion? reprend Achille d'un air de bonhomie. J'ai dit cela sans réfléchir... Mais, après tout, madame ne saurait être jalouse de la personne que nous avons vue avec M. Valdener... Un homme comme lui ne se compromet pas avec
ces petites filles... 11 s'en amuse un moment... et puis c'est tout.
— Monsieur, répond enfin Valdener d'un ton sec, il me semble que je puis faire ce qui me plâit et que vous n'avez nullement le droit de vous immiscer dans ce qui me regarde... Vous me permettrez donc de ne point répondre à vos questions relativement à cette jeune fille.
— Oh ! décidément je vois que j'ai eu tort!... Je suis un maladroit. . . je ne fais et ne dis que des sottises... Nous allons nous retirer, car je craindrais, sans le vouloir, de commettre encore quelque bévue... Venez, Benjamin, prenez votre acquisition et demandons pardon à madame de tout l'ennui que nous lui avons causé.
— Vous ne m'en avez causé aucun!... bien loin de là, messieurs! répond madame Durbalde en regardant toujours Benjamin, quoiqu'elle ait l'air de s'adresser à Achille. Et comme je tiens à ce que vous n'emportiez pas de mol cette opinion... je vous prie, lorsque le hasard vous conduira l'un ou l'autre dans ce quartier, de me faire l'honneur de venir vous reposer un moment chez moi.
^— Ah, madame... que de bontés!... Nous
profiterons de votre aimable invitation.