‹ La mare d'AuteuilChapitre 20 sur 35 · CALOMNIES · texte numérisé non relu

CALOMNIES

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis le jour où Albert a ramené Augusta chez elle, et la jeune fille n'a pas revu celui qui s'était déclaré son défenseur.

Dans les premiers jours qui ont suivi la rencontre au bois de Boulogne, Augusta espérait voir arriver chez elle ce jeune homme auquel elle craint de n'avoir pas assez témoigné sa reconnaissance ; mais en voyant le temps s'écouler sans entendre parler de lui, elle se dit :

•*— Après tout, ce monsieur a bien autre chose

& faire que de4ionger & moi... qu'il connaît à peine et dont au fond de Pâme il a peut-être aussi une assez mauvaise opinion...

Cette pensée attriste Augusta, qui cherche en vain à retrouver sa gaieté et son courage en re< gardant le portrait de sa mère ; mais qui soupire souvent en se disant :

— Passer pour une fille malhonnête... lorsqu'on n'a rien à se reprocher... c'est bien cruel pourtant!. ..Ah ! M. Achille, vous m'avez fait bien du mal... et c'est un grand malheur pour moi de vous avoir connu.

Un matin, on frappe chez la jeune fille qui court ouvrir en tressaillant.

C'est Cotonnet qui se présente devant elle, toujours avec son air timide^ gauche et bon ; seulement » il faut ajouter à tout cela une grande place noire sous l'œil gauche qui ressemble beaucoup à l'empreinte d'un coup de poing.

— Bonjour, mamzelle Augusta pi y a bien longtemps que je ne vous ai vue, mamzelle Augusta !

— C'est vrai, M. Cotonnet; pourquoi ne venezvous pas me voir plus souvent? Vous savez bien que vous me faites toujours plaisir, vous...

— Ah! vous êtes bien bonne... mais j'ai ton-

jours peur... Et puis, j'ai eu beaucoup à travailler...

— Alors c'est différent ; vous avez raison , il ne faut pas négliger ses affaires.

— Non, car il faut gagner de l'argent pour vivre, quand on ne veut pas se goberger aux dépens des autres.. . comme des personnes que nous connaissons.

— Mon Dieu! M. Cotonnet, que vous est-il donc arrivé?... Je n'avais pas remarqué quand vous êtes entré... mais vous avez quelque chose à la figure...

— Ah! là... sous l'œil... Ce n'est rien...

— On croirait que vous vous êtes battu, si on ne savait pas que vous êtes un garçon sage... et pas querelleur.

— Dame! quelquefois sans être querelleur... il 7 a des circonstances...

— Vous vous êtes donc battu?

— Non, non, je ne dis pas ça.

— Alors vous êtes donc tombé?

— Oui... je suis tombé... sur quelque chose...

— Sur quelque chose?...

— Ah! dites donc, mamzclle... à propos... vous ne savez pas?... Elle n'est plus avec M. Barigoule...

— Elle... Ah! Coralie?

— Mais oui... de qui vous parleraîs-jc ?. . .

— Elle a cessé de voir ce monsieur... Tant mieux, elle veut peut-être changer de conduite... se ranger...

— Ah ! c'est pas du tout cela ; je vais vous dire comment cela est arrivé... car je sais tout ce qui arrive, moi. Voyez- vous, mamzelle, €oralie ne se gênait plus du tout ; elle sortait dans le jour, en voiture, avec cette vilaine grande asperge de Barigoule!... C'était même elle qui conduisait; elle allait à la campagne... aux Champs-Elysées , partout, effrontément avec ce monsieur. Il fallait qu'il eût la tête tournée celui-là , car il devait bien penser que cela arriverait aux oreilles de sa femaie. En effet, madame Barigoule fut instruite de la conduite scandaleuse de son mari, et un beau jour, au moment où les amants rentraient dans Paris et s'arrêtaient à la barrière de l'Étoile pour qu'on inspectât leur calèche, madame Barigoule parut tout à coup, monta dans l'Américaine, donna une paire de soufflets à Coralie , autant à son mari, puis fit descendre très-lestement la demoiselle en lui disant : « J'ai prévenu le commissaire de police, il ira vous voir demain, et si vous continuez de débaucher monsieur, je

vous ferai mettre à la porte de la maison. » Malgré tout son caquet et sa jactance, Goralie ne trouva rien à dire et fila bien vite. Quant à M. Barigoule, au lieu de défendre sa belle, il était allé se cacher sous la banquette du fond. Coralie, qui probablement ne se souciait pas d'attendre la visite du commissaire de police, déménagea le même soir.

— Et où est-elle allée ?

— Je ne le sais pas encore, mamzelle ; cet imbécile de portier n'a pas eu Tesprit de s'en informer... Il est vrai qu'il parait qu'elle n'a pas voulu donner son adresse... parce que je suis bien certain qu'elle a des dettes!... Voilà encore une rubrique! Gomme c'est joli... faire des poufs..., disparaître sans payer!... Où tout cela la mènera-t-il?... Mais je saurai où elle loge... oh ! je le saurai !... quand je devrais visiter tout Paris... maison par maison!...

— Tenez, M. Gotonnet, ce serait peut-être un bien si vous ne parveniez pas à retrouver Coralie, car, ne la voyant plus, vous l'oublieriez et vous seriez plus heureux !

— Oh! non, mamzelle, non... au contraire... je suis bien plus malheureux depuis que je ne sais plus où elle est... Il me semble qu'il y a quel-

que chose qui me manque... car... je veillais toujours un peu sur elle de loin... Ça ne serrait pas h grand'chose, mais ça me soutenait... ça me faisait plaisir...

— Tout cela ne m'apprend pas comment vous êtes tombé et avez reçu ce coup...

— Ah ! ça. . • mon Dieu ! . . . c'est en. . . c'est en. . .

— Teuez^ M. Colonnet , vous ne savez pas mentir, vous ; je gagerais que vous avez eu une dispute... Vous ne voulez pas l'avouer : vous vous serez battu pour Coralie, convenez-en?

— Non , mamzelle , non , ce n'est pas pour Coralie que je me suis battu !.. .

— Ce n'est pas pour elle... Vous voyez bien que vous vous êtes battu ! Mais pour qui donc alors?.. •

— Pour rien... pour des bêtises... je ne sais plus...

— Quelle idée me vient!... Votre embarras. •• Serait-ce pour moi par hasard?,.. Oui... votre refus de m'apprendrc... quelque chose me dit que j'ai été la cause de ce qui vous est arrivé.

— Eh bien ! mamzelle, quand je me serais battu pouf vous?... lime semble que vous méritez bien qu'on vous défende, qu'on prenne votre parti...

— Mais à propos de quoi cette querelle... et avec qui?

— Tenez, mam^elle Augusta, je ne voulais pas vous conter ça... de crainte de vous faire de la peine... et pourtant s'il fallait s'affecter pour tous les méchants propos qui se débitent... Au reste, il a eu son compte , l'autre, et si j'ai l'œil poché, il en est pour deux dents de cassées, lui... et qui ne repousseront pas !

— Voyons, M. Cotonnet, parlez, je vousen prie; expliquez-moi comment cette querelle est venue.

— Puisque vous le voulez, mamzelle... quoique ça ne vaille pas la peine de...

— Si, si, parlez, je vous en prie.

— Eh bien... il y a quatre jours... oui... c'était jeudi , j'étais devant la porte du magasin où je suis employé... on causait avec d'autres commis, et l^mi de l'un d'eux, un jeune peintre qui vient quelquefois essayer d'acheter à crédit chez nous, mais on ne lui vend jamais, parce que c'est un farceur et qu'il paye rarement ; enfin , on causait quand vous vîntes à passer dans la rue... sans même nous regarder...

« — Voilà une jolie personne, dit un de mes

camarades, elle me plairait beaucoup !

« ^- Eh bien ! s'écria le peintre, si vous voulez 6. 6

vous en passer la fantaisie , ce ne sera pas difficile ; elle a déjà été la maîtresse de deux hommes que je connais...

« — Quelle horreur! Monsieur, dis-je, vous vous trompez en parlant ainsi. Vous prenez cette demoiselle pour une autre , car je connais celleci, et elle n'a été la maîtresse de personne.

« — Je ne me trompe pas, me répondit-il, elle se nomme Augusta.

« — Oui, dis-je, Augusta ; mais qu'est-ce que cela prouve ?

u — Gela prouve que je ne la prends pas pour une autre, et ce que j'ai dit est la vérité.

,( — Vous en avez menti ! m'écriai-je. A peine eus-je achevé ce mot, qu'il me donna un coup de poing sur la figure ; mais moi, je sautai sur lui.. • je le frappai... Ah! j'étais tellement furieux... on ne pouvait plus me le faire ttcher... et je vous le répète, il a eu deux dents de cassées et par devant... Il portera la marque de sa calomnie... Il est parti en disant qu'il en avait assez... Eh hien! mamzelle... vous pleurez!... Là! vous voyez bien que j'ai eu tort de vous raconter cela. .. et que je n'aurais pas dû vous céder... »

En efFety Augusta répandait d'abondantes larmes depuis quelques instants ; mais cela ne l'em-

pèche pas de prendre la main de Cotonnet, de la presser avec force dans les siennes en murmurant :

— Ah ! je vous remercie , Cotonnet , je vous remercie... Vous n'avez pas cru le mal que Ton disait de moi, vous!...

— Oh! par exemple... ils auraient été cent pour le dire, que je leur aurais répondu à tous : « Ça n'est pas vrai ! » Car je vous connais, mamzelle, je sais ce que vous valez... Quand vous veniez chez Coralie, elle était bien meilleure pour moi après vous avoir parlé!... Vous lui pardonniez d'être ma maîtresse, parce que vous saviez combien je l'aimais... parce que vous saviez que tout mon désir était de la nommer ma femme... C'est elle qui n'a pas voulu... Mais, vous... devenir une coureuse !... Oh ! que non! c'est impossible ça!...

— Non, Cotonnet, je n'ai pas commis de fautes... je n'ai point à rougir...

— Ah ! mamzelle! est-ce que vous aviez besoin de me dire ça !

— Et pourtant , voyez-vous , il y a des gens qui le croient...

— Eh non!... ce sont de ces jeunes gens qui disent un tas de mensonges ! A les entendre, ils

ont eu toutes les femmes !... surtout les jolies... Il y a des imbéciles qui les croient , et puis qui répètent cela...

— Savez-vous comment se nommait ce jeune homme qui a tenu ces propos sur moi?...

— Il se nommait... Adolphe... oui... Adolphe...

— Je ne le connais past... Je n'en ai jamais entendu parler...

— Parbleu!... et il ne vous connaît pas non plus, lui!...

— Vous voyez qu'il savait mon nom cependant...

— Parce qu'un autre aura fait des histoires sur vous... que sais-je?... Encore une fois, mamzelle, ne vous affligez donc plus... Vous savez bien qu'on ne peut pas empêcher le monde de cancaner...

— Ah! Gotonnet, il est cependant bien triste d'avoir une mauvaise réputation lorsqu'on ne le mérite pas!...

— Mamzelle, je crois qu'il est bien plus triste de la mériter.

Gotonnet reste encore quelque temps près d'Augusta , qu'il tâche de consoler, tout en s'adressant à lui-même des reproches parce qu'il

n'a pas su caeher cette ayenture : enfin , il est parti en promettant de ne plus être si longtemps sans revenir.

Restée seule, Augusta pleure encore; pour rappeler son courage, elle va s'adresser h l'image de sa mère; elle lui demande de la force et surtout de la résignation ; car depuis quelque temps la jeune fille a vu s'accroître ses peines, et s'en* fuir les dernières espérances qu'elle bâtissait sur l'avenir.

Le lendemain, Augusta, encore tout attristée par les souvenirs de la veille , est depuis longtemps à son ouvrage , lorsqu'on ouvre la porte , et cette fois c'est Albert Monbreilly qui entre chez elle.

— Ah! je ne me suis pas trompé... Je suis chez mademoiselle Augusta, dit Albert en saluant et en promenant ses regards dans la modeste chambrette vouée aux roses.

— Oui, monsieur... Gomment! vous avez pris la peine de venir?... C'est trop de bonté !...

— Pourquoi donc me remercier, mademoiselle... lorsque au contraire j'ai été si longtemps h faire votre commission ? Je mériterais plutôt des reproches...

— Ah ! monsieur, je ne pensais pas que vous

vous seriez souvenu de moi... et je suis confuse...

— Mademoiselle , veuillez d'abord reprendre votre ouvrage , et , si vous me le permettez , je vais me reposer un moment près de vous.

— J'allais vous en prier, monsieur.

Albert s*assoit près de la table de travail d'Augusta ; il promène toujours ses regards dans la chambre, qu'il semble examiner aVec intérêt.

— Voici votre appartement, mademoiselle ?

— Oui , monsieur , cette chambre et la pièce d'entrée que vous avez vue; c'est tout, mais c'est bien assez pour moi.

— Votre chambre est arrangée avec beaucoup de goût... Je vous en fais compliment...

— Ah 1 monsieur, tout ceci doit vous paraître plus que modeste. . .

— Gela me semble fort bien, mademoiselle, et la simplicité de votre chambre fait votre éloge et parle en votre faveur beaucoup mieux que ne le ferait un appartement richement décoré.

Augusta sourit; un sentiment de satisfaction, d'orgueil même, fait rayonner ses yeux qui se dirigent vers le portrait de sa mère comme pour lui dire: » Entends-tu!... voici enfin quelqu'un qui rend justice à ta fille. »

Albert, qui a remarque le mouvement d'Augusta, regarde aussi le portrait :

— C'est madame votre mère?

— Oui, monsieur.

— Vous lui ressemblez beaucoup : vous l'avez perdue ?

— Hélas! oui, monsieur... J'avais quatorze ans quand elle est morte!...

— Et... votre père?...

Augusta baisse ses regards vers la terre en balbutiant d'une voix faible :

— Je... l'ai perdu aussi.

— Pauvre fille!... Et vous tfavez pas d'autres parents pour prendre soin de vous ?

— Aucun... Je suis restée seule... avec le portrait de ma mère.

Albert regarde la jeune fille avec intérêt; pendant quelque temps,il garde le silence et semble réfléchir sur ce qu'il voit et sur ce qu'il a entendu.

Augusta se tait aussi ; elle craint de troubler les réflexions de ce monsieur.

— Pardon, mademoiselle, dit enfin Albert, je me suis permis des questions qui ont renouvelé pour vous de tristes souvenirs.

— Oh ! non, monsieur, parler de ma mère,

cela ne m'attriste pas ! Elle ëtait si bonne, elle m'aimait tant ! . . . C'est au contraire un plaisir pour moi d'y songer... D'ailleurs^ monsieur, quand on a bien aimé quelqu'un, est-ce que vous trouvez que ce soit naturel de chercber à l'oublier, de vouloir effacer son souvenir de notre mémoire?... Est-ce quïl n'est pas plus doux de s'en occuper, d'y rêver souvent?... De cette manière au moins la mort ne frappe pas entièrement ceux que nous aimions ; ils vivent toujours dans notre cœur, dans notre âme... dans notre pensée!...

Albert ne se lasse pas d'écouter la jeune fille, car il est impossible de ne pas voir que chacune de ses paroles est l'expression de ce qu'elle sent, de ce qu'elle éprouve ; elle ne cherche pas ses phrases, mais elle exprime avec feu tous les sentiments de son âme.

Puis, comme honteuse de s'être laissée aller à cet épanchement avec une personne qu'elle connaît peu, Augusta s'arrête, rougit et balbutie :

— Excusez-moi, monsieur... Je dois vous sembler. . . bien babillarde. . .

— Non, mademoiselle, et je vous écoute avec le plus vif plaisir. Cependant, il faut que je m'acquitte de la commission que vous m'avez

donnée, relativement à... à M. Yaldener.

— Ah ! c'est vrai, monsieur; je m*ëtais permis de TOUS demander s'il était vrai qu'il dut se marîer...

— Mais je présume, mademoiselle, qu'ayant tardé trois semaines à venir vous voir... vous devez être maintenant aussi instruite que moi sur ce sujet;... car... probablement vous n'avez pas été tout ce temps-là sans revoir H. Yaldener?.,.

— Non, monsieur, je ne l'ai pas revu depuis notre rencontre à Aute'uil...

Augusta a fait cette réponse si simplement, si naturellement, que Monbreilly ne peut douter qu'elle ne soit vraie; il éprouve alors une secrète satisfaction dont lui-même serait peut-être embarrassé de se rendre compte, mais qui se reflète sans doute sur ses traits ; car il rapproche sa chaise d' Augusta, et, tout en souriant, s'écrie :

— Mon Dieu, que vous avez une jolie chambre, mademoiselle!... Ah ! vous n'avez pas revu M. Valdener depuis le jour où j'ai eu le plaisir de vous ramener ici ?

— Non, monsieur.

— Ah! je croyais... que... vous deviez le voir... souvent...

— Autrefois Je le voyais... non pas souvent mais je pouvais aller le voir... quelquefois...

— Et çiaintenant...?

— Et maintenant... c'est fini... Je ne le verrai plus... de longtemps au moins!

Âugusta a dit celte dernière phrase en poussant un profond soupir, et son ouvrage tombe de ses mains.

Albert la regarde quelques instants et marmure :

— Vous êtes donc brouillés tous deux?

— Brouillés ! s'écrie Augusta en regardant le jeune homme d'un air surpris. Oh! monsieur... est-ce que je puis être brouillée avec... M. Valdener?

— Mais alors... Excusez-moi... je suis indiscret... Gela parait vous faire du chagrin de ne plus le voir?

— Oui, monsieur, cela m'en fait beaucoup !

— Eh bien ! si vous n'êtes pas fâchés ensemble... pourquoi n'allez-vous plus le voir?...

— Parce qu'il me l'a défendu, monsieur.

— Défendu!... Ah! je comprends... C'est sans doute parce qu'il veut se marier , et il craint...

— Oh! oui, ce doit être pour cela... Il m'a

bien dit qu'il viendrait me voir, lui, mais il n'y songera plus... il ne viendra pas.

— En vérité, cet homme- là est bien heureux ! se dit Albert en lui-même. Cette jeune personne lui est bien sincèrement attachée... elle ne cherche pas à le cacher.

— Monsieur, reprend Augusta, vous ne m'avez pas dit ce que vous aviez appris... relative* ment à ce mariage.

— MonDieu, mademoiselle, rien de bien positif ; cependant il paraîtrait qu'en effet M. Valdener a eu l'intention d'épouser une certaine madame Durbalde. . . une fort jolie femme, dit-on. . •

— Ah ! elle ne saurait être plus jolie que... . Augusta n'achève pas sa phrase ; mais elle avait

doucement porté ses regards sur le portrait de sa mère.

Albert attend Inutilement la fin de la phrase ; alors il se contente de sourire en inclinant la tète comme pour dire :

— Je suis entièrement de votre avis.

Au bout d'un moment, Augusta dit en hésitant :

— Monsieur, connaitriez-vous par hasard un moBsieur nommé Boucaros... un peintre?...

Àlbertcherchedansses souvenirs, puis répond :

— Boucaros!... Il me semble que ce nom a été prononcé à Auteuil par ces messieurs que j*ai rencontrés ! ... Oui, oui, il y avait deux peintres, et Tun des deux se nommait Boucaros ; mais c'était la première fois que je le voyais, et je ne le connais pas autrement... Pourquoi cela, mademoiselle?

— Ah! c'est que... il est bien méchant ce monsieur-là!...

— Que vous a-t-il donc fait?

Augusta raconte à Albert tout ce qui s'est passé entre Boucaros et Gotonnet, et le combat qui en est résulté; elle termine son récit en disant :

— Voyez, monsieur, j'ai été la cause de cette querelle... la cause bien innocente pourtant... Hais, n'est-ce pas affreux à ce monsieur de dire de si vilaines choses de moi?... Ah ! je ne le mérite pas, monsieur!

Albert ne sait que penser de cette jeune fille qui avoue naïvement sa liaison, son attachement pour M. Valdener, et trouve extraordinaire que l'on se permette de tenir des propos sur son compte.

Cependant il répond :

— M. Boucaros a eu tort, très-tort, mademoiselle } certainement, il ne devait pas parler

rr

comme il l'a fait, et je suis bien aise que ce M. Cotonnet l'ait puni... Qu'est-ce donc que ce M. Cotonnet?

— Un bien honnête garçon, commis en nouveautés , qui ëtait Pâmant de Coralie, qui Taimait sincèrement et qui Taime toujours... car il ne peut se consoler de sa trahison.

— Oui... cela est trop souvent ainsi... On place mal ses affections... on s'attache à des personnes... indignes de notre amour. •• et qui ne nous payent pas de retour.

Albert reste encore quelque temps chez Augusta, puis il prend congé en demandant la permission de revenir dire ce qu'il aura appris, si c'est quelque chose de nouveau concernant M. Valdener.

La semaine n'est pas entièrement écoulée, lorsque Monbreilly revient dans la chambre rose.

On l'accueille avec le même plaisir.

On cause de mille choses indifférentes d'abord; on dirait qu'en faisant causer la jeune fille, Albert cherche à étudier son caractère, son esprit, ses goûts ; enfin 9 il parle de M. Yaldener, mais c'est pour s'informer d'abord si Augusta l'a revu.

— • Je vous aî dit que je n'allais plus chez ce

LA MARE I>'a1ITBDII..>-BD. H. 6. 7

monsiear, répond Aagusta, et que je ne croyais pas qu'il viendrait jamais chez moi.

Albert semble plus content ; il avoue alors qu*il ne sait rien de nouveau relativement à Valdener.

Puis, au bout d'un moment, il amène la conversation sur Achille Roeheville, en disant qu'il vient de le rencontrer; mais Augusta Tint»rompt en lui disant :

— M. Albert, je vous ai dit qu'il m'était doux de parler de ma mère, parce qu'en s'entretenant des personnes que nous aimions... et qui nous chérissaient, cela ramenait toujours notre cœur vers des souvenirs de tendresse et de bonheur; mais il n'en est pas ainsi des personnes qui ne nous ont fait que du mal et causé de la pane... Celles-là. .. ah ! il faut les oublier, les oublier entièrement; car^ en parler encore, e'esl réveiller des chagrins et de mauvaises pensées...

Albert se tait ; mais il voudrait bien savoir si c'est par ressentiment ou par regret que la jeune fille ne veut plus entendre parler d'Achille.

Cette fois, avant de prendre congé, il demande la permission de revenir, en passant, s'informer de la santé d'Augusta, sans chercher d'autre prétexte àjges visites; et on lui répond qu'on sera toujours flattée de le recevoir.

Deux jours après, Albert se présentait chez la jeune fille ; celle-ci commence à le recevoir comme un ami, avec lequel on bannit les cérémonies, et leurs relations n'en sont que plus douces.

Albert a exigé d'Augusta qu'en sa présence elle n'interrompit jamais son travail ; il s'assied près d'elle, il cause de mille choses, peu intéressantes peut-être, mais qui acquièrent du charme par la manière dont elles sont racontées.

Monbreilly est un esprit sérieux, mais observateur, quelquefois sévère, mais toujours juste ; il ne tourne rien en ridicule, il ne court point après un bon mot; mais aussi il ne s'entortille point dans des phrases prétentieuses, il n'emploie pas, en causant, ces expressions que l'on est tout étonné d'entendre parfois tomber sur soi coup sur coup, comme une grêle, pour vous rappeler votre maître de classe, ou vos humanités ; son langage, simple et facile, ne fatigue jamais & entendre; aussi Augusta l'écoute-t-elle avec le plus grand plaisir.

Bientôt elle est si habituée aux visites d'Albert que lorsqu'il ne vient pas elle trouve le temps plus long, il semble qu'il lui manque quelque chose.

Mais Augusta ne voit aucun mal à recevoir

souvent un jeune homme dont la conduite avec elle ne pourrait donner matière au plus léger blâme.

Dans sa conversation, jamais il ne lui a dit un mot de galanterie ; dans ses manières il est toujours réservé et respectueux ; il semble même l'être devenu davantage à mesure qu'il fait plus ample connaissance avec Augusta.

— C'est un ami que le ciel m'a envoyé, se dit la jeune fille; pourquoi donc le repousseraisje?... C'est le seul qui me reste.. . avecCotonnet ! Mais franchement j'ai bien plus de plaisir à écouter M. Albert que Cotonnet. Il parle si bien!... cela m'instruit, j'apprends en l'écoutant. Et quant à ce que l'on pourrait dire parce que je reçois les visites d'un beau monsieur... eh! mon Dieu ! que m'importe à présent ! On ne saurait me calomnier plus qu'on ne l'a déjà fait.

Il y a environ deux mois que les visites d'Albert sont devenues presque une habitude quotidienne,et que dans une simple connaissance, dans un défenseur que le hasard lui avait envoyé, Augusta se félicite d'avoir trouvé un ami dans lequel elle met toute sa confiance.

De son côté, le caractère d'Albert Monbreilly semble avoir subi une heureuse métamorphose :

de sérieux, de froid qu'il s'était montré jus* qu'alors, il est devenu aimable, causeur, souvent enjoué même, et, bien que de temps à autre, en considérant Augusta, un nuage vienne assombrir ses traits, et qu'il reste alors rêveur et muet, la douce voix de la jeune fille dissipe bien vite ces lueurs de mélancolie qui deviennent même plus rares de jour en jour.

Une après-midi, au moment où Albert va prendre congé de sa nouvelle amie près de laquelle il a passé deux beures qui lui ont semblé bien courtes, Augusta le retient en lui disant :

— M. Albert, avant que vous ne partiez, il faut que je vous consulte... que je vous prie de me rendre un service... Il y a déjà longtemps que j'ai envie de vous parler de cela... Mais d'abord je craignais de vous ennuyer en vous

obligeant encore à vous occuper de moi... Puis, ensuite, f avoue que lorsque nous causons, j'oublie toujours cette affaire; je ne m'en souviens que quand vous n'êtes plus là, et alors je me dis : u Oh ! certainement, je lui en parlerai la première fois qu'il viendra... »

— D'après ce que j'entends, répond Albert en souriant, je vois qu'il ne s'agit pas d'une cbose bien importante, puisque vous l'oubliez si vite.

— Mais... cependant... si fait... c'est important... puisque c'est nécessaire... car sans eek, moi je n'y tiens pas du tout.

— Mademoiselle, n'importe de quoi il s'agisse, veuilles croire que je me trouverai heureux de pouvoir m'occuper de ee qui vous regarde... et si j'ai un reproche à vous adresser, e'est d'avoir pu en douter un moment.

Albert accompagne ces paroles d'un regard dans lequel il y a tant d'expression, que la jeune fille en éprouve un trouble secret et baisse les yeux, mais non sans avoir, pour la première fois, remarqué la beauté et la douceur de ceux de son nouvel ami,

•^ Eh bien, H. Albert, voilà ce dont il s'agit... H faut que vous sachiez que... j'ai de l'argent k placer... et je ne sais pas comment cela se place, moi.

— Ah ! je comprends ! dit Albert en souriant : vous avez vos petites économies... Gela ne doit pas être bien considérable... mais cependant vous avez raison, il vaut toujours mieux les plaeer que de garder cet argent chez vous où il ne vous rapporte rien.

— Oui, monsieur, c'est ce que je me suis dit ; ehez moi cet argent ne me rapporte pas... Je se-

rais obligée d'y toucher... au lieu que... je crois que cela doit me faire une rente...

— Enfin, combien avez-vous?

— J'ai six mille francs, monsieur.

— Six mille francs! s'écrie Albert dont la figure devient aussitôtsérieuse etsévère. Comment! mademoiselle... vous avez pu amasser six mille francs... en faisant ces petits ouvrages de tapisserie?

— Oh ! non, monsieur; l'ouvrage que je fais suffisait à peine pour me faire exister !...

— Alors... c'est donc un héritage que vous avez fait 7

— Non, monsieur, je n'ai pas fait d'héritage.

— Et depuis quand possédez-vous cette somme ?.^.

. — Mais depuis. . . Mon Dieu, tenez, c'est depuis le jour que vous m'avez rencontrée près de la mare d'Auteuil.

Albert comprend sur-le-champ comment Augusta a cette somme ; il se rappelle que ce même jour, avant de se séparer d'elle, M. Valdener lui a remis quelque chose qu'elle a soigneusement serré dans son corset, place où les femmes ont assez la coutume de mettre ce qu'elles portent de plus précieux.

D'ailleurs Augusta en fait presque Taveu en disant que cette somme ne lui vient pas d'un faéritage. Une pâleur soudaine couvre le visage du jeune homme, son front se plisse et ses regards se détournent de celle qu'il regardait avec tant de plaisir quelques instants auparavant.

Augusta, qui n'a point remarqué le changement survenu dans les traits d'Albert, se lève en disant :

— Puisque vous voulez bien vous charger de me placer cet argent, je vais tout de suite vous le remettre.

Elle court à sa commode, et au fond d'un tiroir prend un joli portefeuille qu'elle présente à Albert.

— Tenez, monsieur, voici la somme... Voyez, elle est là dedans... Je n'y ai pas touché depuis.

Albert examine le portefeuille , l'ouvre , compte six billets de banque de mille francs et murmure :

— Oui 9 mademoiselle... voilà bien la somme.. • £t ce portefeuille vous a sans doute été donné avec ?

— Oui, monsieur, en effet, puisque les billets étaient dedans.

— Ainsi... 00 vous a fait présent de celte somme... vous ne le niez pas?

— Mais non, monsieur, pourquoi donc le nierais-je?

— Et c'est... c'est M. Valdener qui vous a fait ce riche cadeau?

— Oui, monsieur... c'est lui... sans cela comment donc aurais-je tant d'$irgent , moi, qui gagne si peu?

Augusta répond tout cela avec une franchise, une simplicité qui en ce moment augmentent le dépit d'Alhert; il est tenté de rejeter sur la table le portefeuille contenant ces billets de banque, qu'il considère comme le prix du déshonneur de cette jeune fille.

Mais il se contient et, s'efforçant de se souvenir qu'il ne doit voir dans tout cela qu'une preuve de confiance, dont il se serait bien passé, il répond d'un ton bref :

— Eh bien, mademoiselle, je vous placerai cette somme... Comment voulez-vous que je la place?...

— Est-ce que je sais, moi, monsieur! Comme vous l'entendrez.

— J'achèterai des rentes , c'est toujours ce qu'il y a de mieux.

— Cela me fera six cents francs de rente. •• n'est^e pas, monsieur?

T^ Non, mademoiselle, trois cents à peu près. . . On vous avait donc dit que cela vous ferait six cents francs de rente?

— On ne me l'avait pas dit... mais je le croyais... parce que...

— Parce que...?

— Parce que... je devais le croire; n'importe : cela fera moins alors...

— Moins que quoi?

— Ah ! M. Albert... je ne puis pas tout vous dire...

— Vous m'étonnez, mademoiselle; après ce que vous m'avez déjà dit, je pensais que vous n'aviez plus rien à me cacher...

—Mon Dieu, qu'avez-vous donc, M. Albert?.. . Comme votre air est devenu triste I... On dirait que vous êtes fâché contre moi... 11 me semble pourtant que je n'ai rien fait pour cela...

— Non, mademoiselle... Oh! rien de nouveau assurément... mais excusez-moi si je ne puis me charger delà commission que vous aviez la bonté de me donner... En ce moment... d'autres affaires... Il me serait impossible... Voilà votre portefeuille, mademoiselle.

— Cela suflSt, monsieur... Gotonnet se chargera de placer cette somme... Vous voyez bien que je vous ai fâché en vous demandant cela...

— Pas du tout, je vous assure... Adieu, mademoiselle...

— Gomme vous partez brusquement !•••

— Je suis attendu... Je vous salue...

— Adieu, M. Albert... Reviendrez-vous bientôt?...

— Je ne puis savoir, mademoiselle.

Albert est parti.

Augusta s'est, remise à son ouvrage en se disant :

— Qu'a-t-il donc?

Page 1