‹ La mare d'AuteuilChapitre 21 sur 35 · UN SAVANT · texte numérisé non relu

UN SAVANT

Benjamin Godichon n'a pas manque de profiter de la permission que lui a accordée madame Durbalde ; il est retourné voir la jolie femme dont les yeux noirs et pleins de feu ont porté le trouble dans son âme; mais près de cette dame il n'a pas la hardiesse , l'éloquence qui secondaient si bien ses désirs lorsqu'il allait voir madame Saint- Lambert. •

Il faut dire aussi qu'il y a tine grande différence entre Berthe et la petite- maîtresse de la nie de Ponthieu.

Ayec Berthe le respect était mis de c6të, on pouvait tout de suite aller au but, et les manières provoquantes, la conversation très-libre de cette Andalouse annonçaient assez qu'elle permettait que Ton fût téméraire; le contraire seul aurait pu l'offenser.

II n*en est pas de même avec madame Durbalde : malgré l'éclat de ses yeux, cette dame conserve sans cesse un maintien qui impose; elle se donne de grands airs, et même en riant ne perd rien de sa retenue ; si ses regards font naître des désirs , le calme de sa voix et de toute sa personne annonce qu'elle ne les partage pas ; elle veut bien incendier les cœurs, il est même probable qu'elle s'y étudie, niais, quant au sien, il conserve toujours sa raison et ses avantages.

Tout est calcul chez cette dame, et quand elle se donne à un de ses adorateurs , ne croyez pas que ce soit parce qu'elle partage son amour, parce qu'elle est touchée de sa passion, non, c'est tout simplement parce qu'elle a calculé que cela lui serait avantageux de céder.

Quand un homme a le malheur de devenir amoureux d'une telle femme, il n'a plus qu'à bien se tenir.

M. Valdener en savait quelque chose. Depuis

un an qu'il avait Tinsigne honneur d'être l'amant de madame Durbalde , elle lui avait coûté trois fois son revenu ; et cela ne suffisait pas à cette dame, qui voulait se faire épouser par ce monsieur parce qu'elle lui supposait des millions.

Benjamin était donc fort bien reçu par Nadellie, qui le croyait encore plus riche qu'il ne rétait, il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour savoir que ce jeune homme était trèsamoureux d'elle.

Elle avait sur-le-champ compris le motif caché de Tachât du tableau.

L'amour de Benjamin , en excitant la jalousie de M. Valdener, ne pouvait manquer d'engager ce dernier à conclure bientôt son mariage , car un mari avait le droit de défendre les visites d'un jeune homme qui lui déplaisait, tandis que Ton aurait ri au nez d'un amant qui aurait fait le jaloux.

Benjamin servait donc, sans s'en douter, à stimuler, à aiguillonnerValdener,quine poussait point l'affaire du mariage aussi vite qu'on le désirait; outre cela, madame Durbalde, feignant de croire à la passion de ce jeune homme pour les tableaux, ne manquait pas de l'exploiter au profit de ses intérêts.

Il De se passait poiot de semaine sans que cette dame présentât à Benjamin une petite croûte à rhuile^ plus ou moins encadrée et qu'dle avait eue pour une très-modique somme chez un marchand de bric-à-brac.

Lorsque Benjamin venait lui faire la cour, elle s'écriait :

— Ah ! je suis enchantée de vous voir, M. Ben-* jamin Godichon, j'ai pensé à vous... je me suis occupée de vous.

— De moi, madame?

— Oui; comme je sais que vous êtes grand amateur de peinture, j'ai acheté pour vous un petit tableau délicieux... un petit Tenier^^ oui un petit Teniers!.., C'est charmant !... c'est ravissant... Si j'avais encore de la. place dans mmi salon, certainement je ne vous le céderais pas..« mais je n'ai plus de place....

Et madame Durbalde allait chercher la petite croûte bien noire, bien sale, qu'elle mettait sous les yeux de Benjamin en lui disant :

— Tenez, admirez ce chef-d'œuvre.

Le jeune homme s'écarquillait les yeux pour apercevoir quelque chose dans le barbouillage enfumé qu'on lui présentait; mais comme il vou^ lait avoir l'air d'un connaisseur, et que cette.

dame lui* affirmait que c'était un Tmiers, il balbutiait :

— Oui !... oui... c'est bien... Un peu noir cependant !...

— Tous les anciens peintres faisaient noir, vous le savez bien.

— Cest trai... c'est ce que je voulais dire... Je ne vois pas le nom de l'auteur...

— Ah ! M. Benjamin ï est-ce que ces grands talents-là avaient besoin de mettre leur nom sur leurs toiles?... Est-ce qu'on ne reconnaissait pas sur-le- champ l'auteur à sa manière... & son faire... à son chic!

— En effet... vous avez raison... On reconnaît tout de suite leur faire... C'est justement parce qu'il n'y a pas de nom qu'on est certain que c'est de Tenter s!

— C'est un bijou précieux que vous aurez \kj et je l'ai eu pour rien !...

— Vraiment?

— Cinq cent cinquante francs...

— Ah !... vous trouvez que ce n'est pas cher?

— Plaisantez-vous ?... Vous ! un connaisseur !«.. Mais un Tenter s comme cela vatrdra qmn^e cents francs quand il sera un peu nettoyé.

— Oh! alors... Mais il a bien besoin d'être netlové...

— C'est bien à regret que je vous le cède I

— S'il vous plaît, madame, ne vous en privez donc pas pour moi.

— Vous savez bien que je n'ai plus de place,..

— Il me semble pourtant que dans ce coin làbas...

— Mais j'ai encore une foule de toiles à faire encadrer et que vous ne connaissez pas. Le Teniers est à vous.

Benjamin payait et s'en allait avec sa croûte sous son bras.

Quelques jours après, madame Durbalde poussait de nouvelles exclamations de joie en voyant arriver Godichon.

— Ahî que vous allez être content! M. Benjamin, j'ai encore découvert un petit diamant dont j'ai bien vite fait l'acquisition , à votre intention !...

— Un diamant, madame !

— Oui, car c'est rare, c'est précieux maintenant... Oh! que vous allez être content! vous, si fin connaisseur !...

Benjamin se mordait les lèvres, en maudissant tout bas Rocheville pour l'avoir présenté comme

un connaisseur en peinture ; mais il sentait qu'il fallait soutenir cette réputation.

La belle dame aux yeux étincelants apportait à son pigeon une toile bien pâle, bien fadasse, en lui disant :

— Eh bien !... qu'en dites-vous?... C'est un Bottcher...

— Ah ! ma foi , oui... vous avez raison ! c'est un Boucher..,

— D'ailleurs il n'y a pas à s'y tromper , c'est écrit;en grosses lettres dans ce coin !... Boucher!

— Oui, c'est écrit ; mais il me semblait que les grands talents de cette époque ne signaient pas leurs ouvrages...

— De répoque de Teniers, oui I... mais de celle de Boucher, si !. .. Songez donc que ceci est bien plus moderne !...

— C'est vrai... Je ne sais plus à quoi je pensais... Près de vous, madame, il est permis d'être distrait... •

— On n'est pas plus galant... C'est six cents francs que cela vous coûte...

— Ah! cela me coûte... six cents francs?

— Je dis vous, parce que je ne l'ai acheté que pour vous.

Benjamin payait et emportait sa nouvelle croûte.

Puis, ëtant allë un matin montrer ses acquisitions précieuses chez Tamboureau, il avait tu les peintres, les élèves et jusqu'au rapin pris du fou rire homérique, et s'écrier :

— Çal un Teniersl...

— Ça! un Boucher!.,*

— Ça! un GreuzeL..

— Mais ee sont des devants de paravent ! On n'en voudrait pas pour des enseignes...

— En les mettant à cent sous l'un dans l'autre c'est encore trop payé.

— Avec toutes ces croûtes-là vous n'aurez pas même un bon potage aux croûtons !

— Que diable voulez-vous faire de cela, Benjamin?yous avez .sans doute acheté cela au poids pour faire du feu?

Le jeune amoureux feignait de rire comme les autres ; il se gardait bien de dire le prix qu'il avait payé les toiles, et il rentrait chez lui avec ses tableaux qu'il accrochait dans son appartement en se disant :

— Voilà une passion qui me coûte encore plus d'argent que madame Saint-Lambert... Et le pis c'est qu'on ne m'a encore rien accordé... Je me dessèche devant cette femme-là... Quand je veux

Page 1