‹ La mare d'AuteuilChapitre 22 sur 35 · OT · texte numérisé non relu

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lui parler de mon amour, elle prend un air de princesse qui m'intimide... Cependant je ne compte pas me borner à lui acheter des tableaux... Et je ne puis plus rencontrer Rocheville !.«• il m'indiquerait sur-le-champ un moyen pour ayancer mes affiiires.

Une après-midi 9 Benjamin était allé présenter ses hommages à sa divinité de la rue de Ponthieu ; assis sur un divan près de la petite-maitresse, il cherchait dans sa tête un détour pour arriver à parler de sa flamme, tandis que, de son cdté, Nadellie cherchait ce qu'elle pourrait faire acheter au jeune homme pour ne pas toujours employer le moyen des tableaux.

La femme de chambre entre et annonee M. Sauvinet.

— H. Sauvinet l s'écrie madame Durbalde^ faites entrer, je serai charmée de le voir.

Puis, se tournant vers Benjamin, elle lui dit :

— C'est un savant I un homme qui voyage beaucoup... et il rapporte toujours de ses excursions des curiosités, des raretés... C'est lui qui m'a donné ces superbes coquillages que vous voyez sur mon étagère... Il a dû aller en Italie... et il m'a promis de m'en rapporter quelque chose.

H. Sauvinet est introduit ; c'est bien le même personnage sec, jaune, à besicles, à cheveux flot*

tants que nous avons vu à la soirëe de madame Duchampion.

Mais Benjamin le regarde à peine et ne le reconnaît pas ; il va examiner l'étagère pendant que le savant va s'incliner devant la jolie femme.

— Bonjour, M. Sauvinet, ah! que je suis charmée de vous voir!...

— Belle dame, j'arrive d'Italie depuis deux jours seulement, et je m'empresse de venir vous présenter mes hommages.

— C'est bien aimable de votre part... Vous êtes resté longtemps absent?

— Deux mois et dix jours ; j'y serais encore resté avec plaisir, mais j'ai été demandé ici par une société savante... pour une question d'histoire naturelle...

— Mon Dieu, M. Sauvinct, ce qui m'étonne c'est que vous puissiez savoir tant de choâeg. . • vous êtes un véritable puits de science...

— Il est certain que Pic de la Mirandole ne m'aurait pas pris en défaut!

— Gomme c'est beau d'être savant... de ne se tromper jamais...

— Oh! quant à cela! je suis sûr de moi...

— Est-ce qu'en Italie vous vous êtes souvenu de moi?

— Oui, belle dame, et en voici la preuve...

— Ah ! c'est trop aimable.

Le savant fouille à sa poche, en tire un petit papier plié avec soin et le présente h madame Durbalde, qui se hâte de l'ouvrir et fait une figure assez désappointée en 6'écriant :

— Qu'est-ce que cela?.. De la poussière... de la cendre?

— Justement, madame ; c'est de la cendre du Vésuve, recueillie pendant une éruption, et cette pierre que j*y joins est un morceau de lave...

— Ah !... c'est précieux cela!...

— Mais, madame ! songez donc ! de la cendre du Vésuve!...

Madame Durbalde qui parait médiocrement satisfaite du cadeau, dit à Benjamin :

— M. Godichon, venez donc un peu examiner de la cendre d'un volcan... cela ressemble comme deux gouttes d'eau k celle qui est dans ma cheminée.

Benjamin s'avance pour aller regarder dans le petit papier, lorsque M. Sauvinet, l'envisageant pour la première fois, s'écrie :

— Eh, mais! je ne me trompe pas... c'est

M. de Boursicoff, le jeune Russe sourd-muet que

j'ai rencontré chez M. Duchampion...

Benjnmin s'airéte tout court devant M. Sauvinet; celui-ci reprend :

— Quoi ! madame, vous connaissez un sourdmu«t?... Est-ce que tous sauriez aussi leur langage ?. « . Ah I je suis enchanté de la rencontre !

Et sur4e-champ^ le grand monsieur jaune se met à faire le télégraphe devant Benjamin qui est devenu rouge comme une cerise.

Madame Durbalde les regarde tous deux et rit aux éciats en disant :

— Un sourd-mnet!... Comment, M. Sauvinet, vous prenez monsieur pour un sourd-muet... Ah ! la bonne plaisanterie ! .., Mais, M. Benjamin, ayez donc un peu pitié de monsieur, qui joue une pantomime bien fatigante...

— Je crois que monsieur se trompe..., balbutie enfin Benjamin.

£d entendant parler son sourd*muet, M. Sauvinet demeure pétrifié; c*est hii^ k son tour, qui devient cramoisi, ses veines se gonflent, ses narines s'enflent, et il murmure d'une voix stri- (tente:

— Qu'est-ce à dire, monsieur! vous n'êtes pas sourd-mnet?... €e n'est donc pas vous que j'ai va chez madame Duehampion, il y a trois mois environ?...

— Pardon, monsieur, c'est bien moi... mais je faisais le sourd-muet... pour plaisanter... C'était une idée de mon ami Rochevilie qui m*ftvait présenté comme cela à la société.

Si Benjamin eût répondu que ce n'était pas lui qui avait été chez les Duchampion, le savant aurait sur-le-champ accepté ce mensonge qui mettait son amour^propre à couvert ; mais^ en avouant la vérité, Benjamin prouve clairement que ce monsieur a été pris pour dupe comme les autres, et l'amour-propre de M. Sauvinet est doublement blessé par les éclats de rire de madame Durbalde, qui s'écrie :

— Ah! c'est fort drôle!.,, fort plaisant! se faire passer pour sourd-muet... et attraper un savant! c'est délicieux!

— Je ne sais pas, madame, si vous trouvez cela drôle, répond M. Sauvinet d'un ton sec, mais quant à moi je ne prendrai pas aussi bien cette plaisanterie.^. S'introduire dans une réunion pour se moquer de toute une société.», pour me faire jouer un rôle ridicule... à moi!... je trouve cela une impertinence... entendez-vous, monsieur? c'est une impertinence!...

-^ Encore une fois, monsieur, c'était une plaisanterie...

— Je ne plaisante jamais, moi, monsieur; je ne veux pas que Ton plaisante avec moi...

— L'idée était de Rocheville.

— C'est vous qui avez fait le sourd-muet, monsieur ; c'est vous qui m'avez insulté, et vous m'en rendrez raison ...

— Mais, monsieur...

— Ah ! point de mais... ou je croirai que vous n'êtes bon qu'à jouer des parades, monsieur !

— Assez, monsieur, assez!... on sera à vos ordres... Voici mon adresse.

— Très-bien, monsieur ; demain vous aurez de mes nouvelles. Madame, je vous présente mes hommages.

Ce qui a augmenté la colère du savant, c'est que, durant toute cette altercation, au lieu de chercher à établir la paix, madame Durbalde n'a pas cessé de rire aux éclats.

Aussi M. Sauvinet est-il parti furieux.

— Allons ! se dit Benjamin, grâce à Rocheville, me voilà un duel sur les bras.

— Bon ! bon ! est-ce que les savants savent se battre ! dit Nadellie en riant. Mais blessez-le un peu, cela lui apprendra à aller en Italie pour ne me rapporter que des cendres du Vésuve!...

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