‹ La mare d'AuteuilChapitre 23 sur 35 · LES TÉMOINS DE M. SAUYINET · texte numérisé non relu

LES TÉMOINS DE M. SAUYINET

En quittant madame Durbalde, Benjamin s'est rendu chez Achille.

Cette fois, comme il veut absolument lui parler, il est décidé à l'attendre et à s'installer chez lui si cela est nécessaire.

Mais il est agréablement surpris lorsque le concierge lui annonce que M. Rocheville est chez lui.

Benjamin va sonner chez son ami.

On est longtemps à lui ouvrir, enfin le domestique paraît ; il a Tair embarrassé.

— Achille est chez lui, je veux le voir, dit Benjamin.

— Monsieur. . . pardon . . . mais je ne sais pas si. . •

— Comment ! vous ne savez pas s'il peut me recevoir... moi! Il est donc avec du monde?...

— Non, monsieur, je n*ai pas dit cela...

— £h bien ! alors laissez-moi entrer...

— Passez dans le salon, monsieur, pendant que je préviendrai mon maître...

— Pourquoi toutes ces cérémonies?... Je ne peux pas entrer tout de suite dans sa chambre?. ..

— Non, monsieur... c'est défendu... Veuillez attendre dans le salon.

Benjamin va s'installer dans le salon en se disant :

— Probablement Achille a quelque dame en ce moment... Mais alors, au lieu de me faire tous ces mystères, ce valet n'avait qu'à me dire cela tout de suite ! j'aurais compris.

Cependant quelques minutes sont à peine écoulées lorsque Rocheville parait.

Il a l'air fatigué, ennuyé, mais en reconnaissant Benjamin il sourit et s'écrie :

— Cet imbécile de Pierre qui ne me dit pas que c'est vous...

— Ma foi, mon cher ami, on a bien de la

peine à parvenir jusqu'à vous !... Vous êtes aussi inabordable qu'un directeur de spectacles pour un débutant dramatique^ et votre domestique a un air mystérieux!...

— Ah ! mon cher Benjamin ! c'est que vous ne vous doutez pas de ce qui m'est arrivé depuis que je ne vous ai vu !...

— Non, je ne m'en doute pas du tout ! Mais quant à moi je venais vous apprendre qu'il m'est tombé sur les bras un duel...

— Ah, oui-da ! et avec qui ?

— Avec un savant, un certain M. Sauvinet qui était à la soirée où vous m'avez fait faire le sourd-muet.. • qui m'a parlé leur langage, et qui est furieux aujourd'hui de voir que je me suis moqué de lui...

— Ah ! vraiment... Ah ! ah ! c'est trcsdrdle!...

— Vous voilà comme madame Durbalde chez qui la reconnaissance a eu lieu ; elle a trouvé cela fort amusant !

— Mon cher ami, n'espérez pas que je vous plaigne ! Je voudrais avoir dix duels au lieu de ce qui m'est tombé sur les bras.

— Mon Dieu!... que vous est-il donc tombé sur les bras?

— Uoa femme.

— Une femme.. • et c'est Ut ee fiii tous semble si désagréable» k vous qui les aimez toutes ?

*- C'est justement parce que je les aime toutes que cda ne m'arrange pas d'être forcé d'a^eîr toujours la même avec moi...

— Et cette femme*. • ?

-^ Eh, mon Dieu! c'est madame Glainrillier... Vous savez bien... cette blonde que je courtisais pendant que vous faisiea le sourdmuet. *•

— Et dont voufi êtes devenu l'amant?

— Sans doute... Il me semble que c'était bien suffisant et qu'il n'était pas nécessaire que cela allât plus loin... Mais malheureusement j'avais affaire à une tête romantique! exaltée l pour triompher d'elle, je lui avais tenu ce langa(;e consacré dans les. romans et les vaudevilles du Gymnase... Je lui avais dit que mon bonheur se-» rait d'habiter avec elle dans un désert... ou dans un chalet... rien qu'avec des chèvres... et des lapins !... une chaumière et son cœur... la Sibérie et son amour!... et une foule d'autres phrases dans k même genre, dont on ne pense jamais un mot!... Mais ne yoilà-t-il pas qu'Amélie aprîs

tout cela au sérieux! et il y a six jouvs, à la suite d^une querelle qu'elle avait eue avec son mari, parce qu'il avait refusé de la conduire au bal, ne s'est-elle pas avisée de quitter sa maison, son ménage. . . tout. . . pour venir s'installer chez moi ! • . . En rentrant, à une heure du matin, Je la trouve dans mon Ht!... Je crois rêver!... Je lui demande ce qu'elle fait là si tard... elle m'enlace de ses bras en me disant :

« «— C'en est foit! mon ami, j'ai quitté mon tyran! Je suis à toi! i toi pour la vie... Je ne te quitte plus... nous irons cacher notre bonheur et notre amour dans le fond d'un faamèaru.*. d'un désert... en Suisse, en Italie... où tu voudras!... Nous ne vivrons plus que l'un pour l'autre!... rien ne saurait nous sépara. »

«( Ah ! sapristi, mon pauvre Benjamin, si vous aviez pu voir la grimace que j'ai faite dans ce moment-là!... Mais la chambre était peu éclairée, sans qnoi Amélie elle-même en aurait eu peur... l'étais si accablé par le bonheur qui m'arrivait, que je n'avais plus la force d'articuler nntm/L

^ Vous n'aimiez donc plus madame Clairvaiier?

— Eh, mon Dieu î... je l'aimais... D'abord estce que j^ sais si je l'ai jamais aimée!... Je l'aimais... comme ou aime une femme mariée; le plus grand plaisir que l'on trouve dans leur connaissance, c'est qu'on sait qu'elles ne nous proposeront jamais de les épouser.

« J'avais bien envie de renvoyer tout de suite ma blonde à son mari... mais au premier mot que je hasardai sur ce sujet, on se mit à pousser des cris, des sanglots, on pleura, on grinça même un peu des dents, en m'appelant ingrat ! monstre ! . . . homme affreux !

« Ma foi, mon cher, comme je n'aime pas les cris, je pris mon parti en brave et j'acceptai cette dame qui m'arrivait d'une façon si inattendue I

uMais voilà sixjoursqu'elle est ici... six jours. •• six siècles !... D'abord elle ne sort pas de ma chambre, parce qu'elle a peur d'être aperçue... reconnue...

«Quand on sonne chez moi, ce sont des transes ! des frayeurs !... Madame voudrait toujours que je fisse dire que je n'y suis pas ! ...

< Ah ! mais ! je n'y tiens plus, moi... Quel régime ! faire l'amour ou du moins en entendre parler depuis l'instant où l'on se lève jusqu'à ce-

lui où l'on se couche!... et plus loin quelquefois!... mais c'est à vous en dégoûter... à Toud en rassasier... à tous le faire prendre en aversion pour jamais!...

<c Ah ! que la Fontaine avait bien raison avec son Pâté d'anguiUes!... Et encore ici ce n'est qu'un pâté très-commun...

u Voilà, mon pauvre Benjamin, quelle est mon existence ; comprenez-vous maintenant que je serais bien enchanté de la changer contre votre duel? »

— C'est possible... mais à qui la faute ?

— Oh 1 de ce côté, je conviens que je ne puis m'en prendre qu'à moi ! ou plutôt au sort, qui me fait tomber sur une de ces femmes comme il ne devrait y en avoir que dans les romans... de ces femmes impossibles ! ...

— Et son mari... est-ce qu'il ne fait pas des recherches pour savoir ce que sa femme est devenue?... est-ce qu'il n'a point de soupçons sur vous...?

— Je n'en sais rien..é j'ignore s'il fait des recherches... dans cette position-là il y a bian des maris qui font semblant de chercher leur femme et qui, tout bas, font des vœux pour ne point la retrouver.. • et franchement, à la place du mari,

ce serait mon opinion, je me soamettrâis bien tranquillement à mon sort, en me disant :

« Detis dederatj Deus abstuHt!

M Tenez^ mon cher Benjamin, entre nous... je

voudrais bien que M. Oairvillier découvrit la

retraite de sa moitié et vint Tarracher de mon

domicile... Parole d'honneur, cela me ferait

bien plaisir, quitte à avoir un duel avec ce monsieur.

«( Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne peux pas vivre plus longtemps comme cela,., j'ai de cet amour-là par-dessus la tête.

— Décidémentvous n'aimez plus votre blonde...

— Hélas ! non !... et le pis, c'est que j'en aime une autre...

— C'est à dire que vous avez envie d'une autre...

— Cette foi&, Benjamin... je crois que je suis vraiment amoureux... mais vous ne devineriez jamais de qui...

— Ce serait trop long à chercher.

— Aussi vais-je vous le dire tout de suite, mon cher ami ; je suis maintenant ensorcelé de cette jeune fille que nous avons rencontrée au bois de Boulogne... vous savez... qui sortaitde chez Valden^... Augusta enfin I

— Quoi ! eette grisette qui a été votre mai* tresse?

— £h ! mon cher, non, elle n'a pas été ma mattresse... j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle le devint, mais je dois convenir que j'ai échoué... et pourtant elle semblait ne pas me voir avec indifférence, ses yeux étaient si doux en me regardant... je suis sur que je ne lui déj^alsais pas... Mais quand je devenais trop téméraire, quand je voulais risquer quelques libertés... oh! alors elle redevenait sév^e... impossible de vaincre sa rigueur... £t dire qu'un autre... qu'un Yaldener est devenu l'heureux possesseur de tant de charmes!... Je ne puis supporter cette idée... cela me tourmente sans cesse... l'image d'Augusta me poursuit; je ne puis la chasser de mon cœur... car c'est bien dans mon cœur qu'elle est gravée... Il y a quelques jours, j'ai rencontré cette jeune fiUe, je me suis appro> ché d'elle... je crois que j'allais lui parler... je ne sais ee que je lui aurais dit... peut-être des excuses... peut-être de nouvelles railleries sur ses apaours... mais elle m'a regardé d'un air si froid, si dédaigneux... si méprisant! que je suis demeurtf muet, immobile, et je n'ai pas osé l'arrêter... Et c'est moi, moi! Achille Rocheville !...

— no —

qui suis devenu aussi niais, aussi sot, aussi imbécile que tous ceux dont je me moquais... Mais non , ce n'est pas possible ! et moi-même je ne puis pas le croire !

— Ni moi non plus, reprend Benjamin en souriant, ce sont de nouvelles blagues que vous venez de me conter.

Achille se contente de hausser les épaules, et, se dirigeant vers la porte de sa chambré à coucher, fait signe h Benjamin de le suivre.

— Où donc me menez-vous? s'écrie celui-ci.

— Eh bien ! dans ma chambre.

— Et votre dame, est-ce qu'elle n'est pas là ?

— Au contraire, elleest là... vousallez lavoir.

— Je croyais qu'elle se cachait?

— Certainement qu'elle se cache ; mais vous êtes mon intime ami et je puis bien avoir tout confié à un ami...

-r- Si cela la fâchait?

— Elle trouve bien tout ce que je. fais.. • Ah 1 comme je n'ai pas envie de la garder encore longtemps chez moi, vous lui direz que son mari fait d'activés recherches... qu'il a des soupçons sur moi... que ma vie est menacée...

— Gomment! vous voulez encore me faire mentir ?•••

— Il est charmant ! comme si dans le monde on faisait autre chose.*. Avancez, petit.

Achille introduit Benjamin dans sa chambre à eoucher.

Une jeune femme blonde et assez jolie ëtait assise sur une causeuse , enveloppée dans une yaste robe de chambre d'homme, et la tétè couverte d'une petite toque comme en portent les officiers lorsqu'ils ne sont pas de service.

A l'aspect de Benjamin, la jeune femme jette au loin le roman qu'elle tenait, pousse un cri d'efi^oi et court se réfugier derrière les rideaux du lit.

— Ëh bien ! eh bien! n'aie donc pas peur, ma chère Amélie ! dit Achille en allant chercher derrière les rideaux cette dame qui semble vouloir jouer aux petits jeux innocents...

Jeux auxquels je vous engage fort de ne point laisser jouer vos demoiselles , si vous en avez, car je ne connais rien au monde de moins innocent que ces jeux-là.

— C'est mon ami Benjamin que je t'amène, ce cher Benjamin dont je t'ai si souvent parlé, un autre moi-même, mon Pylàde, mon Castor... Il connaît notre secret... on ne peut pas toujours garder un secret, il faut bien avoir quelques

ooDfidents ; c'est indispensable... est^îe qu'il y a jamais d'intrigues sans confident?

La dame blonde s'est laissé ramener sur sa causeuse, elle regarde Benjamin d'un air mélaocolique en poussant un gros soupir ; celui-ci ré> pond k tout cela en saluaat , comme un surnuméraire devant son chef de bureau.

Acbille fait signe à son ami de s'asseoir, puis il allume une cigarette qu'il préisente k la jeuDe femme et que celle-ci accepte sans façon ; il en fait ensuite pour lui et Benjamin, et la conversation s'engage avec accompagnement de cigarettes.

— Ma chère Amélie, mon ami Benjamin vieiU; de m'apprendre des nouvelles... Ta disparition fait beaucoup de bruit!.., on ne parle que de cela dans le monde...

— Ah! mon IMeu.«, Et que dit-on*. « monsieur?...

Benjamin regarde Achille qui, avec un sérieut imperturbable, lui fait signe de parler.

— Allez, mon ami... ne lui cachez rien,*, vous avez affaire à une femme forte et qui est exempte de préjugés,*.

Benjamin se gratte le front, ne sachant que dire , et murmure enfin :

-^ Madame... je vais avoir un dueU,»

--^ Ud dud t pour moi, monsieur?

-*- Madame... c'est pour avoir fait le sourdmuet... à cette soirée où vous étiez....

— Âb! je me souviens... C'est ce soir -là qu'Avilie me déclara avec tant d*ardeur son amour... et vous vous battez avec mon mari, mondeur.

— Kon , madame ! je me bats avec H. Sauvinet... «m grand bomrae sec... un savant, à ce qu'on dit!...

— £h, mon cher Benjamin I qu'est-ce que tu veux que ton duel fasse Çà Amélie?... a ne la regarda p^s... Dis^Iuî donc que M. Clairvillier est furieux» ». qu'il a juré de tuer sa femme et... — fiehu tabac ! . ». je ne sais pas où Pierre l'a acheté, mais il est détestable... — et de tum* son séducteur... qu'il veut tuer tout le monde enfin... si on ne lui rend pas sa femme.

La jeune dame court se précipiter dans les bras d'AohiUe en s'écriant :

— Non ! non! on ne m'arrachera pas de tes bras!... jamais! jamais!... nous mourrons ensemble^ n'est-ce pas, mon ami?

Achille fait une mine à pouffer de rire en regardant Benjamin et va remettre Amélie sur sa causeuse ep bii disant :

— Certainement, ma bîen-aimée, nous mourrons ensemble... si nous ne pouvons pas faire autrement... Je yeux dire qu'il serait préférable de vivre ensemble, parce que ça dure plus longtemps... mais pour cela... Gela n'a jamais été du maryland... c'est du caporal qu'il nous a acheté là... Mais pour éviter de grands malheurs, je vois que le mieux est de quitter Paris. ..

— Eh bien, partons, mon ami, partons, vous savez bien que je suis prête, que je ne demande pas mieux... que j'irai avec vous au bout du monde. , .

— Je ne pense pas que nous ayons besoin d'aller si loin que ça ! mais vois-tu, ma bien-^imée... Benjamin, faites-moi donc une cigarette avec cet autre paquet... Vois-tu, cher ange... il n'y a pa$ de temps à perdre...

— Partons dès aujourd'hui...

— Oui!... c'est ce qu'il faudrait... Mais moi je ne puis pas partir aujourd'hui, car je dois servir de second à mon ami dans le duel avec M. Sauvinet... duel dont je suis la première cause... Ce sera même assez adroit de ma part... car M. Sauvinet prendra peut-être M. Glairvillier pour son témoin, et cela déroutera les soupçons de celui-ci de me voir là... C'est pourquoi, tendre

— il8 —

amie, il faudrait partir la première. •• et moi ensuite je*. •

La jolie blonde ne laisse pas Achille achever sa phrase, elle court encore l'enlacer de ses bras en disant :

— Moi , partir sans toi ! moi, te quitter ! te laisser exposer aux dangers... à la mort peutêtre!... Non, non, je te l'ai dit : désormais nous sommes inséparables, je ne te quitte plus, nous fuirons ensemble ou je ne bouge plus d'ici!

Cette fois Achille fait une affreuse grimace, il va remettre Amélie sur sa causeuse , et en revenant près de Benjamin lui dit à l'oreille :

— Quel affreux cauchemar !

Benjamin offre une cigarette à son ami, qui la prend en s'écriant :

— Voyons si elle sera meilleure. Benjamin, vous avez entendu madame. .. elle ne veut pas me quitter... Quoique son dévouement aille jusqu'à l'imprudence... vous comprenez que je ne dois pas 7 mettre obstacle... Nous partirons donc tous les deux... après votre duel... Quand vous battez-vous?

— Ce monsieur doit venir demain matin... C'est-à-dire , je pense qu'il enverra ses té^ moins. ..

— Demain matin je serai chez vous, nous tâcherons de régler la chose pour rappès-midi... Et le soir nous serons libres... Mais il vous fout un second témoin... si j'allais chercher Arthur Durbinot et son pistolet. .. Ah ! ah ! ce serait drôle, qu*en pensez-vous?

— Faites comme voqs voudrez, mais je doute qu'il accepte.

— Alors je prendrai Tamboureau... ou son ami Bouearos,..

— J'aurais prière M, Monbreilly.

—* Albert!... £h, mon cher! vous ne saves donc pas qu'il ne me parle plus... ne me regarde plus?...

— Albert Monbreilly ! s'écrie la dame blonde en changeant de couleur, vous le connaissez, Achille?

— Oui, Amélie, oui... nous étions autrefois les meilleurs amis du monde ! est-ce que vous le connaissez aussi, vous ?

— Oui... je crois... avant d'être ntariép... ce monsieur venait eliez mes parents... mais il y a si longtemps...

*-r Vous vous en souvenez à peine ! répond Achille en souriant.

— Est-ce que vous lui avez jamais parlé de moi ?

**^ Dt vous? jamais! chère amie, je suis trop discret pour cela... D'ailleurs nous sommes l»*ouiHés avec Albert depuis quelque temps*

— Et pourquoi étes-vous brouilles?

— Pourquoi?... parbleu! pourquoi se brouillent les meilleurs amis?... pour une feiBme<«« qu'il a aimée... c'est-t-dire, non, pour une femme qu'il aime maintenant... qu'il veut me souffler, le traître et...

— Qu'entends-je? Gomment, monsieur, eat^-ce que vous aimeriez une autre femme que moi?... Ah !... si je le croyais...

-:- Mais non , mais non, ma chère amie, c'était autrefois avant notre liaison * . . calmez-vous donc. • « Allons, bien, voilà qu'elle se pâme maintenant., • encore une syncope 1^4. des attaques de oerfs... cette femme-U me fera donner au diable. •• Beu"* jamin, passez-moi ce flacon qui est sur ma che^ minée.

Bei^amia regarde sur la cheminée , voit un flacon et lit dessus :

£au de B(4ot*

— Ça ne peut pas être cela... c'est pour les dents.

~ Ça ne fait rien, donnez toujours.

— C'est extrêmement fort...

— Elle n*en reviendra que plus vite. .. Ah! mon pauvre ami, que cela vous serve de leçon : ne faites point la cour à des femmes romanesques!...

— Madame Dorbalde ne l'est pas , elle est très-positive !

— Cela vaut mieux... Tenez, vous voyez, Feau de Botot fait son efiet... la voilà qui revient. ••

— Et moi, je pars, je vous attends chez moi demain matin...

— C'est entendu et je trouverai un second témoin...

A peine Benjamin est-il sorti que la dame blonde revient à elle et se frotte le dessous du nez en s'écriant :

— Ah! mon Dieu, Achille.. • qu'est-ce que vous m'avez donc fait respirer? . . . Cela me brûle . • • j'ai le dessous du nez tout en feu...

— Ma foi, ma bonne amie, dans le trouble où j'étais... j'ai pris la première chose venue... Quand je vois une femme que j'aime se trouver mal, je perds la tête... je ne sais plus ce que je fais...

— Cela me pique horriblement , que m'avezvous donc fait respirer?. . .

— Je crois que c'est de l'eau de Botot...

— Ah ciel ! mais on n*en met qu'une goutte dans de l'eau quand on d'en sert... Ah! comme cela me cuit !

— Je TOUS ifépëte, ma chère amie, que , dans mon trouble, j'avais pris la première chose venue... Une fois... en pareille circonstance... j'ai imbibé le dessous du nez d'une dame avec le contenu d'une fiole que je trouvai près de moi... vous ne devineriez jamais ce que c'était?

— Quoi donc?

— De l'eau de Javelle !

— Ah ! mon Dieu ! Et cette dame?...

— Elle revînt à elle très-vite, mais elle eut le nez perdu... entièrement brûlé!

— Oh ! mais c'est affreux cela !

(( Attrape! se dit Achille en s'éloignant d'Amélie , k présent je suis bien assuré d'une chose, c'est que tu ne te retrouveras jamais mal quand tu seras avec moi. »

Le lendemain , sur les neuf heures du matin, Achille arrive chez Benjamin escorté deBoucaros qui a, ce jour-là, un paletot d'hiver, un pantalon d'été, un gilet d'automne et une cravate printanière.

-^ Nous voici, dit Rocheville en se jetant dans 6. H

un fauteuil. Tamboureau devait étiPe:moa collègue.

— Eh bien... je ne le vois pas ?

— Gomme tëmoin, il avait accepté hier, mais impossible ce matin de le faire lever... heureusement M. Boucaros a bien voulu le remplacer...

-^ Mille remerdmentSy dit Benjamin en len*^ dantlamaînà Bouearos.

— Par exemple ! vous plaisantez ! à votre service!... On déjeunera, n'est-ce pas?...

— Si on déjeunera I

— Oui... ceci est important.

— Mais je n'en sais rien encore, ce ^u'il y a de certain c'est que nous allons commencer par déjeuner ici.

— Bravo! c'est ce que je voulais dire...

— Achille, je vous remercie, vous avez -été exact.,.

— Ne me remercie^E pas, mm cher, j'étai» si heureux 4'avoir un prétexte pour sortir !••• je me lève de très-bonne beure maintanani.

Benjamin f^^it apporter h déjeuner, et ces messieurs sont en train d'y faire honneur, lors^ qu'on annonce messiew^ Duchampion et Leminard cadet.

— Ce sont les deux témoins de Sauviaei! s'<écrie AiDlMUe en riftnt ; Duchampion aurait par-

bleu bien le droit de me dmnanddr dussv rtfiêoii, à moi, qui vous ai présenté che2 lui conim<e dotird^ muet..^ jeauîs curieux de voir ce quli va dire en me trouvant ici. Quant à Leminard cadet, c'est le cousin du poète, un gros imbéoMe qui s'est lut le cornac de son cousin.. « je ne vois pas trop ce qu'il vient faire dans cette affaire*- Ik^.éh moins qu'il n'y cherche un sujet poétil]ue pou» son cousin^

Benjamin a donné l'ordre de faire entrer œa messieurs.

Beucaros continue de ikiailger, en déclai^aât qu'aucune afifofre tké saurait lui feîre înterrom^ pre un dé sed repas.

E» voyant entrer ces deux hommes énormes de eorpulenice^ que M. Sauvinet avait choisis pour ses téâiolns, Boucaros murmure :

— Plus que ça de seconds!... merd!... je ne boxerai pas contre eux !

Ces deux messieurs entrent d'un àir grave et quelque peu hargneux.

Benjamin les salue en klirdiisant :

— Messieurs, voilà mes deux témoins, veuillez vous entendre avec eux pour tes conditions du combat. Moi je ferai tout ce qu'on voudra.

Le gros Leminard se tourne vers Boucarosqui

se contente de lui sourire sans Ucber une cuisse de volaille qu'il est en train d'attaquer.

M. Duchampion vient d'apercevoir RocheviUc qui part d'un ëclat de rire en le regardant.

— Gomment?... c'est M. Rochevilie, je crois?...

— Moi-même, mon cher M. Duchampion, qui suis un des témoins de mon ami Benjamin, et c'est bien le moins que je puisse faire, après l'avoir entraîné dans cette folie... h laquelle il n'eût jamais pensé sans moi ...

— En effet, monsieur, c'est vous qui nous avez présenté monsieur comme un seigneur russe... sourd-muet... Savez-vous bien, monsieur, que c'est une très-mauvaise plaisanterie... ? Se moquer ainsi de toute une société... et cela chez moi... choisir ma maison pour 7 jouer de telles parades... J'aurais le droit de mal prendre la chose, monsieur...

— Vous en avez tellement le droit, mon cher M. Duchampion, que je me mets sur-le- champ à vos ordres... choisissez l'arme, le lieu... nous ferons partie carrée avec ces messieurs.

— Nous pourrons même faire le sizain ! dit Boucaros en déchirant toujours sa cuisse de poulet et en montrant sa langue à Leminard cadet.

Les deux gros hommes ne paraissent nullement flattés de la proposition.

Ils changent sur-le-champ de physionomie, les dogues deviennent des moutons.

— Après tout, ce n'était qu'une plaisanterie! reprend M. Duchampion. £t Ton sait que M. Rocheville est habitué à en faire...

— Oui, dit Leminard, je me rappeDe encore que mon cousin a fait des vers sur monsieur... qui étaient fort jolis.

— £t toujours sur une rose? dit Achille en riant.

— Oh ! il en a fait aussi sur une rose... je suis bien fâché de ne point les savoir par cœur... je vous les aurais dits.

— Voyons, messieurs,' dit Benjamin, vous êtes venus ici pour régler les conditions de mon duel avec M. Sauvinet, veuillez bien terminer cette affaire...

— Il faudrait arranger cela ! dit le gros Leminard ; du moment que ce n'était qu'une plaisanterie... si monsieur faisait des excuses...

— Nous en devons peut-être à M. Duchampion, répond Achille, mais nullement à ce M. Sauvinet qui est venu faire le télégraphe devant mon ami et a prétendu que celui-ci le

comprenait.

— C'est que ee diable de Sauvinet est trësvexé. .. son amour-propre est blessé.. • et ramourpropre d'un savant, cela est si efaatouillelizl...

— D'autant plus qu'il y a une extrême différence entre un savant et un homme d'esprit!

— Messieurs^ dit Boucaros, le plus simple est de prendre rendes'^vous... d'y aller avec des épées et des pistolets et de terminer tout cela sur le terrain. Nous verrons si votre savant y sera aussi intraitable.

— Boucaros a raison* Voulez-vous à cinq heures à Saint-Mandé, messieurs ?«..

— Comment ! aujourd'hui... en plein s<rieiK«. devant les promeneurs !

— II n'y a pas de soleil, le temps est pluvieux, il n'y aura point de promeneurs!

•^ D'ailleurs nous connaissons dans le bois de Vincennes des endroits écartés...

— Eh bien, soit! k cinq heures à la porte de Saint-Mandé.

— Derrière chez Ot<e le traiteur, dit Boucaros.

— £t si cela ne dépend que de nous, dit Duchampion, nous tâcherons qu'il n'y ait point de sang de répandu. A tantdt, messieurs.

— Je tâcherai de me rappeler les vers de mon cousin sur une rose...

~ Celft ntMis fera bien plaisir.

Les deui témoins sont partis.

fionearos eontinue de maDger^ en disant :

— On a pris readev-vons de trop bonne heure.... îl fallait dire sept lwures.«»

— * Il fait miit à présent à sept heures*

— > Raison de plus.

-^ Adieu, Bvessiears, dit Achille, je irais foire mes préparatifs de déparl.vr. AuositAt après ce duel, je me rends en Suiseeu...

— ' Qu'aiie3*»TOfi8 faire là? dili Boucarosi

— Je vais y déposer quelque chose*., dont je voudrais bien trouver le placement... Est-ce que vous restez ici, Boucaros?

— Maés oui, je vais tenir compagnie à M.. Ben* janu»... D'ailleura je n'ai pas fini de d^euner, moi. Ensuite je forai des armes aveelui... on ne sait pas!i cela peut, servir*.,. Le savant est peutêtre fort sur l'escrime.

— A tantôt^ je viendra vious prendre avec une voitwre.

A cinq heures, deux voitures, s'arrêtaient à Saint-Mandé à peu de distance de chez Grue le restaurateur.

Le temps était scHubre, pluvieux, et on n'apercevait guère de promeneurs dans le bois; de

l'une des voitures descendaient lestement trois jeunes gens; de l'autre, M. Sauvinet et ses deux volumineux témoins, entre lesquels il s'avance et peut disparaître au besoin.

Mais le savant paraissait fort animé, il se livrait en parlant à une foule de gestes, si bien que Rocheville ne peut s'empêcher de dire :

— Dieu me pardonne! M. Sauvinet se croit encore avec des sourds- muets*. • voyez .donc quelle pantomime il ajoute à ses paroles!

— Ah ! voilà un témoin qui se détache et vient vers nous.

On se salue gravement de part et d'autre. Puis Leminard cadet arrive en traînant la jambe et aborde les jeunes gens en leur disant :

— Je ne me les rappelle plus... et je les savais dans la voiture». • concevez-vous cela?..»

— Est-ce pour nous réciter des vers qu'on vous envoie vers nous?...

— Ah! pardon ... ce M.Sau vinet est entêté comme une mule. . . Il se croit offensé ; il veut absolument se battre, h moins que M. Benjamin Godlchon ne consente & lui faire des excuses à genoux...

— A genoux ! Ah ! voilà qui est magnifique !

— Ce monsieur doit avoir été pour le moins maître d'école!...

— Allez, s'il vous plait , lui dire que nous ne lui ferons pas d'excuses et que nous sommes prêts à nous battre. ..

— J'y vais... Il choisit le pistolet.

— Très-bien.

— Il prétend qu'il a le droit de tirer le premier...

— Le droit n'est pas prouve, mais je le lui cède, dit Benjamin.

— Alors veuillez bien nous conduire dans un endroit un peu écarté.

— Vous n'avez qu'à nous suivre...

— Messieurs, s'ils me reviennent en route, vous n'en serez pas privés...

— Infiniment obligé... C'était sur une rose, H. Leminard...

— Oh! pardieul je le sais bien !

Les jeunes gens se remettent en marche, leurs adversaires les suivent à peu de distance.

Achille s'arrête dans une clairim*e entourée de taillis.

Alors les témoins se rapprochent les uns des autres, et M. Duchampion, tout en examinant des pistolets que Rocheville a apportés , dit aux jeunes gens :

— Messieurs, il faut tâcher que ce duel n'ait

poiat de suites funestes... On se battra à cinquante pas de distance..^

— Ah ! ah ! M. Duchampion !.4. pourcpioi pas à cent?...

— A cent pas, je ie veux bien*

*-^N(m, iûesBieurs, dit Beïçamin, ce monsieur croirait que j'ai peur de lui...

-^ Mais figuréz-YOtiS' qu-ii ne sait pas seuleoient tenir un pistolet... Il n'attraperait f&à à six plas.

— Alors^ dit Achille , mettoûs-en vingt-cinq , et que cela finisse.

— Je vais les compter, di4» Leminard^ Benjamin se place f le gros Lemiiiard compte

les pas de manière à oe qu'ils sinent presfne doubles.

M. Sauyinet se met à l'endroit qu'on lui dësi^ gne , en prenant graTmnent le pistolet que lui remet M. Duchanifneto.

Les témofùs se placent sur les cètës.

Leminard cadet, près de Sucbampiori, et paraissant très-préoccupé, parce que probablemierif: Il cherche toujours à se souvenir des vers de son cousin; Boucaros et Achille du côté oppûié.

€'est Achille qui est diargé de frapper dans sa main les trois coups après lesquels M. Sauvinet doit tirer.

Chacun étant à son poste , Achille donne le signal, et M.Sauvinet, se plaçant comme s'il von* lait tirer Fépëe avec son pistolet, Iftohe enfin son coup ; presque aussitôt un cri part, mais ce n'est pas Benjamin qui Ta poussé.

On se retourne, on cherche d'où Tiennent les plaintes que Ton entend, lorsqu'on aperçoit le gros Leminard qui se tient une fesse et fait des contorsions, en mant :

— Je suis blessé..*Âh! saperlotte!... j'ai reçu quelque ehose... Cl'est dans le gras heureuse* ment!... Voyez, messieurs, visitez-mai ••• j'ai quelque chose d'atteint.

On s'empresse autour de M. Leminard qui a déjà baissé son pantalon, et l'on s'aperçoit qu'en effet la balle lui a endommagé le derrière, mais si légèrement qu'elle n'a fait qu'emporter en l'effleurant un petit lambeau de chair.

Dès que l'on voit qu'il ne s'agit qued'une égratignure, la gaieté fait fdaee à l'effroi.

Adbille et Bouearos rient comme des fous de la manière dont M. Sauvinet tire le pistolet.

Benjamin finit par en faire autant qu'eux.

Mais legvos Leminiord, qui vdt son sang couler «t se croit hleasé dang^enten^ent , apoakro^ phe vivement Sauvinet :

— Monsieur, vous êtes bien maladroit !...Yous qui savez tant de choses... vous auriez bien dû savoir que dans un duel on ne tire pas sur les témoins...

— Eh ! monsieur, croyez-vous donc que je vous aie visé?...

— Il n'aurait plus manqué que cela ! Vous pouviez me tuer, monsieur...

— J'en aurais été fâché, mais...

— Fâché!... fâché est très-joli... Vous avez endommagé mon postérieur, monsieur; vous m'en répondez sur votive tète!...

— Ehl monsieur, vous n'avez qu'une égratîgnure!...

— S'il ne se guérit pas, monsieur, vous serez passible de tous les désagréments qui en résulteront pour moi!...

— A la rigueur, dit fioucaros, monsieur serait tenu de vous en fournir un autre.

Impatienté par les reproches de Leminard , le savant enfonce son chapeau sur sa tète et s'éloigne à travers le bois sans attendre ses témoins.

— Eh bien! il est sans façon ce monsieur ! dit Boucaros ; il parait qu'il en a assez ; il s'en va sans attendre que son adversaire use du droit

qu'il a de tirer à son tour sur lui, car enfin Benjamin n'a pas tiré.

— Quant à cela, c'est un droit auquel je renonce volontiers, dit Benjamin.

— Oui , oui, dit M. Duchampion , je déclare l'honneur satisfait et cette affaire terminée.

— Bien agréablement pour moi! dit Leminard en fourrant son mouchoir dans son pantalon; on ne m'y reprendra pas à être témoin dans un duel... et surtout témoin d'un savant.

Les témoins regagnent leurs voitures et retournent à Paris.

Li, Achille serre la main à Benjamin, en lui disant :

— Au revoir, cher ami, je pars pour la Suisse, je vais conduire ma Dulcinée dans un chalet qui ne sente pas trop le fromage. J'espère revenir bientôt ; mais en attendant j'ai tracé sur ce papier ce que je vous engage à faire avec madame Durbalde , qui se moque de vous depuis assez longtemps ; croyez-moi , suivez ces instructions et vous vous en trouverez bien.

Benjamin prend le papier que Rocheville lui présente, et s'éloigne avec Boucaros qui s'est pendu à son bras en lui disant :

— Il est temps de penser à dtner.

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