‹ La mare d'AuteuilChapitre 24 sur 35 · RÉCONCILIATION · texte numérisé non relu

RÉCONCILIATION

Quinze jours se sont écoulés depuis que Mon> breîlly est parti si brusquement de chez Augusta et n'a pas reparu chez la jeune fille.

Cet abandon de quelqu'un qui paraissait lui porter une amitié sincère afflige vivement Augusta.

Les visites d'Albert étaient devenues presque quotidiennes ; il passait souvent plusieurs heures auprès d'elle, et ces heures s'écoulaient vite , et elles étaient devenues de douces habitudes.

Les affections qui ne se déclarent qu'à la Ion-

gae sont ordinairement celles qui durent le plus.

Elles ont l'avantage de ne se former qu'avec connaissance de ceux qui les inspirent.

Tandis que ces passions subites, qu'un seul regard fait naitre, doivent nécessairement s'attiédir lorsque le temps nous fait apercevoir chez l'objet qui nous a séduit une foule de défauts d'humeur ou de caractère, qui se devinent rarement au premier coup d'œil.

— Qui a pu fâcher M. Albert contre moi ? se dit Augusta à mesure que les jours s'écoulent sans ramener chez elle le jeune homme. Qu'ai-je fait... qu'ai-je dit qui ait pu l'offenser?... J'ai beau chercher dans ma mémoire... je ne trouve rien... Ëst-oe pajrce que je lui ai proposé. de piaoer pour moi cet argeal?... Cela n'est pas pos^ sible... Mon Dieu ! pourquoi chercher» loin?... Il ne vient plus.*, parce qu'il va ailleurs... chez des personnes près» desquelles II s'amuse mieux et se plait plus qu'auprès de moi... Gela n'est pas bien difficile... Un jeune honUne du grand monde!... Est-ce que je pouvais espérer <|ii'il voudrait toujours me tenir compagnie?;.. U e3t même surprenant que eela ait duré si longtemps..., £t pourtant!..* il sem^blait tant se

— tS7 —

pkare... assis, là... près de nM»..« Et il a'h pas l'air d'un trompeur^ ce monsieur4à»

Eiifiii^ un iiiailin an frappe chez AiigusU, qui ëprouye aussiiÀt ua vif battement de ecsur et en deux seecMiides a couru ouvrir sa porter

Mais ee n'est point Albert, c'est Cotoanel qui vient la voir,

La jeune fille ne peut retenir un gros so«ipûr» et cependant elle presse avec affeiatien la maia de Cotonnet en lui disant :.

—T. Enitrez., mon ai»i.

Cotonnet entre*

Lut aussi est pâtei» triste, chagrin.

Il Yft sa placer sur une chaise en disant :

^-^BoDjour, mam'selle Augusta^.i» Coniinent vous portez-vous? Groiriei^vous que je ne suis pas eneore parTenu à découvrir où rile s'est logée ?..4

— Ahl... c'est,., c'est Coralie que vous, cb^r^ chez toujours...

— Pardinè !... qui voulez-vous, que ee soit?!... le cours... je visite les quatre eoins die Paris... je vais même dans tous ces bals, dans ces 0ny droils publics qu'elle affectioniniait.,.. J'entre dans les cafés... je fréquente les spectacles. •• les traiteurs*.. Jte suis suir qu'il y a des gensqui croient que je ne pense qu'à m'amuserl tandis

que j'ai du chagrin, de la tristesse partout... car c'est toujours elle que je cherche... et je ne la rencontre nulle part! Comprenez-vous cela?

— Peut-être est-elle à la campagne.

— A la campagne? Pourquoi faire? Nous voilà en hiver. D'ailleurs Coralie n'a jamais été champêtre... Elle n'aime que Paris... ne connaît que son Paris !... Et à moins qu'elle n'ait eu ridée d'aller voir quelque autre capitale... Elle se sera peut-être laissé enlever par un Anglais, ou un prince russe!... Que sait-on?... Alors c'est fini... Je ne la rencontrerai plus.

— Consolez-vous, Cotonnet; on ne trouve pas si souvent des hommes disposés à enlever des femmes... ils le disent, mais lorsqu'on les met à l'épreuve, ils regrettent de s'être tant avancés... Je suis bien persuadée que Coralie est toujours h Paris... mais vous croyez avoir visité partout... et vous avez pu passer près de sa demeure sans vous en douter...

— Au fait... c'est vrai... mais elle serait donc devenue bien sédentaire?

— M. Cotonnet, pour vous distraire, voulezvous me rendre un service ?

— Tout ce que vous voudrez, mam'selle, je suis prêt.

— J'avais prie M. Albert de s'en charger... parce que je pensais... Mais... il n'a pas pu ; il a trop d'autres affaires apparemment...

— Gomment! il vous a refusée?... C'est bien étonnant; il a cependant l'air de vous porter beaucoup d'intérêt, ce monsieur-là...

— Oui... mais... il y a trois semaines que je ne l'ai vu...

— Tiens, c'est singulier, je croyais qu'il venait souvent vous faire société.

— Oui... il venait presque tous les jours, c'est pour cela que je suis étonnée d'être si longtemps sans le revoir...

— C'est qu'il est malade probablement.

— Âh! oui... oui... vous avez raison, s'écrie Augusta qui vient de saisir avec avidité cette idée qui lui donne au moins l'espoir de ne pas être oubliée. Pour être si longtemps sans revenir, il faut qu'il soit malade... Comment donc faire pour en être certaine ?...

— C'est bien facile; si vous savez son adresse, j'irai m'informer, demander de ses nouvelles...

— Mon Dieu, non i je ne sais pas son adresse, je crois que c'est du côté de la Chaussée-d'Antin... mais je ne sais pas le nom de la rue...

— iiO —

4'en suis biea llftcbrfe ! On deyrait toi^otirs saroir Tadresse de ses-amis^.

— C'est vmi, mafn'aeile, mais eafin, puisque yous ne h savez pas... Et puisée n'esl qu'une supposition ... et ce senriee que vous déstrex qoe je vous rendç?

-^ C'est de l'argent que j'ai à plaeer... six mille francs que j'ai là».» tenez, lesvoid.*.

1— Six inille francs ! vous avez^ix mille francs, mam'selle! ...

T— Oui, Cotonnet... et qui sont bien k moi !

«-^ Ohl quant i cela, est-ce que vous eroyeoc que j'en doute?. . est-ce que je vous deiBonde^ moi, d'où vous avea cette somme?... B8t**eequece sont mes affaires ?.«• D'ailleurs je n'ai pas besoin de le savoir pour être certain que vous ne devez pas rougir de sa possession...

— Oh ! non, Cotonnet, non, je n'ai paéf & en rougir L*.

— Eh iencore une fois.«. je n'ai pas besoin qw vous me disiez cela.«. Je vous connais, mam'selle, et ça me sufSt... Mais pour ceux qui ne vous connaissent pas comme moi... vous comprenez. •• Le monde aime tant à voir du mal dans tout... Il y a des gens qui diraient : «i Une jeune ouvrière.*, posséder six mille francs. .. Ohl

ce n'est pat avee son aiguille qu'elle a gagne une si grosse aoi&me... Il faut qu'elle ait éuun amoth* reii3( bi^n géoëreux.o» El puis ci, et puis ça!..« On en aurait pour lôaj^femps i faire des propos, de$caneana44# Eh bien^ Bfeasfl'seUe, qu'avez-vous doQâ?^,« Vous pteurez à pilent*. « mais on ne dira pas cela de vous^ puisque c'est mdi qui Tais TOUS acheter des fentes mec cet aident.

Une nouvelle idée vient de frapper Augustt en écoutaotCotonnet^c'estqme M. Albert MonbreiUy a probablement conçu toua ces soupçons, et que c'est patee qu'il a eu d'elle ces mauvaise^ pensées qu'il a daasé de rermir la voir* Elk ne peut retenir ses larmes f eo murmurant :

— Oh. ! TOUS ave^ encore raisott^ Cotonnet, i'ai prciposé à M. Albett de me placer cet argent. «• U m'a refusée perce qu'il a cru qu'il était bonleuaement gagné... etToili pourquoi, depuis ee jour, je n'ai plus eniteadu parler de loi...

— Mais, mam'selle, si ce monsieur a cru cela de vous, c'est fort mal de sa part^ car enfin, depuis qu'il vient tous voir, iï a été i même de TOQS'juger^de vous af)f>réGier,.. et il a bien dû voir que vous n'étiez pas de ces demoiselle» qui reçoivent de l'argent d'un bomme!...

•^ CoConnet^ vous me connaissea depuis, ploa

longtemps, tous, et voas jugez mieux le fond de mon âme. Mais il n'en est pas ainsi de M. Albert ; songez donc, au contraire, combien j'ai ëté compromise par M* Rocheville... Enfin, mon ami, vous-même n'avez-yous pas entendu d'infâmes propos sur mon compte ?••• Ne vous étesvous pas battu pour moi?...

— C'est vrai, et je suis prêt à recommencer si l'occasion se représentait. Mais c'est égal... je dis qu'on peut parler quand on ne connait pas..* quand on ne sait pas... et je dis que pendant plus de deux mois que M. Albert est venu vous voir tous les jours, cela devait lui su£Sre pour vous juger... et tant pis pour lui s'il a eu les idées que vous croyez... cela ne ferait pas honneur à sa perspicacité ! En attendant, je vais vous acheter des rentes avec votre argent, c'est le plus commode... quand on veut revendre, on vend. Il faut me donner vos noms, mam'selle, je vais les écrire...

— Élisa-Augusta... Reynold.

— C'est le nom de votre père?...

— Non... c'est celui de ma mère... Je ne porte pas celui démon père... parce que. ••

— Bon... bon, mam'selle... ce sont vos aflFai-* res... vous n'êtes nullement obligée de me les

dire... mais ces noms-là suflGiront.., Je crois que l'on peut acheter sous le nom que l'on veut. Après-demain ce sera une chose terminée... Ah ! ce n'est pas Goralie qui s'achèterait des rentes !... si elle avait six mille francs, elle se dépécherait bien vite de les manger... Enfin... je la retrouverai peut-être... A bientôt, mam'selIeAugusta.

Augusta y restée seule, s'abandonne entièrement à son chagrin.

Elle est vivement affligée d'avoir donné à ce-

lui qu'elle croyait son ami de nouveaux motifs pour suspecter sa conduite; puis elle se dit :

— Ah! cet argent!... s'il savait à quel titre on me l'a donné, il verrait bien que je ne suis pas coupable;... mais je ne puis pas dire cela... je ne le dirai jamais... n'est-ce pas, ma mère?

Et Augusta tourne tristement ses regards vers le portrait.

Gotonnet a fait la commission dont on l'a chargé.

Mais Albert n'a pas reparu chez la jeune fille.

Augusta ne verse plus de larmes, mais une sombre tristesse obscurcit son front.

Ses belles couleurs ont disparu.

Le chagrin change souvent plus vite qu'une maladie.

U mm D^àUTBClL.— ED. H. 6. 13

Par une belle journée d'hiver, obligée de sentir pour reporter son ouvrage, Augusta marelie rapidement sur les boulevards, lorsque tout h coup elle se trouve vis-à-vis d'Albert.

Tous deux s'arrêtent, se regardent;

Tbus deux doivent se trouvei^ pâles et amaigris.

— Vous avez été malade, mademoiselle? mur^ mùrë Albert.

— Non, monsieur... c'est vous peut-être...

— Non, mademoiselle;.. C'est que vous êtes un peu «changée...

— On peut changer sans être malade... Adieu, monsieur.

Augusta salue et va s'éloigner.

Albert l'arrête :

— Vous partez bien vite, mademoiselle...

— Je craindrais, en m'arrêtant davantage, monsieur, de vous faire... perdre votre temps...

— Mademoiselle.;, je comprends... vous devez me trouver bien impoli... être resté si longtemps sans aller m'informer de vos nouvelles...

— Vous ne me devez aucune excuse, monsieur; pendant quelque temps vous veniez souvent chez moi... c'était beaucoup d'honneur que vous me faisiez... Vous avez brusquement cessé vos visites... sans doute vous avez eu pour cela dès kno-

tus... graves. M car, lorsqu'on s^ëtait dît Tiimi d'une personne... on ne lui retire pas ainsi sop amjtié sans sujet... n'est-il pas vrai, monsieur? Albert rougit et balbutie avec embarras :

— Mademoiselle... je voulais... j'attendais...

— Je ne vous demande rien, monsieur. Je TOUS le répète,, je vous crois trop juste pour n'agir que par caprice... D'ailleurs, lorsque potre coiPiScience ne nous reproche riei>, on se sent assez de force pour supporter l'indifférence et l'oubli. Mais telle chose qui arrive, monsieur, croyez bien qn^e jamais je n'oublierai, m,Qi, que vous m'avez prot^ée ; }e repoiercie le hasard quî m'a permis de voi^s témoigner enqorie m^ reconnaissance.

^jà s^cfaevant ces mots, Augusta ^'éloigne, le G(Bur oppressé, pressant le pas. . .ne détournant pas la tête; en fort peu de temps elle est arrivée k s!^ demeure sans savoir comment ell,e a fait Je chemin.

Mais il n'y a pas trois minutes qu'elle est de retour chez eille, encore so^$ l'impression de la rencontre qu'elle vient 4o faire, lorsqu'on frappe à la porte; ^t Albert, pâle et tremblait, repartit devaot ses yiou?^.

Une sieiisation de bop^eur se glisse alors dans le cceQ,r de la jejujoe fille.

— ne —

Elle baisse les yeux tout en présentant une chaise k Albert.

Mais celui-ci reste debout devant elle, en balbutiant :

— Mademoiselle... je sens qu'il m'est impossible de rester fâché avec vous...

— Fiché... mais je ne l'ai jamais été, moi, monsieur...

— Je veux dire... si vous saviez combien le temps m'a semblé long depuis que je ne vous vois plus...

— C'est parce que vous venez de me rencontrer que vous pensez cela?

— Ah! mademoiselle... si vous saviez... si...

— Mon Dieu, monsieur, je sais tout... et, si vous le voulez, je vais vous dire, moi, pourquoi vous aviez cessé de venir... Oh ! cela vous étonne peut-être que je le sache... mais attendez... attendez... on a déjà dit bien du mal de moi... je l'ai méprisé... folle que j'étais! Parce que je ne me sentais pas coupable, il me semblait que tout le monde... tous ceux qui me connaissaient du moins devaient n'ajouter aucune créance à des méchancetés!... Ah! j'ai bien compris depuis que j'avais tort... Il y a quelque temps, monsieur, abusant un peu de la permission que vous m'a-

▼iez donnée de vous regarder comme un ami, j'ai pris la liberté de vous prier de placer pour moi une somme d'argent que je possède... vous m'ayez refusée sous prétexte que vous n'aviez pas le temps de vous charger de cette commission... mais ce n'était là qu'un prétexte.. . Vous m'avez refusée, M. Albert... et, depuis ce jour, vous n'avez plus remis les pieds chez moi... parce que vous avez cru que cet argent était le prix de ma honte... parce que vous avez pensé qu'une jeune ouvrière ne pouvait pas posséder une telle somme sans la payer par son déshonneur... Voilà ce que vous avez pensé de moi, monsieur, avouez-le... convenez que j'ai deviné ce qui vous a fait cesser de me voir...

Albert ne répond rien, mais il tombe aux genoux de la jeune fille , qui verse d'abondantes larmes en achevant de parler.

Augusta regarde celui qui est à ses pieds ,

mais elle ne le relève pas, et reprend avec dignité: — Oui, monsieur, demandez-moi pardon de vos odieux soupçons... vous le devez, M. Albert, car je suis innocente... je vous le jure... devant l'image de ma mère... Est-ce que j'aurais menti devant elle?... Je sais bien qu'il y a dan« ma conduite quelque chose de mystérieux, qui peut prè-

ter & 1« ndédisaDCCt.. mais U ou il y a un secrcit, pourquoi toujours y voir du mal p^tôt q^e 4u bien ?... Cet argent... oo me l'a donné, cela est vrai) n^w de la personne qui m'a fait ce dop je pouvais le recevoir... le recevoir sai^s rougir... eutendez-yous?.... Si je^oe vo^ ctn dis pas davaiir tage... c!est que j'ai jurë...;i ma pauvre ;m^e mounmte, de toujours obéir reiyi^eçtue^^mev^ i^,. ,1a personne 4e qui je tiens eet aident... €)t de ne jamais révéler... les JtnoUfs de x^on obéissance... à mqiiis qu'elle ne me le permette ^lermême.** Mais c'est ce qu'elle ne fera jamais !,.« Et maintenant, M. Albei^t... voyeZ:Si vous voulez avoir coQfiauoe en moi, car il m'est impossible de vous en dire davantage. Et je le sens, j'ai^ie^ rais mieux oie plus vqus reyoir qpe tde iire epcoire,4e mauvaises pensées dt^ yos yeu:^.

Albert prend la mm deJa jeune 4Ue et Ja presse doucfçment d^an^ la sienne en stécriapt :

— fe vous demande pardon et je Yom cj:oÎ3 ; désormais je vou3 croirai toiyouj;^*.. Au.gusta, voulez-vous me pardouper ?

— Oh! avec biea du plaisir!. dit Augu^ta .ea prenant à son tour Ja^main d'Albert, c^r je ;$i|is biep contente! M. Je vJons de retrouver .mi ami!*,.*

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