‹ La mare d'AuteuilChapitre 25 sur 35 · UN COUP DE SIFFLET · texte numérisé non relu

UN COUP DE SIFFLET

Lorsque Benjamin s'est retrouvé seul, après que Rocheville lui a fait ses adieux, son premier soin est d*ouTrir le papier que celui-ci lui a remis et qui doit contenir des instructions pour sa conduite k tenir avec madame Durbalde.

Il lit ce qui suit :

« Mon cher Benjamin,

« Vous êtes amoureux d'une coquette qui, en style vulgaire, vous fait aller, et qui est capable de vous faire aller fort loin ; car j'ai jugé cette

femme : elle est fine comédienne, et intéressée; de plus, c'est un cœur sec et froid qui ne saura jamais ce que c'est qu'aimer.

N Avec ces femmes-là, pour triompher il faut employer les grands moyens.

u D'après ce que m'a dit Tamboureau de toutes les petites croûtes qu'elle vous a déjà fait acheter, vous ayez assez dépensé d'ai^ent avec cette dame pour avoir te droit d'exiger le dénoûment.

<( Demandez un rendez-vous à vôtre belle chez un traiteup j; {aite$ en|;«ndre> si cela est nécessaire, que vous ayez un riche présent... une surprise à lui faire.

(c Elle vous accordera le rendez-vous.

t( Quand vous tiendrez votre cruelle dans un cabine bien élégant, bien particulier, tâchez de triompher.

« Si elle vous cède, vous avez obtenu ce que vous désiriez, tout est pour le mieux; mais si elle ne vous cède pas, à un signal que vous donnez, cinq ou six de vos amis, que, comme de raison, vous avez prévenus et fait venir là d'^yanee, doivent ouvrijr la fiorte de votre cabinet, conpue s'ils se trompaienl;, et vous trouver aux geao^x die voitive belle.

u Ils VOUS font compliment de votre conquête, boivent du Champagne à sa santé et vous laissent*

« Cette dame est furieuse d'avoir été surprise avec vous.

u Mais elle vous eède, parée qu'elle s'aperçoit qu'elle a affaire & Un homme qui ne veut pas être sa dupe , et que vous lui jures que vous prierez vos amis de se taire sur cette avenUtre.

« Voilà la marche, e'est simple comme bonjour; Tamboureau, Boucaros, Sinagria, Arthur et son pistolet seront volontiers vos témoins; tâchez qu'ils amènent encore quelques amis; plus il j aura de monde, plus cela fera d'effet.

« Votre ami, <t Achille Rogheville. n

Benjamin a lu avec attention ; quand il a fini il recommence la lecture du billet d'Ae^Ue ; les instructions qu'il contient l'effrayent, il se de^ niaod« s'il doit les suivre; le résultat de aes réffexions est de tâcher de triompher de madame Durbalde sans avoir besoin d'employer ce que son maître en séductions appelle le grand moyen.

Depuis quelque temps Benjamin était un peu moins timide près de la petite«maitresse, il avait hasardé quelques mots d'amour que l'on avait

— iU —

écoutés en riant, et comme une plaisanterie, mais sans se fâcher le moins du monde ; au contraire, on n'en avait été que plus aimable avec lui ; seulement il avait été obligé d'acheter une nouvelle croûte sur laquelle on avait écrit Fan Dyck, eu anglaise, avec de Fencre rouge; signature qui lui avait coûté fort cher.

Boucaros avait déjà proposé à Benjamin d'aller sur le boulevard et d'y étaler tous ses chefsd'œuvre.

Le jeune amoureux commençait à perdre patience; il parlait de son amour, mais il n'était pas plus avancé.

Plusieurs fois il s'était rencontré chez madame Durbalde avec M. Valdener, qui paraissait peu flatté de l'y voir, et le traitait avec une politesse très-froide; mais alors la jolie femme jouait si adroitement de la prunelle qu'elle calmait la jalousie de l'un et donnait de l'espérance h l'autre.

Cependant le jeune homme devait toujours céder le terrain, mais Benjamin s'éloignait persuadé qu'il triompherait la prochaine fois; et lorsque, après son départ, M. Valdener s'écriait : « Ce monsieur vient vous voir bien souvent, il me semble!... » madame Durbalde répondait en minaudant :

— iih —

-^ Ehy mon Dieu, monsieur, n'allez^ vous pas être jaloux d'un enfant... d*nn jeune bomme qui se cimtente de me regarder comme une madone, mais qui assurëmeni ne se perm^trait pas de me dire un mot d'amour I... Au reste, moQsieur, lorsque vous serez mon mari, i^ous Bureî paefoitemeni le droit de ne recevoir chea voua que les personnes que vous inviterez... j*ijse de ma liberté eo attendant.ee moment... que vous ne hâtez guère, à ce qu'il me semble.», lorsq^, moi, je l'appeUe de tous mes vœux.

Aussitôt que madame Durbalde parlait ma» riage, le front de M. Valdener devenait «ombre, soueieux, cependant il se hfttait de répondre qu'il s'occupait be&ucoup de cette affaire.

Mais un jour, Benjamin, en se présentant chez madame Durbalde, est tout surpris de lui trouver un air ipréocoupé, inquiet; \[ lui en-deiuanâe la cause et elle lui répond en tâchant de sou-pir^:

— Hélas! mon cher M^ Benjamin, je suis triste.*, parce que je comprends que je vais être forcée de renoncer à vous voir... de vous prier de cesser, vos visites. «•

— Ne plus vous voir, madame 1 et pourquoi

donc cela?

— Ne le devinez-vous pas?... M. Valdener va m'épouser... Hier il m'a dit que ses nombreuses affaires étant bientôt terminées, il pensait pouvoir sous peu conclure notre hymen...

— Ah! madame...

— Pauvre petit... vous souffrez... Ah! qu'il me fait de peine!... mais que voulez-vous !... il faut songer à l'avenir. M. Valdener est immensément riche... je lui dois des égards... il m'a fait entendre que vos visites le contrariaient beaucoup... et voilà pourquoi je vais être obligée de m'en priver... Ah! cela m'afflige... mais il faut avoir du courage.

Benjamin, qui a dépensé pour cette dame près de neuf mille francs en achats de mauvaises toiles, n*a pas envie que cela se termine par être tout simplement mis à la porte ; il se jette aux genoux de Nadellie ; il la supplie de récompenser son amour.

On se contente de lui donner des espérances vagues et on veut le congédier.

Alors le jeune homme se relève, en s'écriant :

— Du moins, si je ne puis plus revenir, accordez-moi un rendez*vous... que je puisse sans crainte vous revoir encore une fois...

— Vous me peverrez... plus tard... je vous le ferai savoir...

— Et vous me refusez un rendez- vous pour demain!...

— C'est impossible !

— Après-demain...

— Mais non... encore une fois cela ne se peut pas... je pourrais être vue...

— Allons, madame... puisque vous êtes inflexible... il faudra donc que j'offre à une autre...

— Quoi donc?...

— Oh! rien... une marque de mon amour... que je vous destinais.... un présent... indigne de vous, sans doute, mais... c'eût été un souvenir...

— Un présent... ah! vraiment vous êtes d'une galanterie.. • qu'est-ce donc?...

— Permettez-moi de me taire... puisque je ne puis vous revoir...

— Ne pouvez-vous m'envoyer ce cadeau ?

— Ah! madame, c'était bien le moins que je vous l'offrisse moi-même...

— Mon Dieu! que vous êtes terrible!... si je croyais pouvoir, sans être aperçue... me rendre à ce rendez-vous. ••

— Vous le pouvez si vous le voulez. ••

•^ Ah! que les hommes sont terrible» quand ils ont quelque chose en tête!... vous le voidcz absolument?...

— Je vous le demande en grâce. . .

— Ëhbien, qu'il soit donc feit ainsi que vous le voulez... pour vous satisfaire je risqne-leut mon av^r... ma fortune... la position que je vais tenir dans le monde... Mus n'importe, voos setez satisfait... vous ne douterez plus de mes sentiments pour vous... Denlain... je préfère que ce soit demain...

■^~- Je ne demande pas mieux...

— Où cela?...

— Mais voulez-vous dbez un t;raiteur.«,8ur Jô boulevard... à la Maison-Dorée?

— Ah! que vous êtes jeune!... un i*éndezvous dans le quartier de Paris ïe plus fré^ queuté!. . . et pourquoi pas tout de suite place de la Bourse pour que j'y rencontre M. Yaldener?...

— Ah! vous avez i*atsoni...Efa bien^ alors... -^ Aux Champs-Elysées, ailée des Veuves, au

petit Moulin-Rouge... au moins on peut arrivei^ là sans 6tre apà'çue.

— Très-bien... viotre heure, madamei?

— Deux heures. Alors on est à la Bourse^ je suis plus libre^ ou plutdt j'ai moiiis de frayeur.

— C'est entendu, madame... je serai là... je ▼0U8 attendrai... Oh ! je vous verrai venir...

— J'espère bien que vons n'allez pas vous mettre en sentinelle à la porte du traiteur et que vous m'attendrez tranquillement dans un cabinet...

— Oui, madame... je vous attendrai, je préviendrai le garçon.. .je lui dirai...

— Ne lui dîtes rien du tout, je saurai fort bien vous trouver. Et maintenant partez vite, je ne veux plus que M. Yaldener vous retrouve

— A demain alors. •• aux Champs-Elysées... allée des Veuves... au Petit...

— Oui, oui, c'est convenu, partez.

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