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CHAPITRE PREMIER

LA MARE D^ADTEUIL.— Éb. H. 7.

UN COUP DE SIFFLET (sUITE).

Madame Durbalde a vivement congédié son jeune adorateur, qui s'éloigne fort content, en se félicitant d'avoir employé le moyen que Rocheville lui a indiqué.

Cependant 9 au moment d'aller avertir ceux qu'il veut avoir pour témoins de son téte-à-téte, Benjamin hésite encore; il se dit :

— A quoi bon aller chercher ces messieurs? Puisque la belle Nadellie a consenti à m'accorder ce rendez-vous, c'est qu'elle ne veut plus me

lenir rigueur... la présence de mes amis me sera donc tout à fait inutile... ce n'est pas la peine de les déranger...

Et Benjamin rentre directement chez lui le cœur rempli du plus doux espoir.

Mais en se retrouvant dans sa chambre, ses yeux rencontrent de tous côtés ces malheureuses croûtes qui lui ont coûté si cher; leur vue dissipe les flatteuses illusions dont il se berçait; il remet son chapeau sur sa tête, en se disant :

— Après tout , je ne ferai peut-être pas mal d'aller prévenir mes amis... Rocheville dit que cette femme-là a le cœur sec... elle pourrait encore me faire faux bond... Cette occasion manquée, je n'en trouverais plus... Décidément je vais suivre les conseils d'Achille... car il connaît les femmes mieux que moi , et il sait comment il faut se conduire avec elle»

Quelques instants plus tard , Benjamin était dans l'atelier de Tamboureau où Arlhur Durbinot posait avec un casque grec sur la tête et un manteau écarlate sur les épaules.

Benjamin expose en quelques mots ]e sujet de sa visite.

— Nous serons des vôtres, dit Boucaros; mais vous ne nous ferez pas venir là rien que pour

attendre votre signal... naturellement vous nous payerez à dîner...

— C'est trop juste...

Tamboureau secoue la tête en disant :

— Aller surprendre cette dame... ma cliente... car j'ai fait son portrait... hum, messieurs, je ne sais pas trop si je dois être de cette conspiration.

— Tamboureau , s'écrie Boucaros , tu ne te souviens donc plus de ce que tu as dit en voyant toutes les petites croûtes que la Diva a fait acheter à cet innocent pigeon?... Je vais te rappeler tes propres paroles :

«c Tu as dit :

« — C'est indigne de voler un jeune homme de cette façon-là... Qu'on se fasse acheter des bijoux, des cachemires, des voitures. .. très-bien. •• c'est franc , c'est loyal ; mais qu'on vende des barbouillages pour des toiles de maîtres, c'est de la filouterie, c'est jouer avec des cartes bizeauvces ...

«( Une maîtresse a le droit de nous ruiner, mais jamais de nous voler. »

(c Voilâtes paroles, je les ai retenues parce que je les ai trouvées sublimes. »

Tamboureau ne semble pas médiocrement

flatté de cet éloge; il incline la tête en répondant :

— C'est juste, je serai des vôtres.

— Moi, dit Arthur en ôtant un moment Ténorme casque qui pèse sur son front, vous comprenez que je ne demande pas mieux que de vous rendre ce service...

« Du moment qu'il s'agit de se venger d'une femme... ça me fera grand plaisir... Si vous { saviez comme Éiéonore s'est conduite avec nota /

— Il dit nous , s'écrie Boucaros , parce que ^ depuis l'aventure du bois de Boulogne vous savez | qu'il était devenu l'intime ami de Sinagrla...

— Je ne pouvais pas lui en vouloir , dit Arthur, il ne savait pas que cette Lisiska... cette soi-disant Moscovite était mon Éiéonore...

a Quand il l'a su, il a été désolé de m'avoirfait de la peine. •• puis, quand ce blagueur de Rocheville nous a joué ce tour d'emmener cette perfide dans le coupé, nous nous sommes dit :

« C'est fini ! jurons de ne plus avoir la moindre relation avec la fausse Russe... Et nous avons juré; et le lendemain matin, Sinagria était de très-bonne heure rue Jean-Beausire, pour faire des reproches h la scélérate; moi, je m'y rends de mon côté pour la trai ter... commeellelemérite!...

« Jereneontre Sioagria daos l'escalier, il était furieux! Éléonore Tavait mis à la porte en l'appelant grande girafe.

« Je lui dis :

« — Attendez, cher amije vais vous venger !...

«t Je monte quatre à quatre, j'avais la tète exaltée.», j'arrive... je frappe comme un furibond... en criant :

« — Éléonore! ouvrez-moi... je suis Arthur Durbinot... Ne me poussez pas à bout... j'ai mon pistolet...

« J'entends k perfide qui me répond :

<t — Ahlc'e^toi, je t'attendais! Et aussitôt on entr'ouvre a peine la porte , seulement de quoi laisser passer un grand canon de seringue avec lequel on m'arrose !. . . oh ! mais en plein visage. . . J'ai été inondé!... Voila ma dernière entrevue avec Éléonore... Vous devez juger si nous avons juré haine aux femmes^ Sinagria et moi.

tt Voulez-vous que je lui dise de venir demain avec nous ?

— Certainement, j'allais vous en prier.

— Il viendra, je vous réponds de lui... Faudra-t-il donner le fouet à cette dame pour finir?

Boucaros éclate de rire en is'écriant :

— Ce diable d'Arthur est devenu féroce avec

le beau sexe... surtout depuis qu'il pose pour les Grecs!...

— Il n'est pas question de donner le fouet, ni de faire la moindre offense à cette dame... Il suffira que mon téte-à-téte ait eu des témoins... et encore ne vous donnerai-je le signal pour venir que si je ne suis pas vainqueur... Tout mon désir, messieurs, est de ne point vous le donner...

— Gomment saurons-nous cela?

— Nous en conviendrons demain chez le traiteur. Allez-y tous les quatre d'abord... je ne veux pas arriver avec vous... soyez-y avant l'arrivée de cette dame... et nous conviendrons de nos faits. Adieu, messieurs, à demain.

Le lendemain sur les une heure et demie, quatre jeunes gens arrivaient en se, promenant chez le traiteur désigné dans l'Allée des Veuves.

— Diable ! mais c'est gentil, c'est coquet ici l dit le grand Grec en examinant le restaurant.

— Oh ! l'endroit est parfaitement choisi, dit Boucaros; il parait que c'est cette dame qui Ta elle-même indiqué à notre ami Godichon... e'est une gaillarde qui entend son affaire. Je vais commander le déjeuner et je vous prie de croire, messieurs, que vous pourrez attendre le dîner.

Benjamin ne tarde point à arriver à son tour

chez le traiteur; il rencontre ses amis qui fument dans le jardin pendant qu'on met leur couvert.

— Messieurs, par grâce, ne restez pas ici, s'écrie Benjamin; madame Durbalde ne pourrait manquer de vous voir en entrant... Elle reconnaîtrait Tamboureau... elle s'enfuirait.

— Soyez donc tranquille, jeune amoureux; il n'est pas deux heures, et une dame se fait toujours un peu attendre. D'ailleurs , nous allons rentrer. Mais il faut que nous sachions d'abord où sera votre cabinet.

— Attendez, je vais en demander un.

Benjamin demande au garçon un cabinet bien

retiré, bien mystérieux et bien chauffé.

Le garçon lui ouvre une jolie petite pièce décorée élégamment, ornée de divans et de glaces.

Benjamin est enchanté; il annonce au garçon qu'il attend une dame dont il lui fait le portrait, il commande un déjeuner recherché, puis va dire à ses amis où est situé son cabinet.

— C'est fort bien, dit Tamboureau, mais comment saurons-nous à quel moment nous devons aller vous surprendre?

— Si mon malheureux sort veut que j'aie recours k vous , tenez, messieurs, voyez-vous ce petit sifflet?... Écoutez comme cela estperçant...

— C'est magnifique* .. cela entre dans les oreilles... c'est à vous faire sauter...

— Eh bien, messieurs, je sortirai de mon cabinet sous le plus petit prétexte. J'irai contre le petit escalier... vous dînez en bas, je sifflerai et vous entendrez.

— C'est cela... au coup de sifflet les brigands arriveront comme dans la Forêt périlkuse !

— 11 est bien convenu que vous aurez l'air de vous tromper de porte... d'entrer par hasard...

— Oui, oui , comme Achille avec Sinagria au Bois de Boulogne...

— Mais si je ne siffle pas... personne... Du reste, je vous rejoindrai toujours après le départ de ma dame; car il est bien probable qu'elle voudra partir seule et avant moi. Au revoir , messieurs, je vous en prie , rentrez dans votre salon et ne le quittez plus.

Les quatre jeunes gens vont se mettre à table, en disant :

— Croyez- vous qu'il nous sifflera?...

— Hum... j'en doute... Quand une dame vient chez un traiteur, en cabinet particulier, ce n'est guère pour faire la cruelle !

— Mais notre ami Benjamin est si niais !... il ne sait pas profiter des avantages qu'on lui fait.

— Qu'est-ce que c'est que cette dame qui va veuir? demande le grand Grec.

— Ah! tiens, c'est juste, Sinagria n'avait pas encore demandé de renseignements. Monsieur, c'est une fort jolie femme qui rendrait des points à Eléonore Lisiska de Polotosky.

— De grâce , ne prononcez plus ce nom devant moi ! s'écrie Arthur avec un mouvement nerveux.

— Ah! pardon... c'est juste, Durbinot, j'oubliais que cela doit être pour vous un souvenir canulantl...

— Messieurs, dit Tamboureau, il y a une chose certaine : c'est que si on ne siffle pas, ce sera bien moins amusant pour nous.

— Soyez tranquilles, je vous réponds, moi, que nous serons siffles, dit Boucaros avec une intention très-marquée. En attendant, mangeons... et sans nous presser... on mange bien plus.

Benjamin s'était retiré dans son cabinet comme madame Durbalde le lui avait recommandé.

Deux heures venaient de sonner, et notre amoureux s'attendait à rester encore longtemps dans l'attente, lorsque la porte du cabinet s'ou-

vre, et la dame aux beaux yeux noirs parait.

— Quoi ! c'est vous ! déjà !...

— Est-ce que je viens trop tôt?

— Oh non... quel bonheur! je n'espërais pas tant d'exactitude.

— Toutes les femmes se font attendre... je n'aime pas à faire comme les autres.

— Vous êtes charmante!

— Dites qu'on serve... j'ai très-froid et trèsfaim.

Benjamin fait servir. Madame Durbalde s'est mise à son aise et va chauffer ses pieds à la cheminée; elle ne parait nullement émue en se trouvant ainsi en cabinet particulier avec Benjamin, tandis que celui-ci est troublé, oppressé, soupire et ne sait plus ce qu'il dit.

La belle dame se met à table et fait honneur au repas ; son partenaire ne peut pas manger, il étouffe d'amour ; il veut être aimable, galant, mais il verse à boire sur la nappe et fait tomber les assiettes.

Madame Durbalde ne peut s'empêcher de rire de l'effet que le bonheur produit sur Benjamin.

Elle le laisse lui parler de sa passion tout à son aise; et fait venir du Champagne frappe

qu'elle ingurgite avec rhabiletc d'une lionne, et dit enfin h son adorateur :

— Vous voyez, Benjamin, ce que je fais pour vous... Savez-vous bien que je m'expose infiniment!...

En s'entendant appeler par celte dame rien que Benjamin, le jeune homme est ivre de joie; il saute sur une main qu'on lui abandonne et la couvre de baisers.

On le laisse faire et on continue :

— J'espère que vous vous montrerez digne de ce que je fais aujourd'hui... Mais, à propos, vous m'avez parlé d'un cadeau... d'une surprise que vous vouliez me faire... Je voudrais bien voir cela... je suis très-curieuse....

Benjamin se sent fort embarrassé, car il n'a pas apporté le plus petit cadeau.

Pour dissimuler sa gène, il redouble d'ardeur dans ses caresses, en balbutiant :

— Ah! oui... oui... un présent... une surprise... mais cela ne vaudra jamais... tout ce que vous valez... Je voudrais mettre TEurope... que dis-jc! tous les produits de l'Inde à vos pieds... Je voudrais vous couvrir de diamants... de baisers... je ne sais plus ce que je voudrais... Âh ! si, je le sais bien...

Enhardi par le peu de résistance qu'on lui oppose, Benjamin devenait audacieux ; la belle dame le laissait faire, car, d'après ce qu'il vient de lui dire, elle est persuadée que sa surprise sera quelque cadeau magnifique, et comment être toujours cruelle avec un amoureux qui est capable de se montrer si galant? Puis enfin, peutêtre le dîner, le Champagne ont-ils amené un de ces moments pendant lesquels les femmes les plus sévères oublient totalement de l'être.

Si bien que, lorsqu'il était encore loin de l'espérer, notre amoureux était devenu vainqueur.

Or, pendant que ceci se passait dans le cabinet au premier, les jeunes gens en bas ont fort bien dîné, largement bu ; ils boivent même encore.

Depuis longtemps le dessert est servi, et de temps à autre, au milieu de leurs ris, de leurs joyeux propos, ils s'arrêtent spontanément pour écouter s'ils n'entendent pas le coup de sifflet.

Mais l'heure se passe et pas le moindre signal.

— Nous ne serons pas siffles, dit Arthur^ c'est dommage!

— Si fait... si fait, nous le serons, il n'y a pas de temps de perdu. *'

— Mais il y a près de deux heures que cette

dame est arrivée, à ce que nousadit le garçon...

— Je parie tout ce qu'on veut que nous n'entendrons pas le coup de sifflet, dit le grand Grec.

— Je gage le contraire!... s'écrie Boucaros; deux bols de punch pour ce soir, si Ton veut?

— Je le veux bien, c'est tenu.

— Messieurs, vous entendez, mon pari est tenu.

Boucaros se remet à fumer, à causer d'autre chose ; quelques instants après, il ouvre la porte de la salle et sort en disant qu'il a besoin d'air.

A peine est-il dans le couloir qu'il va jusqu'au pied de l'escalier, et, tirant une clef de sa poche, se met à siffler dedans de façon à surpasser tous les machinistes de l'Opéra.

Le coup de sifflet donné, Boucaros revient en courant trouver ses compagnons :

— Messieurs! avcz-vous entendu?...

— Oui, oui.

— On a parfaitement sifflé...

— Qu'est-ce que je vous avais dit ?...

— Oui, c'est bien le signal.

— Allons, messieurs, vite en avant, montons...

— Montons! allons venger cet infortuné Benjamin...

— Pas de pîtië pour une coquette... Il faut lui rire au nez, messieurs...

— Ça va.

Les jeunes gens, animes par les fréquentes rasades qu^ils ont bues, suivent Boucaros qui monte le premier, une bougie 5 la main et sa serviette sur le bras.

Par une imprudence, bien excusable chez un amoureux qui ne s'attendait pas à être heureux, ou du moins à l'être si vite, Benjamin n'avait pas poussé un de ces petits verrou» tutéiaires, ornement indispensabledes cabinets particuliers.

Boucaros n'a donc qu'à ouvrir ]a porte; il entre subitement avec ses amis, et ces messieurs voient madame Durbalde dans un grand désordre , et son amoureux qui ne cherchait pas à le réparer.

Aussitôt Boucaros pousse un bourra de surprise, et Tamboureau entonne son chant favori de Robin des Bots :

« Vieloire I victoire ! victoire!...

« Pour lui quelle fête ! victoire ! »

Et le grand Grec pousse un cri d'admiration,

et Arthur ouvre les yeux comme s'il cherchait à y voir double, en disant :

— Tiens!... mais alors pourquoi nous a-t-il siffles ?

A la vue de «es amis, Benjamin est désespéré; il frappe du pied, il prend les serviettes qu'il trouve sous sa main et les leur jette à la tête, en s*écrlant :

— Allez-vous-en... fichez-moi le camp!... je ne vous avais pas siffles ! . . .

— Il ne les avait pas siffles! murmura madame Durbalde. Oh! les infâmes !... c'était convenu entre eux !...

Au lieu de s'en aller, Boucaros prend ses amis par la main et se met à danser en rond avec eux, en chantant :

H Quand on va boire à TÉcu!...

Pendant que ceci se passe, madame Durbalde, aussi prompte que l'éclair, prend son chapeau, son châle, répare le désordre de sa toilette, puis, jetant un regard furieux sur Benjamin, lui dit :

— Ah ! monsieur ! voilà la surprise que vous me ménagiez... Vous êtes un misérable... mais

j'aurai ma revanche !

Et sans écouter ce que Benjamin veut lui ré-

pondre, elle repousse tons ceux qui se trouvaient sur son passage et sort brusquement du cabinet.

— Qu'avez-vous fait, messieurs!.., qu'avezvous fait !.,, s'écrie l'amant désolé. Nadellie croit que nous étions d'accord ! . . . Vous m'avez perdu aux yeux de cette femme charmante... qui nV vait plus de rigueur pour moi ! Sapristi, pourquoi étes-vous venus?...

— On a sifflé, nous l'avons entendu...

— Peut-être quelqu'un sifflait son chien...

— Oh oui... ce ne peut être qu'un chien qui m'ait joué ce tour-lii... Mais elle ne voudra plus me revoir... mais je suis un monstre à ses yeux !...

— Bah ! au contraire, mon cher, ce que vous avez fait là est digne de Richelieu . . . cela vous mettra en grande réputation près de ces dames... vous n'en serez que plus recherché.. .

— C'est égal... vous êtes venus bien mal k propos...

— C'est votre faute, après tout ; quand on ne veut pas être dérangé, on met des verrous.

— Eh mon Dieu !... j'étais si loin d'espérer celte victoire...

— Sinagria, vous payerez du punch ce soir. Vous avez perdu.

— Mais puisque monsieur n'avait pas sifflé...

— Gela ne fait rien... on a sifflé.

— Soit! je payerai. Ce que j*ai vu valait bien deux bols de punch.

Les jeunes gens quittent le traiteur.

Benjamin paye tous les ccots en poussant de gros soupirs et en s*écriant :

— Mais qui donc a lâché ce coup de sifflet !

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