‹ La mare d'AuteuilChapitre 28 sur 35 · COUPS DE BATON ET COUPS DU SORT · texte numérisé non relu

COUPS DE BATON ET COUPS DU SORT

ËB se séparant d'Albert , Achille a dirigé ses pas vers la demeure de Benjamin; il 8*est dit :

— Allons un peu voir comment loon jeune élève a employé son temps. Je ne serais pas Mché de savoir s'il a suivi les instructions que je lui avais* données concernant sa madame Durbalde. J'ai bien peur qu'il n'en soit pour sa galerie de croûtes!

Au moment d'entrer chez Benjamin, Achille rencontre Arthur Durbinot qui en sortait ; celuici £ait une mine piteuse en lui disant :

— Ah ! bonjour, mon cher Rocheville... vous êtes donc de retour à Paris?

— Oui, depuis hier.

— Et vous allez voir ce pauvre Benjamin?... Tant mieux... ça le distraira un peu !

— De quel air dites-vous cela?... est-ce que Benjamin serait malade?

— Malade !... C'est bien pis... Vous ne savez donc pas ce qui lui est arrivé! Ah! non au fait, vous ne pouvez pas savoir , puisque vous étiez absent...

— Que lui est-il arrivé?... Vous m'eifrayea... Est-ce qu'il a encore eu un duel?

— Non , ce n'est pas un duel... c'est un guetapens, un horrible guet-apens dont il a été victime il y a deux jours... c'est h dire deux soirs... Il a été assommé... ce qui s'appelle là assommé à coups de trique !... et il parait que ceux que l'on avait chargés de cette besogne ont parfaitement gagné leur argent... Ah ! sapristi ! si j'avais été là... ça ne se serait point passé ainsi. Voilà ce que c'est que de sortir le soir sans armes!... On se moque de moi parce que je porte un pistolet, mais vous voyez bien que j'ai raison...

— Il est certain que pour ce que vous en faites

ous avez bien le droit d*en porter... Mais c'est donc une vengeance dont il est victime ?

— Il n*y a pas de doute ! car on ne lai a pas seulement pris un décime!...

— Soupçonne-t-il Fauteur de cet attentat?

— Parbleu... ce doit être la dame des Champs- Elysées... Après l'aventure de l'autre jour. .. ça devait lui arriver... Mais aussi pourquoi a-t-il sifflé?... II dit que ce n'est pas lui.. . cependant on a sifflé...

— Mon cher Arthur, comme je ne comprends pas un mot à tout ce que vous me dites, j'aime mieux me faire expliquer tout cela par Benjamin.

£t, quittant brusquement Taventureux Durbinot , Achille entre chez son jeune ami , qu'il trouve étendu sur son lit, entouré de fioles , de baumes , de pommades, et faisant des grimaces horribles lorsqu'il essaye de faire le moindre mouvement.

Le pauvre Benjaminsourlt tristement à Rocheville en lui disant :

— Me voilà dans un bel état, allez!... Ah ! si je puis jamais me remettre sur mes jambes, je vous promets bien que je ne suivrai plus vos instructions ni vos conseils... Merci ! j'en ai assez*. • des sourds-muets... des duels... des coups

de bâton... C'est gentil... Aïe! aie! le& relus... ah! lescdtes!...

— Comment , Benjamin , c'est moi que vous accusez de vos mésaventures ! Voilà qui est aimable ! Faites donc des élèves ! Quant au duel, il me semble que vous n'y avez jamais été blessé ?

— Je pouvais l'être.

— Maintenant pourquoi me rendez-vous responsable du guet-apens dans lequel vous êtes tombé?...

— Parce que c'est la suite de vos instructions... Asseyez-vous... je vais vous conter tout ce qoe j'ai fait... Je puis parier, c'est la seule faculté dont je puisse me régaler en ce moments... Aïe!... Fichtre... oh ! la la!...

Après avdr pris la position où il souffre le moins, Benjamin commence scm récit, et conte k Achille tout ce qui s'est passé chez le traiteur de l'Allée des Veuves.

Lorsqu'il est arrive à la catastrophe, AchtUe s'écrie :

— Mais, sapristi ! je vous ai dit de ne faire venir vos témoins que si votre belle se refusait à récompenser votre amour. Pourquoi avez-vous sifflé?

— Je vous jure que je n*ai pas sifflé... Dans ce moment-là... je pensais à font a«tre chose... Certainement si j'avais eu uncopinion à manifester j'aurais plutôt applaudi!...

— Alors c'est un de ces mauvais sujets... Attendez que je cherche... Tambourcau... Sinagria... Durbinot... Boucaros... c'est Boucaros qui vous a joué ce tour-là !

•*- Au fait, il avait parié du punch qu'on sifflersiît... car nous en avons bu dans la soirée...

— Quand je vous le disais I Mais au bout du compte, je ne vois pas grand mal dans tout eela«.. Votre coquette a été jouée... c'est bieni fait.

— Cest bien fait !... ah ! vous trouvez cela ? Mais attendez donc h suite :

«Le lendemain de cette aventure je me préseotai chez madame Durbalde a qui je voulais faire des excuses.

«Le eonciet^ne me laissa pas monter, j'étais ooosigné h la porte.

« J'écrivis des lettres bien touchantes, on me les renvoya sans les avoir décachetées.

« Je me dis : C'est fini, il faut en prendre mon parti.. • Enfin, du moins j'ai été heureux... pas longtemps... mais je l'ai été. Hais voilà que,

il y a deux jours, je reçois dans la journée an petit billet parfumé, sans signature, dans lequel on me dit :

« Trouvez-voUs ce soir, sur les onze heures, « boulevard Bourdon, devant les Greniers d*Au bondance ; une femme qui a la faiblesse de vous « aimer encore s'y rendra.»

u Me voilà enchanté. Je ne connais pas récriture ; c'est égal^ je me dis : Ce doit être de Nadellîe.

« J'attends avec impatience l'heure du rendezvous.

ce Lorsqu'elle approche, je monte en milord et me fais descendre boulevard Bourdon.

« C'est un endroit fort désert... il n'y a pas une seule boutique sur ce boulevard-là, et comme il faisait très-froid^ il ne passait personne.

«Je fais la bêtise de renvoyer mon milord; puis je me promène et j'attends... Âh ! je dois dire que je n'attendis pas longtemps... Comme onze heures sonnaient, j'entendis un coup de siiDBet... ça me rappelait le traiteur de TAUée des Veuves , puis au même instant deux gaillards qui sortaient... je ne sais d'où tombèrent sur moi avec d'énormes gourdins... Ils m'en ont donné à faire frémîr^ en me disant que si je criais ils taperaient

deux fois plus fort... si bien qu'il me fallait recevoir tout cela sans rien dire.

« Enfin , ils me laissèrent.

« J'étais tombé sur la terre... Au bout de quelque temps, des passants m'aperçurent et eurent l'humanité de me porter dans un fiacre qui me ramena ici... Voilà mon histoire... Le médecin m'a dit que je n'avais rien de fracturé, mais que j'avais été parfaitement vergeté... II appelle ça vergeté! En me tenant tranquille je pourrai peut-être marcher dans trois semaines... pour le moment je ne sais sur quel côté me tenir...

— Il n'y a pas le moindre doute que c'est madame Durbalde qui vous a fait administrer cette bastonnade i... Pourquoi diable aussi allezvous à un rendez-vous boulevard Bourdon, à onze heures du soir et en hiver!... Ce ne pouvait être qu'à mauvaise intention qu'on vous attirait là... Mon cher ami, il faut toujours prendre garde où l'on va... N'importe, c'est une lâcheté qu'on a commise, et je vous vengerai...

— Oh ! non... non, Achille, je vous en supplie, ne me vengez pas... ce que vous feriez retomberait ,sur moi, et j'en ai bien assez.

— Laissez-moi donc faire... cela ne vous re-

garde plus, puisque c'est moi qui agirai. ..

— Je ne veux pas... Aïe... sapristi... Je vous dis que je ne veux pas.

Achille n'écoute pas Benjamin, il le laisse gémir sur son lit et sort, décidé h se rendre chez M. Valdener auquel il a le projet de raconter raventui« du traiteur de TAllée des Veuves.

Mais Achille ne sait plus où demeure M. Valdener à Paris ; pour avoir son adresse, il se rend à la Bourse, dont il sait que ce monsieur est un habitué. Achille connaît iui-méme assez d'agents de change pour être assuré d'obtenir facilement les renseignements qu'il désire.

Quatre heures venaient de sonner lorsque Rocheville arrive & la Bourse qui venait de fermer ; mais il y avait encore foule devant les portes, plusieurs groupes faisaient des affaires sur la place.

Achille aperçoit dans un de ces groupes un agent de change de sa connaissance ; il va & lui.

— Pardonnez-moi de vous déranger...

-*- Nullement, nous causons des nouvelles du jour... Qu'y a-t-il pour votre service?

— Pouvez-vous medonner l'adresse de M. Valdener?... Vous le connaissez , je pense? .

— Valdener I... parbleu, c'est justement lui

qui était sur le taf»$... nous en parlions... Est-ce qu'il vous doit de Targeot par hasard ? ...

— Non!...

— Tant mieux 1

— Pourquoi donc?

— Parce qu'il est ruiné.

— Ruiné !

' — Je crois que s'il lui reste trois mille francs de rente ce s^ra beaucoup , et pour un homme qui en dépensait trente mille par an, c*est bien être ruiné.

— Que lui est-il donc arrivé ?

— Ah! il a voulu jouer trop gros jeu ; il a, comme on dit, risqué le tout pour le tout!... D'abord y depuis quelque temps déjà ses affaires étaient dérangées, il mangeait plus que son revenu.

— Oui, dit un autre monsieur, et tout cela pour cette femme qu'il entretenait.. • et qui lui coûtait horriblement ! Mais il voulait qu'on le crût millionnaire.

— Et c'était, en effet , l'opinion de beaucoup de personnes . .

— Écoutez, messieurs ; moi, qui connais parfaitement les affaires de Valdener , puisque maintes fois je lui ai avancé de l'argent et qu'a-

vec moi il ëtait obligé de jouer cartes sur table, je puis vous dire au juste quelle était sa position. Valdener avait quinze mille francs de rente, pas davantage... Depuis quelques années... en vieillissant, il avait moins d'ordre... il anticipait sur son revenu...

— Ah ! dame! quand on veut toujours être cité pour ses conquêtes... et faire le jeune homme...

— Edmond , laissez donc parler monsieur.

— Mais c'est surtout depuis dix-huit mois environ... depuis qu'il a pour maîtresse cette belle brune...

— Madame Durbalde ?

— Ah ! c'est possible , je ne savais pas son nom. Oh ! depuis ce temps, il a fait des folies !.. . il a joué à la Bourse et n'a pas été heureux... Enfin , il y a quelque temps il a mis le reste de ses fonds dans une compagnie anglaise... je ne sais plus quelle exploitation ; ce qu'il y a de certain, c'est que la compagnie a fait faillite!... déconfiture complète!... rien à en retirer ; aussi pour payer ce qu'il doit encore ici, Valdener est obligé de vendre ce qu'il avait en actions de chemin de fer. Mais du reste, il s'exécute!... c'est un honnête homme... il peut dire, comme Fran-cois /•', tout est perdu fors P honneur I

— Je gage bien qu'il perdra aussi sa belle maîtresse...

— Parbleu ! est - ce que ces daines restent jamais avec les hommes qu'elles ont ruinés?.. .Ce sera encore très-beau si elle daigne le saluer quand elle le rencontrera î

Achille a quitté les causeurs; ce qu'il vient d'apprendre sur la position de Valdener change sa résolution.

Il se dit que si ce monsieur est ruiné, il faut bien se garder de le détourner d'épouser madame Durbalde, qui peut être ignore cette circonstance, et que ce serait la meilleure vengeance à tirer de cette dame.

Mais, au milieu de tous ses défauts, et il en avait beaucoup, M. Valdener avait conservé ces sentiments de probité qui ne transigent pas dans les affaires où l'honneur est en jeu.

£t, bien qu'accablé sous le coup qui vient de le frapper, il a pris résolument son parti et s'est rendu chez madame Durbalde .-

La petite-maitresse était seule dans son boudoir et fort préoccupée ; elle se demandait si la vengeance qu'elle avait exercée sur Benjamin Godichon n'aurait point pour elle de suites fâcheuses.

Par moments, elle se repentlait d'avoir eéàé à son ressentiment : elle craignait que ce ne fut an motif de plus pour Benjamin et ses amis de parler de l'aventure de l'Allée des Veuves ; dans d'autres, elle se disait que l'outrage qu'dle avait reçu ne pouvait rester impuni.

Mais depuis deux jours elle n'avait point vu M. Valdener ; cette marque d'indifférence de la part d'un homme qui avait témoigné tant de jalousie en voyant chez elle des jeunes gens , et qui venait encore de lui jurer que leur mariage allait se conclure, devait l'étonner et l'inquiéter.

Les choses en étaient là, lorsque M. Valdener pénètre dans le boudoir de Nadellie.

Au premier coup d'œil qu'elle a jeté sur ce monsieur, madame Durbalde devine qu'il s'est passé quelque événement fâcheux pour elle, car Valdener est pâle, défait ; tout dans sa personne décèle une violente agitation.

— Benjamin ou l'un de ses amis aura parlé, se dit-elle. Mais je nierai! et à son âge on est encore trop heureux d'être trompé.

Valdener s'est assis devant sa maîtresse, il semble craindre d'entamer l'entretien.

— Pourquoi donc ai-je été deux jours sans vous voir, mon ami? Que signifie cet abandon

auquel vous ne m*avez pas habituée?... Est-ce donc parce que vous allez bientôt devenir mon cpoux que vous voulez déjà prendre ces allures d'un mari?... Maisje me flatte, moi, que l'hymen ne changera rien à votre tendresse.., que vous serez toujours aussi aimable, aussi galant... car, de mon càté, il ne fera qu'augmenter mes sentiments pour vous.

Ces douces paroles glissent sans produire d'effet sur celui auquel elles s'adressent.

Il regarde vaguetnent à droite et à gauche, en murmurant :

— Oui... depuis deux jours... il s'est passé bien dés choses... des événements que je ne pouvais prévoir...

— Comme vous dites cela tristement ! Ce sont des événements fâcheux?...

— Très-fâcheux...

— Et qui retarderont notre mariage...

— Bien plus... ils l'empêcheront...

— Qu'est-ce à dire, monsieur! voyons, expliquez-vous, parlez vite, je vous en prie, je n'aime pas k rester dans l'incertitude...

— Eh bien. . . puisqu'il faut enfin vous le dire. . . je suis ruiné !•••

— Ruiné!...

— Hëlasoui ! . . . J'avais hasardé ma fortune dans une spéculation qui devait la quadrupler... je désirais tant satisfaire vos moindres fantaisies ! .. • mais une faillite m'a tout enlevé... car il me restera peut-être deux raille francs de rente... de quoi manger tout au plus... et ce n'est pas cela que je puis vous offrir , à vous... faite pour briller... à vous qui désirez une existence embellie par le luxe et les plaisirs... Ah! je le sais bien, et c'est pour cela que je vous disais : Maintenant notre mariage est impassible.

Nadellic a écouté attentivement Valdener. Elle se dit :

— Il ment, il n'est pas ruine ; mais les jeunes gens ont parlé, on lui a fait des propos sur mon compte, et il a choisi ce prétexte pour rompre avec moi; c'est assez délicat de sa part, mais je vais riposter aussi délicatement et d'une façon à laquelle je suis bien sûre qu'il ne s'attend pas.

Tendant aussitôt la main à celui qui est là devant elle, et prenant sa voix la plus douce, la plus sentimentale, elle lui répond :

— Eh quoi! mon ami, le malheur vous accable... un événement inattendu vous frappe... et c'est ce moment que vous prenez pour vous éloigner de moi... et vous croyez que j'accepterai

ce douloureux sacrifice... oui, douloureux, j'en suis certaine... car vous m'aimez... Mais, mon ami, je vous aime... Vous avez pensé que l'argent seul était le mobile de ma conduite... que j'étais intéressée peut-être... Ahî que vous m'avez mal ju^ée!... Mais je vous faisais faire beaucoup de dépenses parce que je vous croyais très-riche... Je vous demandais cent vingt mille francs pour cadeau de noces, parce que j'étais persuadée que cela ne vous gênait en rien... que c'était une babiole pour vous. .. Aujourd'hui vous êtes ruiné, dites-vous? eh bien, il vous reste mon cœur, mon amour, et non-seulement je ne vous abandonnerai pas, mais je veux au contraire que notre mariage se fasse le plus vite possible.

M. Valdener a écouté tout cela comme quelqu'un qui croit rêver.

Cependant, à mesure que Nadellie parle, ses yeux se raniment, une expression de joie, de bonheur se peint sur ses traits, enfin il s'écrie :

— Est-il bien possible!... comment ! vous con* sentez encore à m'épouser, quoique je sois ruiné?

— Mais oui, mon ami, oui j'y consens... Ah! cela vous étonne, je le vois... Je gage que l'on vous avait dit du mal de moi... le monde est si

indigne!... Je n'avais que des défauts... aucune qualité, n'est-ce pas?... £h bien, vous verrez que je possède au moins ee dévouement, cet attachement sincère que l'infortune et le malheur ne sauraient rebuter.

— Oh! mais vous êtes un ange... Un si profond attachement... je l'avoue, je ne l'espérais pas.. .

— Vous n'en doutez plus à. présent, et vous le récompenserez en me donnant votre nom.

— Oh ! maintenant, c'est le plus ardent de mes désirs... chère et bonne amie.

— Vous me rendez justice î... c'est bien heureux!...

— Alors je vais vous quitter pour hâter cet instant... Je dois aussi voir mes gens d'affaires... en réglant mes comptes, je conserverai peut-être un peu plus que je ne l'espère. .«.

— Oui... vous verrez cela... mais un peu plus, un peu moins , qu'importe quand on a pris son parti?

— Ali! quelle femme vous êtes!... Oh! certainement on vous avait calomniée... un pareil trait !... Mais adieu, vous m'avez rendu à la vie, au bonheur. A demain et le jour de notre hymen sera fixé.

— C'est cela, à demain.

Valdener est sorti de chez madame Durbakie ivre de joie ; la tendresse que cette dame lui témoigne est si flatteuse pour son amour-propre, qu'il croit n'avoir plus que vingt ans; pour être aimé ainsi il faut qu'on lui trouve eneore bien du mérite : cette idée est si douce pour lui qu'elle le console de sa ruine; il voit dans ce qui lui arrive un nouveau triomphe dont le laonde parlera, et chez lui Tamour-propre a toujours été si impérieux qu'il n'est peut-être pas fâché d'être ruiné, puisque cela donne à une jeune et jolie femme l'occasion de lui montrer tant d'amour.

Pendant tout le restant de la journée il court pour ses affaires et son mariage; le soir il calcule, récapitule ce qui lui reste.

Il ne peut parvenir à se faire plus de deux mille trois cents francs de rente, mais en y ajoutant la tendresse de madame Durbalde, et le triomphe qu'il l'emportait sur des jeunes gens, cela valait un million.

Cependant , on dit que la nuit porte conseil.

Dans la nuit qui a suivi son entrevue avec Valdener, NadeUie, qui ne dort pas toujours, parce qu'elle pense beaucoup, s'est dit :

— Mais si pourtant cette ruine n'était pas un mensonge!.,. Si en effet Valdener avait perdu sa

fortune... Alors... j'aurais agi comme une sotte, moi... je serais ce qu'on appelle complètement flouée! Oh ! mais un moment; en affaires d'intérêt, il ne faut pas agir à Taveuglette. Dieu merci, il n'y a rien de fait, et j'ai assez de relations avec plusieurs agents de change pour prendre des renseignements positifs. Ces messieurs sont visibles de bonne heure, à neuf heures je serai dans leur cabinet.

Le lendemain est venu.

Valdener est encore chez lui quoiqu'il soit près de midi , mais il a eu une foule de notes à prendre.

Il se dispose à sortir, lorsqu'on lui apporte une lettre; il reconnaît l'écriture de madame Durbalde et se dit :

— Pauvre amie! encore des consolations... des prières pour que je hâte notre mariage. J'en suis sûr... cette femme- là est décidément folle de moi.

Il ouvre la lettre et lit :

« Monsieur, quand vous m'avez dit hier que vous étiez ruiné, je n'en ai pas cru un mot. Ce matin, j'apprends que c'était l'exacte vérité : alors vous concevez que cela rompt entièrement

nos relations... Une femme comme moi ne peut pas épouser un rat!... Allons donc ! quelle mauvaise plaisanterie ! Désolce du malheur qui vous arrive, monsieur, mais je n'y puis que faire. Je n*ai pas besoin de vous dire de ne pas prendre la peine de chercher à me revoir.

» Recevez mes salutations distinguées.

«( Nadellie. »

Cette lettre tombe des mains de Valdener et lui-mémese laisse aller sur un siège, pâle, atterré, anéanti ; et comme il faut avoir un tempérament bien vigoureux pour supporter impunément de telles secousses, pour passer de l'opulence à l'infortune, de la joie à la douleur, et que Valdener ne possédait plus cette force physique et morale, au bout de quelque temps il était couché dans son lit en proie à une fièvre ardente, et sous l'empire de cette fièvre il murmurait parfois :

— Je mérite ce qui m'arrive... Je me suis si mal conduit !... avec elle... et avec cette pauvre enfant !

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